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25-06-2004


Pourquoi Cappuccino à Ramallah m’a fait boire la tasse…
Critique de l’ouvrage de Souad Amiry 


26/06/2004
  

« Vous savez qui sont les critiques? Les hommes qui ont échoué en littérature et en art », nous rappelle l’écrivain et homme politique anglais Benjamin Disraëli, dans Lothair.

 

Capuccino Ramallah Fain Amiry

 

Après la douche froide, le séchage !
La puissance argumentaire de l’ouvrage s’étiole à la lecture de passages venus de nulle part. Dommage, car l’idée était excellente, et l’humour combiné au style enjoué rend malgré tout la lecture plaisante.

Afidora 2004 – Tous droits réservés
 

On ne peut qu’être enthousiaste à l’idée de lire un ouvrage issu d’une telle initiative. Souad Amiry, une architecte palestinienne, entreprend dans Cappuccino à Ramallah, journal de guerre (collection « Les mots étrangers » aux éditions Stock ; 13,05€) de raconter depuis Ramallah son expérience, ses malheurs, ses périples et les dangers de l’occupation par Tsahal d’une partie de la Bande de Gaza entre le 17 novembre 2001 et le 26 septembre 2002. 

Souad Amiry a trouvé le moyen de tuer le temps, pendant les couvre-feux de Tsahal, en rédigeant son « journal de guerre ». C’était pour l’auteur et selon ses dires une forme de thérapie en même temps qu’un moyen d’analyser ex-post l’évolution des événements dans la région de Ramallah. Destiné dans un premier temps à ses proches, Souad Amiry s’est laissée convaincre de rassembler puis de publier ces - en apparence futiles - anecdotes, en fait chargées d’histoire. On est immédiatement séduit par l’authenticité des propos tenus, et l’absence totale d’ambiguïté quant aux sentiments voués par Souad Amiry à tout ce qui est de près ou de loin israélien. Ce refus, cette absence totale d’effort d’objectivité a le mérite de la clarté, et représente par ailleurs et très certainement la majorité des opinions palestiniennes.

De l’interrogatoire fastidieux de l’aéroport israélien aux restrictions imposées par le couvre-feu en termes de confort et de sécurité, de l’amas de voitures « écrabouillées » après le passage des chars israéliens dans les rues de Ramallah au bouclage de la Mouquata’a (le quartier général de Yasser Arafat), des destructions de monuments historiques comme le relais de caravanes ottomans du XVIIIème siècle aux interminables check-points routiers - apparemment inutiles pour celui qui désire ardemment s’introduire sur le sol israélien, du vandalisme aux spoliations effectuées par les soldats israéliens, tout paraît dans un premier temps réaliste. Grâce à son talent bien particulier, celui de nous détourner du chemin du sérieux pour nous inscrire dans un registre humoristique de légèreté (s’occuper malencontreusement de sa belle-mère, recevoir à toute heure des appels de proches du monde entier, réprimander les enfants qui font trop de bruit dans la rue, faire la sympathique rencontre du pittoresque signor Alonzo), l’auteur parvient un moment à me convaincre des scandaleux et inacceptables débordements dans l’application par Tsahal de la politique musclée du gouvernement d’Ariel Sharon. Un proverbe italien ne dit-il pas « Traduttore,  traditore » ?

Je commence à croire ce que je n’ai jamais voulu croire : les soldats israéliens tireraient donc sur des civils sans autre motif valable que ces derniers ne font que paisiblement marcher, ils détruiraient volontairement des bâtiments de service public (le Jawwal, l’immeuble des télécommunications palestiniennes) sous couvert de lutte-antiterroriste, ils s’en prendraient aux références de la culture palestinienne comme pour l’effacer…Culture palestinienne par ailleurs magnifiquement – mais trop partiellement – décrite par cette essayiste sans pareil, avec un tropisme pour les parallélismes historiques avec le Jaffa de 1948 et la comparaison avec les grandes capitales du Moyen-Orient, avec chacune desquelles notre auteur a des liens et affinités (elle est née à Damas, a grandi à Amman et étudié à Beyrouth). Pour en revenir aux malheurs de l’occupation, Souad Amiry nous convainc de la légitimité des revendications palestiniennes, de leurs humiliations, etc. Quelle force argumentative ! Cela est sans doute dû à la puissance de la diversion par la description des petites choses de la vie quotidienne, du train-train de l’occupation, ainsi que par ces références constantes à la culture occidentale, qui montre que Souad Amiry n’est définitivement pas une idéologue islamiste, mais bien une intellectuelle ouverte sur le monde qui l’entoure : elle a effectué son doctorat en architecture à l’Université d’Edinburgh, elle regarde la B.B.C. (British Broadcasting Corporation) autant qu’ Al-Jazeerah, lit Haaretz et Tracy Chevalier, écoute Verdi et Pavarotti, etc. Autant d’éléments qui rapprochent l’auteur de sa cible commerciale.
 
Toujours est-il que, s’il n’en était pas loin, le tour de magie n’est pas parfait. Petit à petit, certains éléments nous permettent de remettre en question cette belle harmonie, et nous amènent même à se demander si derrière ce titre aguicheur, « cappuccino à Ramallah » ne se cache pas une tentative propagandiste, non pas de l’auteur, mais peut-être des personnes qui l’ont poussé à écrire ces lignes - par ailleurs très plaisantes à consulter d’un point de vue stylistique. Le lecteur attentif de ce petit ouvrage (une centaine de pages) aura en effet remarquée que ce même titre est la traduction du titre original, Sharon e mia suocera. Diari di guerra ; pour les non-italianisants, « Sharon et ma terre. Journal de guerre ». Passerait-on soudain d’une apologie culturelle de la Palestine à un réquisitoire contre Ariel Sharon, mais également contre George W. Bush ?
 Ariel Sharon est en effet largement diabolisé dans Cappuccino à Ramallah. S’il est légitime que sa politique attise la haine de ceux qui en souffrent, Souad Amiry parvient à s’immiscer dans le for intérieur des mères palestiniennes, et explique le fait que ces mêmes mamans hurlent à l’encontre de leur progéniture par un phénomène de transfert « freudien » de nerfs : « Je vous assure que, au bout de treize jours de couvre-feu, j’en ai conclu que je préférais encore entendre les cris des gamins plutôt que les hurlements de leurs mères qui trouvent là une occasion en or de passer sur eux le courroux croissant qu’elles éprouvent envers Sharon » (p.113). On trouve aussi, en fin de chapitre – d’où un effet de résonance dans l’esprit du lecteur, un « Sharon, tu nous remémores nos pires cauchemars » (p.81). Une hypothèse bien malheureuse à mon sens est par ailleurs formulée vers la fin de l’ouvrage (p.114) : « Sharon va-t-il expulser Arafat cette fois-ci ? Pourquoi Sharon a-t-il attaqué la Mouquata’a à cette date précise ? Pourquoi une agression aussi scandaleuse à un tel moment ?», en enchaînant, et c’est là que le bât blesse : « Est-ce pour empêcher les réformes très attendues de l’Autorité palestinienne qui renforceraient la crédibilité et la légitimité internationales d’Arafat ? ». Des mêmes réformes qui, rappelons-le, n’ont jamais eu lieu, bien que le siège du quartier général de Yasser Arafat soit levé depuis bientôt deux ans.
 George Walker Bush ne s’en sort pas mieux. Au contraire. Dans un délire aussi improbable qu’incongru, mais tellement représentatif des clichés qui caractérisent l’actuel président des Etats-Unis, Souad Amiry parvient le 11 septembre 2002 (jour de commémoration des attentats du 11 septembre 2001, comme si le Président des Etats-Unis n’avait pas mieux à faire que de se rendre disponible aux citoyens du monde entier) à discuter quelques minutes avec George Bush Jr.. Ce dernier est assigné à un rôle pour le moins burlesque : il ne comprend littéralement rien aux propos de son interlocutrice, lui répond à côté en lui conseillant de se reposer en attendant l’avènement d’un Etat palestinien, se définit comme le président du monde, etc. Clou du spectacle, alors que leur conversation est terminée, Souad Amiry parvient à entendre avant que M. Bush ne raccroche, un « pause-café terminée, enfumez-les », ces derniers mots correspondant à un ordre signifiant de faire exploser, en Afghanistan, les grottes dans lesquelles les Talibans sont terrés. Mais peut-être suis-je trop sévère, ce passage serait-il par hasard une diatribe humoristique ?

A noter également la déshumanisation de l’armée israélienne dans tout l’ouvrage : on ne distingue jamais les soldats de Tsahal. Ces derniers n’apparaissent jamais en tant qu’individus, mais toujours médiatisés par une machine : on sait qu’ils nous regardent depuis le tank, ils nous parlent à travers un porte-voix, ils tirent depuis le loin,…).
 
Le tableau est déjà noirci par des dérapages qui fragilisent la belle démonstration commencée dès la première page. Le discrédit frappe une fois de plus les propos de l’auteur, qui s’acharne semble-t-il : pourquoi Souad Amiry, qui évite de croiser le regard des Israéliens (p.102), prend-elle la peine de donner à un parterre d’Israéliens des conférences pour raconter la vie d’une Palestinienne pendant la Guerre du Golfe (p.37-38) ?
 
Finalement, Souad Amiry dépeint deux tristes réalités : la sienne – celle d’une femme ouverte et cultivée mais visant relativement peu la conciliation ; et celle de deux peuples qui s’estiment tous les deux être chez eux, et qui semblent bien l’être…Une autre lecture de Cappuccino à Ramallah - dédié aux femmes en noir et à Leïla Shahid, plus neutre et moins passionnée que la mienne - par ailleurs indigne d’un froid, méticuleux et scientifique analyste afidorien, pourra cependant être faite : celle du sociologue, voir du psychologue, qui sera à même d’expliquer la virulence des propos tenus par l’auteur sachant que son recueil de correspondances sera publié. Il n’empêche que ce petit essai m’a « fait relativiser » comme on dit : pour peu qu’on trie le bon grain de l’ivraie, il y a un fond, factuel, de vrai dans les propos tenus. Ce livre est donc à recommander à tous les pro-israéliens du dimanche, qui, par ignorance plus que par méchanceté peut-être, disqualifient systématiquement toute complainte pro-palestinienne. Mais ceci n’ôte rien, bien au contraire, au déplorable manque d’objectivité que nous nous efforçons de traquer dans nos médias, et dont ce livre fournirait presque un exemple, s’il n’était écrit dans et par la souffrance et le fatalisme - et non dans le confort parisien des intellectuels prompts à dénoncer Israël et son allié américain comme des conspirateurs complotant pour le malheur de toutes les victimes de la terre.
En résumé, un ensemble de maladresses – comme cette extraordinaire conversation avec l’actuel président des Etats-Unis -  et de simplifications à la limite du pardonnable viennent donc noircir le tableau, rendant le café bien amère. Et bien que pourvu d’indéniables qualités, Cappuccino à Ramallah m’a fait boire la tasse ; chose qui arrive quand on ne s’y attend pas…
 

Jeremy Fain 

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Dernière mise à jour : ( 26-07-2005 )
 
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