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Etats-Unis – Moyen Orient: des relations douteuses ?
31/01/2005 Madeleine Albright, en dépit d’avoir commis nombre d’erreurs dans sa carrière, est une femme d’une intelligence remarquable. Aussi, quand cette ex-secrétaire d’Etat affirme, avec Bill Clinton, que les Etats-Unis sont la seule « nation indispensable », unique pays à même de propager la démocratie et le respect des droits de l‘homme, il ne faut pas prendre ces déclarations à la légère. De même que le "monde multipolaire" du président Jacques Chirac traduit les aspirations à peine voilées de tous les Français, la "nation indispensable" est un concept profondément ancré dans la mentalité américaine. Concrètement, cela se traduit par une politique extérieure relativement simple à formuler : la promotion des droits de l’homme et de la démocratie, le soutien aux peuples désirant « disposer d’eux-mêmes », la lutte contre la prolifération nucléaire, le combat contre le terrorisme . Cependant, certains n’auront guère de difficulté à persifler ; loin de servir la démocratie, les Etats-Unis n’ont jamais fait que s’efforcer de préserver leur position stratégique et l’intérêt de leurs multinationales, fût-ce au détriment de la démocratie (comme au Chili de Salvador Allende, un certain 11 septembre 1973). L’idéalisme n’a pas grand-chose à faire là-dedans. Les amis de l’ex-URSS (l’Union des Républiques Socialistes Soviétiques, cf. Le Monde Diplomatique ou autres) ne sont pas les seuls à défendre ce point de vue. Pire encore, car l’ignorance et la courte vue vienne s’y mêler ; eussions-nous adopté un point de vue pragmatique que nous devrions quand même dénoncer les errements de la politique américaine qui a nourri tous ses ennemis, au nom d’une vision à court terme. Le Moyen-Orient est particulièrement concerné. Qu’en est-il réellement ? Pour cela, il suffit de jeter un coup d’œil à la carte. Parcourons là d’est en ouest ; Afghanistan : Selon la rumeur publique, Oussama Ben Laden aurait été formé par la CIA (Central Intelligence Agency, l’agence de renseignements américaine). Toutefois, après quelques recherches, nous n’avons pu trouver d’éléments pour étayer cette assertion. Selon le rapport de la Commission d’Enquête sur le 11 septembre, Ben Laden, déjà fort riche, n’aurait pas eu de financements américains lorsqu’il organisa un mouvement de résistance à l’occupant soviétique en Afghanistan, en collaboration avec l’idéologue palestinien Azzam Azzam. Plus tard, le régime barbare des talibans fut accepté des facto par les USA. En août 2001, les contacts avec les talibans, en vue d’une normalisation des relations, se poursuivaient encore. Il est vrai que l’UNOCAL, compagnie pétrolière californienne, essayait de construire un pipeline de l’Océan Indien vers le Tadjikistan et le Kazakhstan, qui regorgent de pétrole …avec comme intermédiaire, un certain Hamid Karzaï, aujourd’hui président de l’Afghanistan. Souvenons-nous des propos terribles de Zbigniew Brzezinski : « Qu’est-ce qui est le plus important au regard de l’histoire du monde ? Les talibans ou la chute de l’Union Soviétique ? Quelques excités islamistes ou la libération de l’Europe Centrale et la fin de la guerre froide ? Pakistan : Lorsque Pervez Musharraf s’empare du pouvoir suite à un putsch militaire en 2000, les réactions de l’administration américaine sont pour le moins réservées. … Au lendemain du 11 septembre, toutefois, Musharraf devient un allié de choix. Le Pakistan, puissance nucléaire, est également une base arrière d’Al Qaeda et le principal soutien de l’Afghanistan. En conséquence, George Bush se fera subitement bien plus amical envers le premier ministre pakistanais. Des missiles lui seront mêmes fournis, missiles qu’il s’empressera de revendre à la Corée du Nord Irak : Donald Rumsfeld n’est pas celui qu’on pense. En 1984, il écrit un rapport dans lequel il exhorte les Etats-Unis à armer Saddam Hussein, par exemple en lui fournissant des armes de destruction massive. Encore qu’il n’ait pas réellement été suivi, la sympathie des Etats-Unis à l’endroit de Saddam Hussein, encore que moins marqué que chez leurs collègues français, ne s’est jamais démentie. Et ce, même en 1988, après le gazage des Kurdes d’Halabja. Iran : Parallèlement, les Etats-Unis vont également vendre des armes à l’Iran. Pour outrepasser un embargo voté par le Congrès Américain, suite à la prise d’otage de Téhéran (1979-1980), Reagan n’hésitera pas à passer par des intermédiaires libanais ou israéliens. Les recettes produites serviront au financement des contras, paramilitaires anticommunistes, au Nicaragua. L’un des architectes du montage s’appelait Elliot Abrams. En 2001, George Bush le nomme directeur du Bureau de la démocratie, des droits humains et des opérations internationales Syrie : en 1991, lors de la Première guerre du Golfe, le Liban lui est confié en échange d’un soutien tacite contre Saddam. En pratique, la communauté internationale cessera de protester contre l’ingérence syrienne au pays du Cèdre, et l’ONU retirera une partie de ses troupes sur place. La mainmise de l’ Etat alaouite en conséquence, va se renforcer durablement. ... Le régime baasiste (de droite) d’Hussein n’était certes pas en très bons termes avec le régime baasiste (de gauche) d’Hafez el-Assad. Encore fallait-il convaincre Assad, farouche adversaire des Etats-Unis, d’accepter une intervention américaine à ses frontières. Pour ce faire, le Liban fut sacrifié. Aujourd’hui encore, les services secrets syriens continuent d’orchestrer le pillage du pays, de l’aveu même d’Antoine Sfeir, directeur des Cahiers de l’Orient. Quid du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes ? Arabie Saoudite : L’histoire est connue. En février 1945, à bord de l’USS Quincy, Franklin Roosevelt signe un accord avec le roi Abdel Aziz Ibn Saoud. L’entrevue se fit près du Grand Lac Salé, en retrait du Canal de Suez. Cette rencontre deviendra la pierre angulaire d’une longue alliance, laquelle sera l’une des constantes des relations internationales d’après-guerre. Au bout de cinq heures, les parties en présence parvinrent à des accords sur trois points : le pétrole, la Palestine et la possibilité d’implanter une base militaire américaine sur le site de Dhahran, sur la base d’un bail renouvelable. Les accords conclus auront de vastes conséquences dans le futur. En échange de la sécurité de ses approvisionnements pétroliers, les Américains s’engagent à ne jamais porter préjudice « au monde arabe », et accordent leur protection au royaume. L’intervention américaine en Irak, fut de reste, justifiée par ladite alliance. Inutile de redire ce que tout le monde sait déjà : l’Arabie Saoudite, ce repaire féodal, seul pays au monde à porter le nom d’une famille, dépense un peu plus de 11 milliards de dollars par an pour propager le wahhabisme. Cette idéologie fondamentaliste dépasse le simple piétisme ; elle se revendique comme système de pensée voulant assujettir chaque aspect de la vie quotidienne aux préceptes du Coran. Par ailleurs, 15 des 19 terroristes des attaques contre le World Trade Center et le Pentagone étaient saoudiens, sans parler du soutien massif à Al-Qaïda de certains membres de la vaste famille royale. Le prince Nayef, ministre de l’Intérieur, mériterait franchement de figurer dans la liste des 50 ennemis les plus redoutables de l’Amérique. En effet, on le retrouve dans le carnet d’adresses de tous les principaux bailleurs de fonds destinés aux mouvements terroristes islamistes de par le monde… Israël : Certes, aucun observateur sérieux n’oserait affirmer que l’Etat hébreu n’est pas une démocratie ou que sa politique extérieure menace le camp occidental. Toutefois, il apparaît que les Etats-Unis n’ont pas envers Israël, l’attitude qu’ils devraient avoir. En particulier, les Etats-Unis se sont toujours revendiqués anti-colonialistes. Certes, leur politique est parfois allée à l’encontre de ces principes ; toutefois, la réticence des Etats-Unis à intégrer Porto Rico, jusqu’à aujourd’hui (ou leur retrait sans combattre des Philippines en 1946), indique clairement que l’occupation directe, la colonisation, ne font absolument pas partie de la culture américaine. Pourtant, l’administration américaine montre une grande tiédeur envers les implantations israéliennes (voir à ce propos une analyse qui s’oppose à cette théorie http://www.afidora.com/ARTICLES/analyse_14.htm). Leurs pressions n’ont jamais empêché un gouvernement israélien d’autoriser l’extension ou la création d’implantations supplémentaires. Faut-il y voir une trahison des valeurs ? Egypte : Hosni Moubarak, a été adoubé « grand démocrate », par toutes les administrations américaines qui se sont succédées depuis 20 ans. Une aide économique de 2 milliards de dollars par an était fournie à l’Egypte depuis 1980, pour remercier Sadate de sa collaboration lors des accords de Camp David (1979). Soit autant que la rente fournie par le canal de Suez… Faut-il rappeler qu’au moment où les américains se posent la question du mariage des homosexuels, l’Egypte les persécute… L’intervention américaine en Irak marque toutefois un tournant : le pragmatisme cède à l’idéologie Il est toutefois, une décision majeure de la géopolitique contemporaine, qui semble résister à toute analyse de ce genre. Une des raisons centrales de l'entrée en guerre des Etats-Unis contre l'Irak reste la sécurisation de leur approvisionnement en pétrole; or cette question clé ne peut être résolue tant que le Moyen-Orient reste dans l'état d'équilibre instable qui le caractérise. La position de l'Arabie Saoudite est sur ce plan délicate: premier fournisseur de pétrole et bailleur de fond pour les organisations radicales terroristes. La question pétrolière reste donc au tout premier plan. Viens ensuite la volonté des Etats-Unis d'ouvrir les marchés : une libéralisation des échanges commerciaux s'accompagnera probablement d'une élévation des revenus moyens comme ce fut le cas pour l'Europe au sortir de la deuxième guerre mondiale. Les deux éléments cités au préalable font partie d'un plan plus large de remodelage de la région (to reshape the Middle-East, voir le point de vue http://www.afidora.com/ARTICLES/pointdevue_25.htm) la guerre d'Irak n'en étant que le déclencheur. Autres préoccupations américaine; la lutte contre le terrorisme et la lutte contre la prolifération nucléaire. Là encore la tache ne s'avère pas facile pour les Etats-Unis dans la mesure où ils doivent composer avec des Etats peu recommandables, parfois non sans compromissions comme nous l'avons montré plus haut. Cette lutte devra s'effectuer dans la durée et porter sur l'éducation et les mentalités. S'il reste un point majeur de la politique extérieure des Etats-Unis dans la région c'est la garantie de la sécurité de l'Etat hébreu sur le long terme. Si l'on considère que les Etats-Unis sont l'arsenal des démocraties, ce soutien apparaît naturel pour le seul Etat démocratique de la région qui peut servir de modèle de développement aux pays arabes. Peut-être alors les Etats-Unis parviendront, par des chemins détournés, à insuffler l’idée des droits de l’homme afin d’assurer une pacification au Moyen-Orient. Souvenons-nous que les démocraties ne se combattent jamais. Rappelons que le soutien financier annuel des Etats-Unis dépasse les 1,5 milliard d’euros depuis 1985, dont la majorité sous forme d’aide militaire…. Le pragmatisme américain : survie d’une valeur ou valeur de la survie ? Pourquoi le pragmatisme, c’est-à-dire l’effort de chercher des solutions réalisables tout en négligeant les théories et les principes. ? Pourquoi se contenter du correct, voire du moyen plutôt que de viser la perfection ? Pouvons-nous le comprendre, nous, le peuple de la Révolution Française, ou plutôt marqué par l’image d’une action héroïque trop souvent présentée comme parfaite (cf. omission des nombres de morts etc.) ? Le pragmatisme est-il mauvais en soi ou est-il une alternative sensée au perfectionnisme ? Agir pour ne pas être assagi Les Etats-Unis peuvent-ils parvenir conjointement à agir au Moyen-Orient et à respecter toutes les valeurs précédemment citées ? Cela semble difficile compte tenu des accords qu’ils doivent passer avec des pays qui ont tout pour être rangés parmi les rogue states. Dès lors, que faire ? Rien du tout ? Laisser une région aussi fragile sans personne pour la guider est cependant une stratégie risquée. D’autant plus que, depuis le 11 Septembre, les Etats-Unis ne peuvent plus pratiquer l’isolationnisme et affirmer que les problématiques du Moyen-Orient ne les concernent pas. Ne pas agir c’est risquer que la plaie se gangrène. On reproche d’ailleurs aux Etats-Unis de ne pas avoir anticipé les attaques du 11 septembre, de ne pas avoir lutté contre cette menace alors qu’on leur avait fourni un rapport de 10 pages disant que le pays était menacé… de ne pas avoir pratiqué de guerre préventive finalement. Des alliances provisoires Le problème est donc que les Etats-Unis ont intérêt à pactiser avec des pays qualifiés et qualifiables de peu recommandables. Mais est-ce si condamnable ? Prenons l’exemple de la Deuxième Guerre Mondiale où les Etats-Unis se sont alliés avec l’URSS (Union des Républiques Socialistes Soviétiques) pour vaincre les nazis. Il serait assez difficile de soutenir que les Etats-Unis ont eu tort de s’allier avec Staline. Churchill, dont le pays était l’allié des Etats-Unis, avait répondu d’ailleurs à des députés aristocrates qui l’accusaient de chercher l’alliance avec le démoniaque Staline, que « Si M. Hitler décidait d’envahir l’enfer [il] manifesterait sa sympathie envers Satan ici même [dans la Chambre des Communes] » L’alliance avec l’URSS ne signifiait pas que les Etats-Unis approuvaient le régime de Staline, mais qu’ils préféraient s’occuper en priorité de la lutte contre Hitler, en mettant toutes leurs chances de leur côté. Les Etats-Unis de Bush sont-ils dans la même situation ? D’après Frédéric Encel, dans Géopolitique de l’apocalypse, la guerre en Irak serait la première étape d’une stratégie pour faire basculer le régime saoudien de la famille Seoud. Celle-ci est en effet fortement impliquée dans le financement du terrorisme, comme l’ont prouvé les attaques du 11 septembre 2001. Mais les Etats-Unis sont encore trop dépendants du pétrole saoudien, surtout en temps de désastre économique au Vénézuela et d’incertitude envers la Russie. D’après Encel, les Etats-Unis auraient donc attaqué l’Irak pour que ce pays devienne une démocratie gouvernée par un homme qui nouerait des relations privilégiées avec eux. Le prix du pétrole baisserait et, partant, les revenus de la famille Saoud. Celle-ci finirait par être renversée par une autre famille. (voir http://www.afidora.com/ARTICLES/miscellaneous_2.htm ) Doit-on en déduire que le pragmatisme oblige les Etats-Unis à tourner le dos à leurs valeurs ? Pas exactement. George Walker Bush, très influencé par Condoleezza Rice, est prêt à sacrifier l’intérêt national au nom d’une Idée : le grand Moyen-Orient, qui semble pourtant s’éloigner chaque jour davantage. Laisser des boys coincés dans le traquenard irakien, voilà qui est profondément impopulaire. Le faire sans objectifs précis, à horizon indéfini, au nom d’une vision messianique dénuée de toute préoccupation religieuse (le terme crusade n’a pas grand-chose à voir avec une croisade !), voici qui est particulièrement étonnant. En fin de compte rappelons tout simplement que le pragmatisme est justement une des principales valeurs de l’Amérique.
Julien Bensusan, Grégory Boublil, Steve Danino
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