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Les relations France-Israël
18/11/2004
Voici un portrait succinct de la nature des relations entre ces deux Etats. Ces relations présentent un intérêt certain, ne serait-ce que par le statut particulier de l’Etat d’Israël et de l’histoire forte qui le lie à la France. Aujourd’hui ces deux pays s’attirent et se détestent en même temps, les incidents de cet été entre Ariel Sharon et la France en témoignent. Le chef d’Etat israélien a en effet appelé la communauté juive de France à venir en Israël, affirmant que l’antisémitisme dont elle est victime ne leur permettait pas de rester. Ces propos ont soulevé l’indignation de la classe politique et de l’opinion françaises. Leur coopération économique et les échanges commerciaux entre ces deux pays existent bel et bien, mais ne sont pas à la mesure de ce qu’ils devraient être. Les explications en sont matérielles mais aussi grandement irrationnelles, car la France et Israël entretiennent une histoire passionnelle. A. Les relations économiques entre les deux pays Israël est un pays situé à la jonction de trois continents : l’Asie, l’Europe et l’Afrique. Sa superficie équivaut à deux départements français (20 325 km2 dans ses frontières de 1967). Le pays est sec et très ensoleillé, il a peu de ressources naturelles si ce n’est les minéraux de la Mer Morte. La population israélienne est jeune (30% de la population a moins de 18 ans) et en forte croissance, et ce essentiellement grâce aux vagues successives d’immigrations. Israël compte aujourd’hui 6,5 millions d’habitants. Du fait de ces immigrations, le pays s’est construit sur une diversité culturelle incomparable et de nombreuses langues y sont pratiquées. On estime aujourd’hui qu’un israélien sur cinq comprend le français.
1) Etat des lieux
Israël est un pays démocratique et 11 lois fondamentales forment sa constitution. Les trois pouvoirs sont séparés, et les élections législatives suivent le régime du suffrage universel à la proportionnelle. L’économie israélienne est aujourd’hui largement intégrée dans le commerce mondial et orientée vers les hautes technologies. Israël représente une puissance économique régionale majeure avec un PIB (Produit Intérieur Brut) en 2003 d’environ 100 milliards d’euros, soit plus de 15 500 euros par habitant, c’est-à-dire un PIB par habitant avoisinant celui de l’Espagne. Grâce à une partie de sa main d’œuvre dynamique et hautement qualifiée, le développement des hautes technologies en Israël a été rendu possible. La recherche constitue le domaine d’excellence des Israéliens, et leur permet de bénéficier d’un niveau élevé d’investissement étranger. Par ailleurs, le système bancaire israélien est solide. Des accords de libre-échange avec l’Union Européenne et les Etats-Unis, ainsi que les réformes internes de 1991 ont conforté le processus de libéralisation et de transparence du pays. Le bilan économique actuel d’Israël apparaît mitigé. La haute technologie a permis au pays de transformer son économie en une vingtaine d’année : de statut de pays émergent, Israël est passé aujourd’hui à celui de pays avancé, et ce malgré les tensions régionales récurrentes et l’impossibilité actuelle de remédier au conflit israélo-palestinien. Cependant l’économie en Israël est morose depuis quelques années. Ainsi les conséquences de la crise israélo-palestinienne , le ralentissement de la croissance mondiale et la crise du secteur des hautes technologies pèsent encore sur l’activité, même si la reprise semble se dessiner. Les échanges commerciaux entre la France et Israël ont été longtemps en forte croissance, mais depuis deux ans, suite à la revalorisation de l’euro et à une conjoncture économique peu porteuse, les échanges franco-israéliens ont subi une baisse, tant au niveau des exportations (-13,7%) que des importations françaises (-5,9%). Toutefois, la part de marché de la France est stable (4,5%) et d’importantes marges de progression sont possibles pour les prochaines années. En 2003, la France se situe au septième rang des fournisseurs d’Israël (hors commerce de diamants). Les exportations françaises diminuent surtout dans le secteur automobile à cause de la concurrence asiatique, mais progressent sensiblement dans le secteur chimique. Les autres postes d’exportations sont les infrastructures, les produits de luxe et les produits pharmaceutiques. Israël représente aujourd’hui le 41ème client de la France et son 43ème fournisseur. D’autre part les importations françaises diminuent légèrement, du fait notamment des biens d’équipement. Avec les biens d’équipement, les produits chimiques et les biens agroalimentaires restent les postes d’importations principaux de la France – ainsi que le tourisme, que l’on peut assimiler à une importation de services. L’avenir offre des perspectives de reprise des échanges grâce à la reprise économique en Israël et à l’évolution de la parité avec l’euro.
2) Une coopération binationale importante Bien qu’une réelle volonté étatique existe, c’est davantage par le biais d’initiatives individuelles que se met en place la coopération France-Israël. Les deux pays trouvent un intérêt à coopérer ; pour Israël, la France est vue comme un leader avec un marché de qualité, unique en son genre grâce à sa variété industrielle, mais complexe, pour la France, Israël est un pays dynamique et flexible. La France se veut innovante, Israël veut s’assurer un environnement favorable aux investissements étrangers. Aujourd’hui on observe une tendance des sociétés israéliennes à l’acquisition de sociétés françaises d’une part, et d’autre part de nombreuses sociétés françaises répondent aux appels d’offre dans les infrastructures israéliennes (par exemple la construction du tramway à Jérusalem). La France dispose d’une réelle marge de progression dans l’Etat hébreu. Des programmes de recherche en commun sont instaurés (6ème Programme Cadre de Recherche et de Développement, Eurêka, accord bilatéral dans la recherche et le développement entre l’ANVAR (Agence Nationale de VAlorisation de la Recherche, dite "Agence française de l'innovation") et son homologue israélien l’OCS (Office of the Chief Scientist). Ils représentent de bons stimulants pour la coopération, tout comme les rencontres organisées durant les expositions internationales (BIO aux Etats-Unis, Biotech Israël…). Les domaines de coopération sont la recherche (aéronautique et espace, biotechnologies, communication, équipement médical, climatisation et arrosage artificiel…). La coopération est plus efficace dans ce domaine, car il est plus facile de coopérer sur le plan scientifique que politique, ce dernier étant bien trop conflictuel. La coopération est surtout scientifique et non industrielle, et elle procure une entière satisfaction des deux côtés. Les deux pays ont également mis en place une coopération réussie au niveau de la sécurité. En effet depuis le 11 septembre, les services secrets français et israéliens se sont plusieurs fois réunis pour partager des informations sur la sécurité, celle des aéroports par exemple. L'expertise israélienne en la matière et l'expérience de la DST (Direction de la Surveillance du Territoire) en termes de prévention des attentats (Vigi-Pirate, ...) a créé des synergies et les experts en sécurité des deux pays apprécient leur complémentarité. Si on voulait dresser un bilan des acquis de la relation France-Israël, on pourrait donc citer la montée en puissance des initiatives transnationales tant privées que publiques, le positionnement stratégique des entreprises françaises et israéliennes sur les technologies du futur (bio-informatique, nanotechnologies, carte à puce et sécurité, diagnostic médical, communication, …) les plaçant aux premiers rangs mondiaux dans ces niches, et l’intérêt mutuel des entreprises françaises et israéliennes sur le plan scientifique, et dans une moindre mesure sur le plan industriel. 3) Des potentiels inexploités Même si les atouts et les besoins de la France et d’Israël sont complémentaires, il existe de nombreux freins à la coopération, dus à des problèmes dans les approches culturelles et informatives. Il est indispensable de dissiper la méfiance mutuelle et les préjugés. D’une part la France est vue comme un marché difficile d’accès, à l’industrie perfectionniste et bien moins flexible que ses voisins européens. D’autre part, le pays n’est pas toujours considéré à la hauteur de ses capacités, et la situation politique incertaine inquiète les investisseurs. Seules des initiatives individuelles font avancer les choses. Ceux qui sont aptes à développer cette coopération binationale sont les Français qui ont immigré en Israël car ils possèdent une sensibilité particulière avec la France et les outils culturels nécessaires pour l’aborder ; de l’autre côté la communauté juive française a montré maintes fois son intérêt pour Israël. Si l’on devait suggérer aux deux pays diverses méthodes pour renforcer leurs liens économiques et culturels, plusieurs actions pourraient être menées. Tout d’abord il faudrait informer amplement sur les réalités économiques, et ce dans les deux pays ; en soulignant les complémentarités et les potentiels existants, il est certain que cela retiendra l’attention des intéressés. Ensuite il faut fédérer les communautés francophones d’Israël (qui représentent tout de même 20% de la population) afin de bénéficier de leur expérience et d’augmenter si possible leur implication. En développant des réseaux de contacts, les différentes institutions en place travaillant à cette coopération binationale seront plus efficaces ; en effet la concertation entre ces organismes est actuellement insuffisante, et les rend donc partiellement improductifs. La dernière chose est d’accompagner les initiatives en les aidant notamment à franchir les obstacles culturels qui sont souvent facteurs d’incompréhension. Donc en un mot, il serait souhaitable de voir se mettre en place un couplage individuel et institutionnel. L’environnement psychologique est ici capital pour la bonne marche de la coopération. Si, malgré les acquis de la coopération et les potentiels très forts qui existent, les échanges ne sont pas à la mesure de ce qu’ils devraient être, c’est que d’autres facteurs plus profonds, comme les différences socioculturelles dans le domaine des affaires, empêchent l’épanouissement de ces relations. Ce sont les fameux « Gaps » dont parle le professeur Daniel Rouach (voir le compte-rendu du débat "Chocs géopolitiques et conjoncture économique au Proche-Orient"). Elie Barnavi explique dans La France et Israël aussi que ces freins sont passionnels, et donc hautement irrationnels. Il ne faut pas sous-estimer la portée de l’histoire et des ressentis, en politique par exemple, et leur impact sur les échanges entre pays. Même si ces facteurs ne semblent pas capitaux, ils sous-tendent les rapports d’affaire.
B. Les différences sociaux-culturelles ainsi que l’histoire doivent être prises en compte pour expliquer la nature de ces relations
1) L’histoire : « De Gaulle et Israël : la Guerre des Six Jours et après » (La France et Israël, Elie Barnavi)- voir aussi De Gaulle’s policy in the Middle East. 1967 a marqué un tournant tragique dans les relations entre la France et Israël. Depuis sa création, la France avait toujours soutenu activement Israël et l’amitié entre les deux pays était réelle et profonde, personne n’aurait cru qu’elle pourrait cesser. « Israël, notre ami, notre allié » avait dit le Général de Gaulle à David Ben Gourion en 1966. Les échanges économiques et technologiques étaient nombreux ; rappelons que les bombes nucléaires françaises et israéliennes eurent une genèse commune , ou encore qu’Israël a gagné la guerre de 1967 avec les Mirage français…
La rupture a été tout aussi violente que l’amitié avait été intense, le volte-face fut très brutal et marque encore aujourd’hui les deux pays. Si les réactions sont si excessives de part et d’autre, c’est que l’histoire les liant est passionnelle. En 1967, l’histoire, les impératifs énergétiques, la rivalité française avec les Anglo-saxons a poussé la France vers une politique pro-arabe et donc distante d’Israël. La crise a éclaté à propos de la Guerre de 1967. A l’époque les tensions entre Israël et l’Egypte étaient telles que la guerre était devenue inévitable, la question était de savoir qui tirerait le premier. La France avait condamné d’avance celui qui ouvrirait le feu ; elle déclara un embargo sur toutes les armes à destination du Moyen-Orient, ce qui a pénalisé très largement Israël, dans la mesure où l’état hébreu était de loin la principale destination des armements français dans la région. Or Israël pour des raisons de sécurité tira en premier car le blocus du golfe d’Akaba decrété par Nasser interrompit l’approvisionnement pétrolier du pays ; et la rupture fut consommée. Ainsi de Gaulle a poussé Israël et sa société dans les bras des Américains, s’interdisant ainsi de jouer un rôle dans le Proche-Orient. Pour les Français, la Guerre des Six Jours était un excès de gourmandise des Israéliens. Israël était vu comme un pays puissant auquel le pouvoir avait fait tourner la tête. Du côté israélien, cette guerre n’était pas préméditée, c’était de l’autodéfense. De Gaulle aurait pu restaurer de bonnes relations entre la France et Israël, car il n’était pas fondamentalement hostile à Israël, il avait juste une autre vision de la situation. Mais malheureusement il est parti trop tôt, et seule l’hostilité, qui est devenue par la suite une hostilité de principe, demeura. En particulier, Valéry Giscard d’Estaing initie une politique ouvertement anti-israélienne et déclenche une glaciation des relations bilatérales. Les raisons d’une telle politique ne sont pas totalement claires mais il paraît indiscutable que Giscard est allé au-delà du legs gaullien. Cette rupture violente, ce sentiment de trahison et le « cadavre de la politique pro-arabe » d’un côté, cette diabolisation d’un pays de l’autre, font que les séquelles restent encore jusqu’à aujourd’hui, et qu’elles freinent le bon développement de relations économiques et politiques entre Israël et la France. Avant que d’espérer l’instauration à long terme d’échanges économiques à la mesure de leur potentiel, il est nécessaire de reconquérir une confiance mutuelle et de retrouver cette amitié perdue. 2) Le décalage culturel Avec l’histoire, la méconnaissance de la culture de l’autre, les visions d’approches différentes, entraînent souvent une incompréhension profonde entre les négociateurs français et israéliens. Et celle-ci constitue un frein majeur au développement de la coopération binationale. Ainsi respectivement 35% et 34% (Isralink) des hommes d’affaires interrogés en France et en Israël considèrent que le facteur culturel est un obstacle à une collaboration et à la création de partenariats économiques. Pourtant, ceux qui connaissent bien les deux pays savent que leurs deux cultures ne sont pas si éloignées. Faut-il rappeler qu’une grande partie de la population israélienne est formée d’immigrants d’origine européenne ?
Commençons par un exemple très simple : la négociation elle-même. Un Israélien arrive confiant, ouvert, sûr de son produit et du fait qu’un accord sera rapidement passé. Mais un Français se montrera plus méfiant. Au cours de la négociation, ce dernier s’ouvrira au fur et à mesure que le climat de confiance s’instaure, mais ce changement est relativement long. Les Israéliens par contre perdront progressivement de leur enthousiasme face aux difficultés de la réalité. Car si leur produit est bon, ils n’ont pas une vision très claire de l’investissement nécessaire, de la gestion marketing, … D’autre part, les sociétés européennes sont orientées sur le moyen et long terme, alors que les Israéliens sont bien plus impatients sur les délais. Les temps de réaction aussi diffèrent. Un Israélien n’aime pas perdre son temps en repas d’affaire par exemple, il aime aller droit au but, il est pragmatique. Il ne respecte pas forcément les convenances, et cela peut choquer un Français. Israël est un pays jeune et ses sociétés aussi, ils ne sont donc pas aussi posés et mûrs que la vieille Europe. De plus, la situation politique incertaine fait que l’Israélien est très pragmatique et factuel, qu’il vit dans l’urgence. Le temps a une valeur bien différente dans un pays où l’on ne sait pas de quoi sera fait demain. Le fait que beaucoup d’Israéliens montent une entreprise dans l’optique de la revendre deux ans après dérange.
D’autres points freinent les négociations. En Israël, les entreprises sont fermées le vendredi et travaillent le dimanche. Comme ce pays est en état de guerre permanente contre le terrorisme, tout homme en dessous de quarante ans est réserviste, il peut donc être appelé du jour au lendemain pour une durée s’élevant parfois à un mois ; et ainsi des négociations s’en trouvent interrompues au moment le plus critique. Les Français reprochent un certain nombre de choses aux Israéliens. Tout d’abord les Israéliens ont une connaissance médiocre de la technologie française (en dehors des Etats-Unis et de quelques marques allemandes ils ne connaissent rien), de la société française et de son système éducatif et social. Pour un Israélien, Grande Ecole ne veut rien dire, il juge davantage sur les compétences que sur le diplôme. Les Français se disent également agacés par l’ « arrogance » des Israéliens. Ils arrivent persuadés que leur produit est le meilleur, sont anticonformistes et ne respectent pas les codes de convenance. Quand ils arrivent autour d’une table de négociation, les Israéliens sont tellement persuadés que leur produit est génial (il l’est bien souvent) qu’ils ne font plus aucun effort relationnel et ne cherchent pas à développer de compétence de marché. La vision court terme déjà cité gêne aussi, ainsi que le sentiment des Français de ne pas compter, car les Etats-Unis sont effectivement le premier réflexe des Israéliens, et en cela ils risquent de passer à côté des nombreuses opportunités qui s’offrent à eux en Europe. Ce que les Israéliens reprochent le plus aux Français est certainement la barrière linguistique. Ils déplorent le fait qu’il n’existe aucune étude de marché actualisée en anglais. Tous les papiers, et notamment pour de lourdes procédures bureaucratiques, doivent être rédigés en français. Dans ce pays où les enfants parlent déjà couramment anglais, il paraît impensable que l’homme d’affaires en face ne parle pas parfaitement ce langage des affaires. Les Israéliens sont aussi déroutés par le système français. Ce système très formel, très hiérarchisé semble difficile à comprendre et à pénétrer; les processus de négociation leur apparaissent comme beaucoup trop longs. Ils perçoivent également la France comme un pays élitiste, la culture « Grandes Ecoles » les énervent, pour eux cela ne prouve pas grand chose. Une autre chose que reprochent les Israéliens aux Français est leur chauvinisme doublé de leurs réflexes protectionnistes. Ceci fait que les Français préfèrent encore travailler avec les Français et favorisent les produits locaux, et cela décourage les Israéliens dont la culture a toujours été une très large ouverture à l’internationale. Ceci fait aussi que les Français montrent une certaine arrogance et une conviction que ce qui vient de chez eux est le meilleur. En ceci les deux peuples se rejoignent… Enfin certaines entreprises françaises sont réticentes à venir en Israël à cause de la situation politique ; d’une part elles ont peur, d’autre part il s’agit en quelque sorte d’un boycott moral. En cela les Français ne s’intéressent pas suffisamment aux véritables opportunités d’affaires. Il faudrait donc que chaque pays comprenne les méthodes de management de l’autre et qu’il soit conscient que ces dernières changent. En France, le système est très formel, le support écrit très utilisé, la hiérarchie respectée. La réussite scolaire donne une garantie quasi certaine de reconnaissance sociale et d’estime professionnelle. La France est souvent décrite comme étant « le pays des 340 fromages, des huit semaines de vacances annuelles, des semaines de 35 heures, des grèves incessantes du secteur public, de l’hyper centralisation, de la bureaucratie, du protectionnisme et de « l’arrogance » (Daniel Rouach, Isralink). Or ce n’est plus aussi vrai qu’avant. La France est de plus en plus décentralisée, internationalisée et multiculturelle. La nouvelle économie et l’Europe y ont bonne place. Israël de son côté est par essence un pays d’exception. Depuis sa création, ce pays vit sous une pression continue, et malgré cela il a réussi à se développer de manière considérable. Cependant il garde des séquelles : la vision à court terme, le sentiment d’urgence, la propension importante à prendre des risques. Ce pays de par sa taille a toujours dû s’exposer à l’international, et de par sa composition au multiculturalisme. D’autre part l’influence des Etats-Unis en Israël est considérable, tant sur le plan politique, économique que social. La formation et la culture des affaires israéliennes suivent par bien des aspects le modèle américain. Il paraît donc évident que la culture constitue un frein à une collaboration réussie. Les principaux écarts à combler sont donc : -la perception de la distance hiérarchique ; formalisme et management paternaliste par opposition à valorisation de la compétence et management consultatif ; en Israël le patron n’est respecté que parce qu’il est bon ; -la place de l’individualisme, malgré l’origine communiste des premiers immigrants d’Israël et de ses kibboutzim, le pays suit aujourd’hui largement la tendance américaine, avec notamment une place importante du juridique qui effraie les Français ;
-l’aversion au risque et la vitesse dans la prise de décision, en Israël le flou est admis, la créativité, l’originalité et les émotions personnelles s’expriment plus facilement. La seule ressource d’Israël est la matière grise, les Israéliens n’ont donc pas d’autres choix que d’être des bâtisseurs. Les principales différences et lacunes se situent au niveau de l’information de la connaissance de l’autre et de sa culture, de la langue, du temps, des méthodes de management. Il ne faut pas perdre de vue que les entreprises israéliennes sont jeunes mais qu’elles doivent cependant affronter la concurrence internationale vue l’étroitesse de leur marché, et ceci joue sur la capacité à agir vite et à prendre des risques. Pourtant si aujourd’hui la coopération France-Israël n’est pas à la hauteur de ce qu’elle devrait être, ce n’est pas tant à cause des différences de mentalités que des restes de l’histoire et de l’image plus que faussée qu’ont chaque pays de l’autre. 3) La situation actuelle Aujourd’hui encore, beaucoup d’irrationnel et de fausses idées des deux côtés freinent la coopération entre la France et Israël, qui ont tous les deux une mauvaise image de l’autre. En France, Israël est perçu non plus comme le petit David face au terrible Goliath arabe d’avant 1967, mais comme un pays surpuissant, arrogant et dominateur, comme un bourreau qui abuse de sa force. Une enquête d’opinion montre que les Français sont majoritairement pro-palestiniens et que leur proportion est en nette augmentation, il faut cependant noter que 50% d’entre eux ne se prononcent pas. « La France d’en bas » subit l’influence des médias, et d’autres acteurs encore, comme l’Eglise ou les intellectuels. L’image longtemps répandue par l’Eglise catholique, celle du Juif, du « peuple témoin -et rétif- de la Passion, dont la conversion annoncerait la fin des temps » (La France et Israël, Elie Barnavi), résiste encore, et ce malgré la réconciliation entre l’Eglise et les Juifs. Tous ne suivent pas l’Eglise, de nombreux chrétiens sont Arabes, d’autres gardent en mémoire cette image du Juif coupable de la mort du Christ. Preuve en est du film de Mel Gibson, La Passion du Christ. Or Israël est le foyer national juif, et donc automatiquement cette image se reporte dessus. Le « parti des intellectuels » dont les figures de proue furent Jean-Paul Sartre et Raymond Aron a aujourd’hui perdu son influence. Ces temps où les intellectuels français soutenaient la cause israélienne appartiennent au passé. L’idéologie « compassionniste », qui est la thèse dominant actuellement les milieux intellectuels français, « aboutit à adopter sans la moindre critique l’argumentaire du mouvement national palestinien dans son analyse du Proche-Orient » (La France et Israël, Elie Barnavi). Les faibles ont forcément raison, et les forts sont forcément des bourreaux. Les plus durs envers Israël sont les enseignants et les étudiants, et leur hostilité s’est accrue depuis la deuxième Intifada. Israël est assimilé à Ariel Sharon, lui-même perçu comme un boucher sanguinaire. Ainsi l’ambassadeur d’Israël s’est vu interdit de parole dans certains établissements de l’enseignement supérieur (à l’université de Nanterre, à l’ENA (Ecole Nationale d’Administration) de Strasbourg), et ce sous le prétexte fallacieux d’éviter des troubles… Dans le domaine scientifique, un mouvement fut lancé derrière Jean-Marc Lévy-Leblond, visant à organiser le boycott des universités et des laboratoires de recherche israéliens et à mettre les chercheurs de ce pays au ban de la communauté scientifique internationale. Ceci est absurde et néfaste puisque les universités israéliennes sont les principaux bastions du camp pro-paix en Israël, et qu’en cela elles sont détestées par tous les annexionnistes que compte le pays. D’autre part, jamais ne fut décrété le moindre boycott contre la Syrie, l’Irak ou jadis l’URSS, pays qui ont pourtant causé beaucoup de torts dans la région. Ainsi à cause de cette image d’Israël, de nombreux Français ne veulent même pas entendre parler de ce pays, et encore moins faire affaire avec. A cela s’ajoute la peur amplement disproportionnée du terrorisme en Israël. De nombreux Français semblent s’imaginer que les Israéliens rampent sous les bombes pour aller faire leurs courses. Il existe un réel problème à propos de la qualité du débat public en France, sur le conflit israélo-palestinien notamment. Cependant un mouvement inverse se dessine progressivement et laisse à espérer. Dans le milieu scientifique par exemple, Israël est une puissance qui compte, notamment aux Etats-Unis, et il serait stupide de l’ignorer. Le dialogue renaîtra de la connaissance de l’autre, et la coopération scientifique est certainement l’un des moyens les moins difficiles pour y parvenir. De l’autre côté, en Israël, la perception de la France est également exagérée. Les prises de position françaises sont vues comme systématiquement hostiles, et le pays et sa société sont perçus comme particulièrement réceptifs aux idées antisémites, traditionnellement pro-arabes. Les médias en Israël reflètent bien cette perception de la population, puisqu’ils apparaissent souvent comme francophobes. Un sondage auprès des Israéliens à propos de l’intervention internationale dans le conflit montre qu’ils seraient plus enclins à accepter une intervention de l’Arabie Saoudite (23,2%) que de la France (12,2%) ! En matière de politique au Proche-Orient, les Israéliens ne reprochent pas tant aux Français le fond, qui au final reste assez proche de celui des autres pays occidentaux, que la manière. « L’arrogance française », l’assurance des Français d’avoir toujours raison et leur propension à donner des leçons de bonne conduite agace superbement les Israéliens. Toute opinion se forme à partir des faits visibles, qui en se cumulant forment une nouvelle mémoire et une autre idéologie ; ils font oublier l’amitié passée, l’époque où la France soutenait Israël. Aujourd’hui la France porte le « cadavre de sa politique arabe » ; elle est perçue comme pro-arabe, anti-juive et hostile par principe à Israël. Et malheureusement cette image est tenace, bien qu’elle vexe profondément les Français. Il suffit de voir cet été comment ont réagi tous les Français face à l’appel de Ariel Sharon à l’alyah des Juifs de France à cause de l’antisémitisme. En attendant il est étonnant de voir à quel point tous les Israéliens pensent que l’antisémitisme fait rage en France, que les Juifs français vivent dans la peur, et qu’ils sont davantage en sécurité en Israël, car ils peuvent se défendre par leurs propres moyens.
La communauté francophone en Israël (450 000 personnes en provenance essentiellement du Maghreb) n’y change rien. Car si elle reste attachée à ses racines culturelles et linguistiques, elle vit comme une trahison l’attitude de la France, elle lui reproche sa politique pro-arabe et le fait qu’elle n’accueille pas Israël dans la francophonie. Le temps, la patience et la volonté seront nécessaires pour changer cette vision très négative de la France en Israël, afin qu’elle y retrouve sa place, et inversement. Les enjeux sont d’importance. Aujourd’hui de nombreux Israéliens ne ressentent pas l’envie de faire affaire avec des gens qu’ils ressentent comme hostiles, et se sentent plus proches pour cela des Anglo-saxons. Pourtant des relations économiques entre la France et Israël pourraient s’avérer très fructueuses. De plus l’Union Européenne est d’ores et déjà le principal partenaire d’Israël, et l’avenir des relations d’Israël avec l’Europe dépend grandement de l’avenir des relations d’Israël avec la France, vu le rôle central que celle-ci joue dans la construction européenne. Pour la France, améliorer le dialogue avec l’Etat d’Israël mais surtout avec sa population est l’étape à franchir si elle veut jouer un rôle quelconque dans cette région clé du monde qu’est le Proche-Orient. A cette fin, il faut multiplier les contacts bilatéraux, par des liens d’affaires notamment, et il faut communiquer. La communauté francophone en Israël et la communauté juive en France ont un rôle à jouer dans ce domaine. En effet ces communautés sont à même de créer les ponts entre la France et Israël. Les uns connaissent la culture française et restent malgré tout attachés à la France, qu’ils admirent bien souvent. Les autres se sentent impliqués de près ou de loin, qu’ils soient pratiquants ou non, sionistes ou non, dans l’avenir du foyer national juif, et y reconnaissent une part de leur identité.
Audrey Abensur
1 commentaire. 1. AvisRomain, UnregisteredArticle très intéressant, bien structuré, bien rédigé, et bourré d'informations pertinentes et peu connues du grand public. Vivement une mise à jour, portant notamment sur la rupture, réelle ou supposée, de Sarkozy en matière de politique étrangère française ! |