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24-07-2008
 
 
Fin de règne au Caire Version imprimable Suggérer par mail
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27-02-2005
Fin de règne au Caire

27/02/2005



Personne, ou presque, ne s’en est aperçu. Ce week-end, un événement fondamental vient de se produire au Proche-Orient – et il ne s’agit ni de l’attentat de Tel-Aviv, ni de l’ébullition du chaudron libanais. La situation stratégique des Etats-Unis et d’Israël dans la région vient peut-être de se détériorer brutalement. Certains le déploreront, d’autres s’en féliciteront ; pour l’heure contentons-nous de constater ce qui semble échapper aux commentateurs.

Samedi dernier, le président égyptien Hosni Moubarak, devant un parterre d’élus médusés de Manoufieh (son fief natal) a annoncé une réforme constitutionnelle d’envergure : la Constitution égyptienne sera amendée afin de permettre, pour la première fois en Egypte, l'élection du chef de l'Etat au suffrage universel direct. Le raïs égyptien qui fêtera cette année son 77e printemps, a bien l’intention de briguer un énième mandat (le cinquième, depuis 1981…). A première vue, les Egyptiens pourraient bien le reconduire, par habitude sans doute, mais peut-être aussi parce qu’ils n’ont pas trop à se plaindre de Hosni Moubarak.

A l’inverse des autres chefs d’Etats arabes (syrien, irakien ou libyen par exemple), celui-ci n’a jamais mis en place de répression trop sanglante. La gestion des finances publiques a été sinon sensée, du moins guère extravagante. En rupture avec la tradition millénaire de son pays, réinventée par Gamal Abdel Nasser, Moubarak n’a pas initié de projets pharaoniques. Le niveau de corruption du régime est certes élevé, n’atteint sans doute pas celui des républiques d’Asie Centrale ou des républiques bananières d’Amérique centrale. L’Egypte apparaît régulièrement en milieu de tableau dans les classements de Transparency International (ONG évaluant les niveaux de corruption d’un grand nombre de pays) . Le système de justice notamment, bénéficie d’une certaine image de probité. La communauté internationale également, vote Moubarak. Car ce dernier, fidèle successeur de Sadate, a conservé l’essentiel de son héritage politique, et n’a cessé de l’imposer avec pragmatisme à cette grande nation arabe qu’est l’Egypte. Tout en préservant la stabilité économique et politique du pays, malgré un profond marasme économique, malgré une croissance démographique débridée (les Egyptiens seront bientôt 75 millions, c’est-à-dire trois fois plus nombreux qu’en 1960), malgré enfin, la poussée islamiste et les attentats anti-occidentaux, comme à Louxor en 1997. Par ailleurs, contre vents et marées, il poursuit toujours la politique pro-américaine de Anouar Sadate - le el- n’est qu’un titre honorifique -, bien aidé par les quelques 2 milliards de dollars d’aide annuelle de Washington : l’Egypte est le premier récipiendaire d’aide américaine dans le monde… après Israël. Israël d’ailleurs: le général Moubarak a été le premier chef d’Etat arabe à reconnaître l’état hébreu, avec le roi jordanien Hussein. Par ailleurs, son émissaire Omar Souleïmane, chef des services secrets égyptiens, entretient l’armée de Mohammed Dahlane, l’homme fort de la bande de Gaza : ces forces armées sont le seul contre-pouvoir au Hamas, et garantiront à l’avenir l’autorité de l’Autorité Palestinienne dans Gaza libérée. De manière générale, Hosni Moubarak, homme de dialogue, a souvent préféré désamorcer les tensions plutôt que les nourrir (sauf envers le dirigeant libyen Muhammar Kadhafi, mais il faut reconnaître que le client était sérieux !): n’est-ce pas là la marque d’un sage ? Ne faut-il pas se réjouir que ce brave homme puisse enfin être doté d’une authentique légitimité démocratique ?


Faisons plutôt comme les députés de samedi dernier, qui ont attendu quelques secondes avant de se lever pour applaudir (peut-être se demandaient-ils s’il s’agissait d’une plaisanterie). Car nul n’ignore que, comme en Algérie avant-hier, comme en Jordanie hier, comme au Maroc aujourd’hui, toute tentative de démocratisation aboutirait à l’arrivée au pouvoir de partis islamistes. Pour comprendre la situation actuelle, il faut considérer la face sombre des années Moubarak. Celle dont ne parlent pas beaucoup de journalistes, les uns obsédés par le conflit israélo-palestinien et le noble et diligent - mais peu révélateur - entregent du raïs ; les autres ne tournant leur regard vers l’Egypte que vers la mi-mai, pour préparer leurs vacances estivales. En effet, l’état d’urgence n’a jamais été levé depuis l’assassinat de Sadate, ce qui confère de facto un pouvoir despotique au président . C’était il y a un quart de siècle. Depuis lors, l’Egypte est sous tension : tension sociale, tension religieuse, tension ethnique. Tension sociale : avec une croissance économique faible et constamment inférieure à la progression démographique, les Egyptiens s’appauvrissent chaque jour. Ses réserves en devises ont été divisées par 15 en 15 ans. Malgré l’aide alimentaire américaine, un égyptien sur 5 vit sous le seuil de pauvreté. Les classes moyennes éduquées ont vu leur pouvoir d’achat fondre, notamment suite à la dépréciation de 25 % de la livre égyptienne face au dollar depuis janvier 2003. Tensions sociales, mais aussi ethniques, culturelles et religieuses : les coptes égyptiens subissent toujours des discriminations, mais leur sort est plus enviable que celui des homosexuels conspués par la foule et embastillés. La confrérie intégriste des Frères Musulmans a assassiné un des pères de la Nation, Anouar Sadate : leur soutien populaire n’a jamais été aussi grand. Sans doute la déliquescence des institutions publiques, ayant pour corollaire immédiat le succès des réseaux caritatifs et éducatifs de la confrérie salafiste, y est-elle pour quelque chose. D’ailleurs, les campagnes de presse anti-américaines et antisémites ont battu leur plein à l’apogée de la béate ère Clinton, lorsque le conflit au Proche-Orient paraissait s’estomper : c’était mauvais signe… Certains affirmeront que des états du tiers-monde connaissant une inflation à deux chiffres –11% en 2004 dans le cas actuel - et dont la croissance du PIB (Produit Intérieur Brut) n’excède pas les 3 % en moyenne sur les quatre dernières années, se soucient peu de la légitimité démocratique de leur président. Tel n’est cependant pas l’avis d’une opposition sans cesse plus bruyante, laquelle n’a de cesse de briser les interdictions de rassemblement, afin de manifester pour une libéralisation politique du régime. Quitte à affronter la police, ce qui fut encore le cas récemment. La décision du raïs semble donc constituer autant une réponse au projet américain de Grand Moyen-Orient qu’aux pressions sans cesse croissantes de l’opposition. Par ailleurs, Moubarak est malade. Il vaut mieux être malade physiquement que psychiquement, surtout dans cette région : pourtant l’an passé, un malaise cardiaque du président a plongé l’Egypte entière dans un sentiment… de malaise. Car la succession du raïs est plus qu’incertaine, surtout depuis que celui-ci s’est prononcé contre « l’hérédité du pouvoir ». Concrètement, son fils cadet Gamal, récemment promu à la tête du bureau politique du PND (Parti National Démocrate), semble s’éloigner du pouvoir suprême. L’an passé, le vieux Premier ministre Atef Obeid, un temps pressenti comme successeur, mais considéré comme responsable de l’effondrement économique égyptien, a démissionné (sur demande présidentielle). Le général Omar Souleïmane déjà cité, aurait eu ses chances, mais sa proximité trop visible avec l’état hébreu risque de rebuter les électeurs. Sans Moubarak, l’Egypte n’a ni leader, ni sauveur, ni rassembleur.



Formulons, en guise de conclusion, une humble hypothèse. La mort de Yasser Arafat, malgré l’affliction sans doute sincère éprouvée par les Palestiniens, a en fin de compte délivré ce peuple de l’ombre pesante de leur leader, et de ses schémas de pensée improductifs et finalement, assez peu sensés. C’est avec soulagement que l’inconscient palestinien s’est libéré de la tutelle du « Vieux », et a pu voter contre toute attente, et en toute sérénité, pour la paix négociée et pour Abou Mazen : Freud aurait appelé cela un meurtre du père. Le camp de la paix, de Jérusalem à Ramallah (environ 12 km), en passant par Paris, peut se réjouir. Symétriquement, la mort de Hosni Moubarak (une chose est sûre, elle aura lieu un jour) risque d’engendrer un grand chaos, libérant les forces dissidentes islamistes ou démocrates du reste de respect envers les institutions égyptiennes qu’ils possèdent encore. Les Frères Musulmans, ce jour-là, referont surface, et, si d’aventure le pouvoir venait à échoir entre leurs mains, le camp de la paix, de Jérusalem à Ramallah (environ 12 km), en passant par Paris, peut s’inquiéter.


Steve Danino

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Dernière mise à jour : ( 29-08-2005 )
 
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