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24-07-2008
 
 
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29-03-2004

 

La mort du Cheikh Yassine
Vue par la presse française et internationale

30/03/2004
 


 
 
Le Cheikh Yassine, chef spirituel du groupe terroriste Hamas, a été éliminé par l’armée israélienne le 22 mars dernier.  Cet événement a déclenché une chaîne de réactions, tant politiques que médiatiques, que nous analysons ci-après.
 
Plusieurs grandes tendances se sont imposées :
 
-          Une fracture notable s’est déclarée entre commentateurs européens d’une part et américains de l’autre, tant au niveau de la sphère politique que médiatique.  Les autorités européennes ont en effet unanimement condamné la décision israélienne, et la teneur de cette condamnation s’est retrouvée dans les commentaires éditoriaux divers.  De la même manière, un recul et une volonté de prendre des distances vis-à-vis du consensus européen a marqué la position américaine, de l’administration Bush et des principaux organes de média américains.
 
-          L’image du Cheikh Yassine, en tant que vieillard tétraplégique dans une chaise roulante, a été utilisée de manière répétitive en Europe dans l’argumentation de ceux qui ont condamné cette élimination.  Beaucoup ont en effet voulu ainsi souligner la supposée grande vulnérabilité de la personne, et son caractère inoffensif pour l’Etat hébreu.   Il a été souvent nécessaire de rappeler la nature terroriste du mouvement du Hamas, ainsi que la nature du rôle de Yassine, afin de bien préciser que l’image de Yassine est trompeuse.
 
-          Les médias européens ont souvent rappelé en Europe que le mouvement Hamas avait proposé à l’Etat d’Israël une trêve des attentats, sans, cependant, toujours dire que le but ultime du Hamas n’a jamais été modifié, ni dans le discours de ses dirigeants, ni dans les statuts du mouvement : l’entière destruction de l’Etat hébreu.  Le raisonnement sous-jacent qui s’imposait alors était que Sharon avait commis une grave erreur, et que le statut quo était préférable à la situation que nous connaissons actuellement.
 
-          Les réactions internationales dans le monde arabe ont été utilisées de manière répétitive pour illustrer la ‘colère de la rue arabe’.  Cette colère a été montrée à l’état brut, au sens où aucune distance n’a été prise avec ces réactions, souvent violentes, et ce d’autant plus qu’aucune image opposée n’existait (en Israël ou ailleurs).

Une fracture idéologique entre les Etats-Unis et l’Europe ?
 
            La différence de taille entre les commentaires de part et d’autre de l’Atlantique était bien trop flagrante pour ne pas être relevée.   Dès le lundi matin, quelques heures après l’élimination du chef spirituel du Hamas, l’ensemble des capitales européennes se sont empressées de condamner Israël.  Le président français, d’abord, parlant au nom de toutes les nations européennes, a voulu faire une ‘condamnation sans réserve d’un assassinat contraire au droit international’.   Plus tard dans la journée, dans une déclaration commune des ministres des Affaires étrangères de l’UE, les Quinze ont fait savoir que ‘non seulement les assassinats extrajudiciaires sont contraires au droit international, mais ils sapent le concept même d’Etat de droit qui est un élément central de lutte contre le terrorisme.’  La condamnation européenne est on ne peut plus claire et unanime.  Pire encore pour Israël, elle est très sévère dans la mesure ou le message envoyé remettent clairement l’événement dans un cadre juridique, privant a priori le geste d’Israël de toute légitimité ou crédibilité.
 
            Dès le mardi matin, la teneur des éditoriaux des grands journaux européens est bien similaire à la réaction politique, et est souvent bien plus incisive.  En France d’abord, Libération replace l’événement dans une perspective de ‘vendetta’, ou de cycle éternel de la violence dans lequel il devient impossible de savoir qui est le bon et qui est le méchant.   A terme, néanmoins, la conclusion de l’éditorial du quotidien est clair : c’est bel et bien Sharon l’unique personne à blâmer, lui qui ‘maintient son pays dans une voie sans autre issue que le sang et le malheur.  Pour un nouveau quart de siècle ?’.  D’une manière moins marquée, car la véritable nature de Yassine et du Hamas y sont rappelés, mais tout aussi unilatéral dans sa conclusion, l’éditorial du journal Le Monde considère qu’Ariel Sharon ‘ne veut pas donner l'impression d'agir sous la pression des attaques du Hamas - d'ou l'assassinat de son chef. Une stratégie de l'affrontement qui rend impossible tout règlement politique du conflit.’  Le Figaro, enfin, qui exploite, contrairement au Monde, l’image du vieillard  (qui n’avait que 63 ans) tétraplégique pratiquement inoffensif, terminera, de la même façon que ses confrères, sur l’image d’Ariel Sharon, qui a désormais ‘les mains libres’.  Encore une fois, le Premier ministre israélien apparaît comme le seul protagoniste, à terme, de toute cette affaire, ce qui est bien dérangeant quand on connaît tous les tenants et les aboutissants de la guerre menée par le Hamas à Israël.
 
Le Hamas est un groupe terroriste, donc, mais il n’en reste pas moins que Sharon court à la faillite de son pays.  Tel est en substance le contenu des éditoriaux français, dont la résonance avec les messages diplomatiques ne peut que marquer.
 
            Bien plus étonnante car choquante fut la réaction du grand quotidien britannique, le Financial Times.  Choquante, parce qu’elle faisait état d’un jugement de valeur que l’on réserve injustement et de manière intolérable exclusivement à Ariel Sharon en particulier.  Le quotidien londonien se serait-il permis de dire à propos d’une politique de n’importe quelle autre politique nationale qu’elle doit être ‘considérée comme une action extrêmement stupide’  (‘ (…) should be seen as an extremely stupid action)? Le plus frustrant pour tout lecteur averti est la formule choisie, qui ne propose pas une interprétation particulière, mais qui impose la vérité divine (ou du moins celle qui doit être considérée comme telle aux yeux du journal).  Encore plus que dans la presse française,  le débat est perçu comme inutile car le coupable est nommé d’avance.  On atteint ensuite l’apothéose de la mauvaise foi quand le journal s’acharne à démontrer, dans le même éditorial, que les Etats-Unis ont leur part de responsabilité dans la colère arabe, eux qui cautionnent tout ce qu’entreprend Israël.  Car quand on analyse de plus près la réaction de Washington, on ne peut que se demander comment les éditorialistes du Financial Times aient pu affirmer cela. 
 
Qu’a dit, en effet, l’administration Bush ?  Washington s’est dit  ‘profondément troublé’ par l'opération israélienne, et a appelé, par la voie du porte-parole de la Maison Blanche, toutes les parties à ‘éviter les actions susceptibles de nuire aux efforts de paix’ (Le Monde, 24 mars 2004).  On peut reprocher à la position de Washington beaucoup de chose, sauf son manque de modération ou son parti pris, sur ce cas particulier.  Là où l’Europe s’est empressé de condamner Israël, sans vraiment se demander quel état de fait a pu motiver une telle décision, les Etats-Unis ont fait preuve d’une retenue bien plus grande, et n’apparaissent désormais plus aussi isolés que l’on a pu le croire :  comme le rapporte le quotidien américain USA TODAY (28 mars 2004), en plus du veto américain contre le projet de résolution proposée par l’Algérie au Conseil de Sécurité des Nations Unies, l’Allemagne, la Grande-Bretagne et la Roumanie se sont tous trois abstenus lors du vote, reflétant ainsi un grand malaise vis-à-vis d’une situation complexe, et dans laquelle toute position unilatérale est plus contreproductive qu’autre chose.
 
Ce même équilibre se retrouve chez le concurrent du Financial Times : le Wall Street Journal (23 Mars 2004).  L’article rendant compte de l’événement prend clairement le parti de condamner la décision israélienne, en spéculant sur ses conséquences hasardeuses.  L’éditorial du même jour, néanmoins, remet en question plusieurs points fondamentaux exprimés par les Européens, dont notamment la véritable nature du rôle de Yassine au sein du groupe terroriste, et les possibilités de négocier avec le groupe radical.  Ces deux questions essentielles apparaissaient souvent comme des données dans la presse européenne.
 
 
Négocier ou pas avec le Hamas : est-ce même une possibilité ?
 
            Un spécialiste du mouvement Hamas, dont on ignore tout (y compris le nom) le pense et le déclare ou journal 20 Minutes (23 Mars 2004), qui semble avoir peur de citer ses sources.  ‘Avec Yassine, il était possible de négocier une trêve.  Israël a donné au Hamas une excuse pour refuser le dialogue.  Les radicaux vont prendre le pouvoir’.  Ces trois affirmations, qui ont le mérite de résumer grosso modo l’argumentation de nombreux fustigateurs de la décision israéliennes, sont pour le moins discutables.
 
‘Négocier un trêve avec Yassine’ : l’idée revient souvent et est répétée dans de nombreux média.  Rares sont ceux (l’exception la plus notable étant l’équipe de chroniqueurs de Christophe Hondellate, qui anime son émission On refait le monde  tous les soirs sur RTL) pourtant qui soulignent ce que veut véritablement dire le terme ‘trêve’ dans le langage d’une organisation terroriste comme le Hamas : une pause pour se reconstituer et rassembler plus de forces de frappe pour l’avenir.  En aucun cas cela ne signifie obtenir une trêve définitive, et donc une paix durable.  Jamais le projet du Hamas n’a-t-il vraiment évolué, appelant constamment aux meurtres de juifs (et non d’Israéliens) et à l’entière destruction de l’Etat hébreu. 
 
            Dans de telles conditions, à considérer même qu’environ un cinquième de la population palestinienne de Gaza voient d’un bon œil le mouvement terroriste, il reste inconcevable pour Israël de négocier avec un groupe dont les arrière-pensées  peuvent s’avérer bien plus dangereuses que ses actions elles-mêmes.  Si d’aventure Al-Qaida proposait une trêve aux Etats-Unis, serait-il acceptable pour n’importe quel Américain que son pays l’accepte, au nom d’une paix qu’il sait fictive et temporaire ?
 
            ‘Israël a donné au Hamas une excuse pour refuser le dialogue’.  Deuxième affirmation que tout observateur régulier du Proche-Orient remettrait en question, tant elle inspire le doute et l’incompréhension.  Car elle suggère deux choses : d’une part, que le dialogue était possible avec Yassine, et on a vu ce qu’il en était ; d’autre part que le Hamas n’avait eu besoin que de cela pour perpétrer des attentats meurtriers contre des civils israéliens.  Nul part ne lira-t-on par exemple dans les propos de ce spécialiste (encore une fois dont on ne sait rien, même pas le nom) une allusion faite à l’attentat dans le port d’Ashdod, qui a eu lieu une semaine plus tôt et qui aurait pu faire bien plus de victimes.  Le Hamas n’a jamais eu besoin d’ « excuses » pour frapper Israël, à l’exception seulement de l’existence même de l’Etat hébreu.  C’est cette philosophie que l’on oublie ou que l’on a tendance à balayer sous le tapis, tant l’époque à laquelle nous vivons est trop complexe pour que l’on en rajoute.  Et pourtant, c’est bien comme cela qu’on oublie de telles vérités, et que l’on s’enferme dans des schémas simples et manichéens.
 
            ‘Les radicaux vont prendre le pouvoir’, affirme enfin le spécialiste.  Notons d’abord l’absence d’enchaînements logiques dans ses propos.  Tout se passe comme si on voulait se faire peur, que l’Apocalypse et le chaos doivent bien trouver leur source quelque part.  Et l’on vient de la déterminer cette source.  Pourtant, cette affirmation renferme une contradiction majeure avec le reste du discours : on a dit et répété que le Hamas avait déjà le pouvoir à Gaza, puisque le mouvement était très populaire dans les territoires.  Alors, à moins de considérer que le mouvement Hamas, qui appelait à l’entière destruction d’Israël, n’était pas tout à fait « radical », on peut se demander sur quoi se fonde cette affirmation.  Si elle se base sur la succession de Yassine, à savoir le pédiatre nommé Al-Rantissi, et que l’on dit bien plus radical que l’ancien chef spirituel, on oublie pourtant que ce même pédiatre occupait une place d’importance au sein du mouvement,  en tant que porte-parole.
 
            Les radicaux ont toujours été au pouvoir, au Hamas.  Mais voilà, on vient enfin de trouver un événement pouvant – à tort – expliquer cet état de faits.  Le coupable est donc clair : c’est Israël, Etat qui sera responsable de tout ce qui suivra, indépendamment de ce qui a pu se passer dans la région précédemment.  Là aussi, le passé est oublié très rapidement au profit d’un schéma bien moins complexe.
 
Le même type de remarques peuvent être faites d’ailleurs sur la manière dont Elias Sanbar, directeur de la Revue d’études palestinienne, perçoit la nouvelle situation, dans Libé (23 mars 2004).  Sharon, aux yeux de Sanbar, est le seul qui tire son épingle du jeu, en imposant à Gaza le chaos le plus total, alors que, comme le rappelle justement le directeur de la Revue d’études palestinienne, le Hamas était prêt avant l’élimination de Yassine, à prendre le contrôle de Gaza.  Mais si Sanbar n’avait pris que quelques instants pour se mettre du côté israélien, très vite, il se serait aperçu que quoiqu’il en soit, la situation à Gaza ne représenterait pour Israël qu’un danger accru.  Car on peut affirmer tant que l’on veut que le Hamas était également une structure sociale, mais cela ne changera jamais rien au fait que c’était également une structure militaire et terroriste.  Et toute personne connaissant la région est en droit de se demander ce que veulent dire les souhaits de certains de voir le Hamas organiser la vie à Gaza.  Il ne peut être qu’inacceptable pour n’importe quelle nation démocratique occidentale que de voir une puissance terroriste organiser un pays voisin.  Pourquoi est-ce que cela serait différent pour Israël ?
 
 
Un véritable malaise politique en ressort
 
Notons en conclusion que ce qui reste le plus notable dans toute cette affaire, c’est l’énorme malaise politique qui en ressort, et ce au niveau international.  Ce malaise se manifeste par deux canaux fondamentaux.
 
Le premier trouve son cadre dans le Conseil de Sécurité de l’Onu.  La proposition algérienne de condamnation d’Israël après le raid a été, sans surprise, marquée par le veto américain, auquel s’est ajouté l’abstention de la Grande Bretagne, pourtant si prompte à avoir condamné Israël, de l’Allemagne, et de la Roumanie.  Ces abstentions sont assez rares pour être soulignées, d’autant plus qu’elles apportent un bémol de taille conséquente à la condamnation unanime dont on a souvent parlé.
 
Le deuxième canal par lequel se manifeste ce malaise est le comportement de la Ligue arabe, dont le sommet à été reporté à une date et dans un lieu encore non déterminés.  C’était d’abord l’élimination de Yassine qui avait été mise en avant, dans la mesure où la Ligue avait annoncé avoir des propositions de paix concrètes à formuler à Israël.  Ces propositions étaient tombées à l’eau, avait on pu lire (notamment dans le Financial Times, 26 mars 2004), car l’opinion publique arabe n’aurait pas pu comprendre de tels gestes après la mort du chef spirituel du Hamas.  Pourtant, de récents témoignages, dont notamment un éditorial écrit par le rédacteur en chef de l’hebdomadaire marocain Tel Quel  (2 avril 2004), montrent que le problème de la Ligue arabe est structurel, et s’avère bien plus profond, le cas de Yassine ayant servi que comme prétexte.  Les pays arabes ont alors bien plus de problèmes à régler avant de pouvoir émettre des propositions de paix qui pourraient former un consensus dans la région.  Rien, y compris l’élimination de Yassine, n’aurait pu changer cette situation. 
           

 Jeremy Ghez
 
 

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