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07-10-2008
 
 
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13-04-2004

 

Une dangereuse nostalgie

14/04/2004 


 
          Ils sont nombreux à le soutenir, et Barthélemy Courmont, dans les colonnes de Libé le 13 avril 2004, n’est que l’un d’entre eux : l’Irak, c’était mieux avant, quand Saddam Hussein était encore au pouvoir.  « Saddam, reviens ! », s’écrit ainsi Courmont dès le titre de l’article.  L’auteur est, notons-le au passage, chercheur à l’Iris, l’Institut de recherche sur les questions internationales et stratégiques.
 
Affirmer dès le début de l’article, haut et fort, que les lignes qui vont suivre ne prétendent pas être ‘politiquement correct’ : telle est la tactique de Courmont, pour ainsi crédibiliser ses propos, qui ne peuvent être qu’incontestables vu qu’ils ont pour but de briser un ‘tabou’.  Et ce tabou n’est autre que le suivant : non, la chute d’un dictateur sanguinaire n’est pas une bonne chose, et ce étant donné la situation catastrophique dans laquelle nous nous trouvons. 
 
Ce qui choque le plus, dans ces premières lignes, n’est pas tant le fait que Courmont se réfugie derrière un prétexte (« nous vivons dans un environnement malsain parce qu’on est censuré, et on n’a pas le droit de dire ce qu’on veut puisque – c’est bien connu – critiquer les Américains c’est ‘tabou’) pour prendre sa revanche, comme beaucoup de personnalités françaises le font aujourd’hui, sur des Américains empêtrés dans un bourbier.  Non, ce qui marque le plus est la manière dont Courmont le fait, c’est-à-dire au mépris de vérités qui rendent, il est vrai, la situation un peu plus complexe que ce que les opposants aux Américains prétendent.
 
Il est légitime de vouloir critiquer l’intervention américaine, en soulignant, comme le fait Courmont, « les erreurs, les mensonges et les maladresses ».   Il aurait été d’ailleurs plus profitable pour tous que l’on reparle de ces trois éléments, pour en définir les fondements et les causes, voire l’existence.  Mais il est beaucoup moins noble de ne s’en tenir qu’à une critique sommaire, sans argumentation vraiment précise, et tournant autour de l’idée : ‘On vous l’avait bien dit’.  Parce que quoi qu’en dise Courmont, ce qui ressort de son texte, c’est l’absence fondamentale d’alternative en dehors du statut quo.
 
Car le statut quo, quand on se place de l’extérieur, comme le fait Courmont, est bien facile à défendre. Après une description de la réalité tragique de l’Irak telle qu’il la voit aujourd’hui, Courmont nous livre son regard et ses impressions : 
 
« La dictature de Saddam était en tous points condamnable. En tous points ? Pas nécessairement. Le parti Baas, garant de la laïcité et de l'unité (par la force, certes) d'un Etat mosaïque comme les grandes puissances occidentales ont su en bâtir de multiples, avait progressivement fait de l'Irak un Etat voyou, mais un Etat malgré tout. Le vilain était au pouvoir, mais il était possible de le contenir quand il voyait trop grand, notamment du côté de Koweït City : nos dirigeants pouvaient dormir la conscience tranquille. »
 
Il y a quelque chose d’intolérable dans ces propos, quand on connaît, désormais, la véritable dimension totalitaire et barbare du régime de Saddam Hussein.  Nulle part ne verra-t-on Courmont mentionner les fosses communes béantes, découvertes grâce à l’intervention américaine.  Mais cela découle d’un état de fait fondamental que l’on a déjà soulevé : Courmont, quoiqu’il prétende le contraire, ne se place jamais, tout au long de son article, à la place des Irakiens.  Non, c’est du côté des grandes puissances, qui ont su effectivement tirer leur épingle du jeu grâce à Saddam, qu’il se place.  Mais ce point de vue est tout de même contradictoire, quand Courmont, comme ses confrères, accusent les Américains d’unilatéralisme et surtout de nombrilisme.  Que fait Courmont sinon cela ?  A ce que certains qualifieront d’Etat totalitaire et dictatorial, Courmont n’a qu’à opposer un ‘Etat malgré tout’.  Mais il ne peut faire cela qu’en fermant les yeux sur les crimes atroces du régime irakien, dont les premières victimes, Courmont et beaucoup d’autres l’oublient bien vite, étaient les Irakiens eux-mêmes.  Du moins, il feint de penser que cela ne fait pas partie du débat.  Et l’individu le plus passionné par le débat irakien ne pourra qu’ironiser sur le fait que Courmont se plaint que, désormais, il n’existe plus d’interlocuteur légitime irakien à cause de l’intervention américaine : doit-on en conclure qu’aux yeux du spécialiste de l’IRIS que Saddam, de son temps, était un dirigeant légitime ?
 
On frôle enfin la parfaite désinformation –pour ne pas dire la démagogie dangereuse –quand Courmont prétend mettre en relation le bilan du régime de Saddam, et celui d’un an de guerre en Irak.  D’après le spécialiste en effet, les Etats-Unis présentent un bilan encore plus négatif que celui de Saddam.  Alors, au risque de faire un décompte morbide, au 14 avril 2004, on peut établir qu’au total, on tourne autour de deux mille morts en tout, depuis le début de la guerre (pour des chiffres précis : http ://lunaville.org/warcasualties/Summary.aspx ).  L’opération de Saddam Hussein, en 1988, contre ses concitoyens kurdes, que le dictateur gazera à l’aide d’armes chimiques, fera plus de sept mille morts d’un seul coup.
 
Le cynisme a des limites.
 

Jeremy Ghez
 

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