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13-11-2003

 


 
Où voyez-vous des « refuzniks » ? 

Le Point N°1620 du 3 octobre 2003

 14/11/2003
 
 

Article Le Point : en italique
 
 

ISRAËL : les « refuzniks » de l’armée

Article paru dans Le Point N°1620 (p. 52) et écrit par Danièle Kriegel (à Jérusalem)
 

Ø      Le titre tout d’abord. Pourquoi être allé chercher le terme refuznik dans le grenier, alors qu’il ne correspond absolument pas à la situation relatée ? Le lecteur l’aura certainement compris, la journaliste du Point, Danièle Kriegel, emploie le terme de « refuznik » (elle n’est évidemment pas la seule) pour désigner les vingt-sept pilotes réservistes qui ont récemment refusé de participer aux opérations aériennes de reconnaissance et de bombardement au dessus des Territoires palestiniens. « Mal nommer les choses, c’est ajouter aux malheurs du monde » : on n’a de cesse de rappeler cette phrase de Camus. Ce qui nous amène, pour fonder notre critique, à nous intéresser à la définition historique d’un refuznik. D’après le Grand Larousse Universel, un refuznik était, « en U.R.S.S., une personne (N.D.L.R. : souvent juive) qui désirait émigrer mais à qui les autorités en avaient refusé le droit ». On comprend alors pourquoi le terme de refuznik est ici malvenu : il n’a tout bonnement aucune espèce de rapport avec le thème évoqué, celui des pilotes contestataires de la politique d’Ariel Sharon. On pourra cependant à la décharge de la journaliste que, contrairement à certains de ses confrères (constatez-le ici : http://www.lutte-ouvriere-journal.org/article.php?LO=1835&ARTICLE=38, ou encore là : http://www.aloufok.net/article.php3?id_article=132) Danièle Kriegel emploie des guillemets comme pour constater l’inadaptation du terme employé.

 
« Des traîtres qui doivent passer en cour martiale ! Des individus qui apportent un soutien moral au terrorisme et des armes politiques et de propagande aux ennemis d’Israël ! » Huit jours après la publication de la lettre signée par 27 pilotes réservistes de l’armée de l’air, les responsables militaires et politiques font tout pour frapper d’ostracisme les réfractaires et dénoncent « une opération politique sous couvert de morale ».
 

La rue réprouve

Les pilotes signataires exprimaient leur refus de porter atteinte à des civils innocents et d’attaquer des zones à grande densité de population. Cependant, le ministre israélien de la Défense, Shaul Mofaz, a fait une promesse : tout signataire qui se rétractera ne fera l’objet d’aucune mesure disciplinaire. Il pourra reprendre ses missions comme par le passé.
 
Ø      On aurait bien aimé plus de précision quant à ces responsables politiques et militaires qui tentent de bannir leurs pairs. En tous cas, Shaul Mofaz – qui occupe des fonctions politiques et militaires du plus haut rang en Israël, en tant que responsable du portefeuille de la Défense – laisse à ses officiers réservistes l’autonomie de leur volonté, en leur ouvrant la porte à une réintégration de droit sans dommage. On peut douter du fait que des pays que les Européens classent (cf. le sondage de novembre 2003 de la Commission Européenne) comme moins hautement responsables de l’absence de paix dans le monde qu’Israël, tels le Pakistan, la Syrie, le Soudan, la Corée du Nord et l’Iran, auraient fait de même…Ajoutons, sur un autre plan, que l’objet des pilotes signataires est d’éviter de mettre en danger les civils palestiniens lors de leurs missions aériennes anti-terroristes. En effet, il ne s’agit pas de prendre la défense de qui que ce soit dans ces lignes, mais les objectifs de Tsahal n’ont jamais été civils mais toujours para-militaires, les terroristes élisant bien souvent leurs quartiers généraux dans des zones à forte densité de population, comme pour s’abriter…Il est cependant certain que parfois, pour reprendre l’expression journalistique consacrée, des bavures soient commises sous la forme de « dommages collatéraux » ou pertes civiles, du fait des moyens balistiques employés (en développer une critique ne serait pas ici notre sujet) – mais la bonne foi de Tsahal peut s’illustrer par le fait que, bien souvent, le bâtiment coupable d’héberger des activités terroristes soit évacué avant destruction.
 
Cette clémence cache peut-être une certaine inquiétude face à un phénomène qui serait en expansion au sein de Tsahal. Discrètement, de nombreux militaires se débrouilleraient pour ne pas participer à la répression de l’Intifada. Certains officiers accepteraient les demandes de changement d’affectation et fermeraient les yeux sur les prétextes en tout genre utilisés par ceux qui refusent de prendre part aux opérations. Car les chefs militaires israéliens veulent avant tout éviter la propagation de la contestation. Il y a plus d’un an, 550 officiers et sous-officiers de l’armée de terre avaient, eux aussi, refusé de prendre part au maintien de l’ordre.
 
Ø      On assiste ici à un festival de spéculation gratuite. Rappelons que l’article était classé parmi les articles d’informations internationales (rubrique Monde) du Point. On note ici (cf. termes soulignés) : l’emploi de « peut-être » qui dénote d’un doute, contre celui de « certaine », ambivalent par construction. L’emploi du conditionnel sur plusieurs lignes ne fait qu’ajouter à l’impression générale de brouillage (pour ne pas dire brouillard) journalistique qui ne s’appuie sur aucun fait concret. A ce titre, on est peu surpris de l’emploi du terme « certains » pour désigner des officiers : on ne sait donc pas si ces faits sont réels (on aurait aimé une référence à une enquête publiée par un quotidien israélien par exemple) ou s’ils sont pures digressions – même s’ils sont très loin d’être invraisemblables. Et si, effectivement, il était possible de changer d’affectation, ce serait, d’après la dénonciation relatée en début d’article (« une opération politique sous couvert d’anonymat »), probablement pour des raisons de divergences politiques avec le gouvernement en place, et pas parce que les états-majors veulent étouffer quoi que ce soit, le fait qu’Israël soit une démocratie étant normalement indubitable. En Iran par exemple, les pilotes réfractaires préfèrent s’enfuir plutôt que de contester les ordres, pour échapper à la séquestration, à la torture, et peut-être à la mort. Et chaque année, les pistes d’atterrissage américaines et israéliennes de la région voient atterrir dans le plus grand secret quelques avions déserteurs de leurs régimes…Enfin, il ne s’agit pas de répression de l’Intifada, mais de riposte ultérieure au terrorisme. Sur ce point, la politique d’Ariel Sharon est claire : « œil pour œil, dent pour dent ». On en pensera ce qu’on veut, de cette nouvelle application de la loi du talion (en voix off, je vous souffle cependant mon avis, même si vous n’en avez que faire : c’est inadapté, inapproprié, pour ne pas dire puéril – mais pourtant ça fonctionne : la fréquence des attentats diminuant régulièrement depuis 2001), mais la chronologie du conflit est établie : à un attentat terroriste, une riposte de Tsahal contre un fief de la terreur. Or, l’emploi du terme « répression », doté  d’une épaisseur historique de sens, fait penser aux régimes totalitaires, ou tout du moins autoritaires, dont ne fait certainement pas partie l’Etat hébreu. Gardons à l’esprit que l’Etat d’Israël et (en théorie du moins) le gouvernement des Territoires palestiniens sont en guerre contre le cancer du terrorisme, et qu’ils ne peuvent le laisser se métastaser…
 
Tout cela rappelle de mauvais souvenirs à l’état-major et surtout à Ariel Sharon. Réagissant à « la lettre des 27 », le Premier ministre l’a comparée à la révolte d’une partie de l’armée en 1982, lors de la guerre au Liban. Un colonel de blindés avait alors refusé d’entrer dans Beyrouth-Ouest et un général de l’état-major s’était mis en congé. Parallèlement, des bataillons de réservistes manifestaient leur opposition à la guerre.
 
Ø      La journaliste du Point nous rappelle ici un épisode de l’opération « Paix en Galilée », lancée le 6 juin 1982. Précisons que Tsahal et ses alliés chrétiens, qui poursuivaient les terroristes de l’O.L.P. (Organisation pour la Libération de la Palestine, de laquelle Yasser Arafat devint président en 1968), n’étaient pas entrés dans Beyrouth pour des raisons que nous pouvons qualifier d’éthiques : la population libanaise était en effet exténuée et moralement très éprouvée par le siège de la ville. Or il semble que l’ébauche d’explication amorcée par Danièle Kriegel s’oriente vers le politique pour expliquer l’attitude des vingt-sept officiers réservistes. Pourquoi (même si la réalité doit évidemment être plus complexe) ne pas croire en la volonté de pacifisme de ces officiers réservistes et vouloir toujours leur donner le mauvais rôle ? La morale n’existe-t-elle pas chez les Israéliens ?
 
Aujourd’hui, rien de tel. Le mouvement des « refuzniks » reste très minoritaire. Et largement désapprouvé par la rue israélienne, pour qui, à l’heure des attentats, les états d’âme sont interdits.
 
Ø      Minoritaires les contestataires ? La journaliste écrit quelques lignes plus haut la chose suivante : « cette clémence cache peut-être une certaine inquiétude face à un phénomène qui serait en expansion au sein de Tsahal. Discrètement, de nombreux militaires se débrouilleraient pour ne pas participer à la répression de l’Intifada ». Les propos tenus dans cet article sont de plus en plus contradictoires, d’autant plus que la cote de popularité du Likoud a chuté après cet épisode (voir à ce titre les résultats d’un sondage du 10 octobre 2003 publiés par le quotidien Le Monde : http://www.lemonde.fr/web/imprimer_article/0,1-0@2-3218,36-339317,0.html). Et les sondages ne reflètent-ils pas grosso modo l’air du temps de « la rue » ? qui ne réprouve pas tant que ça semble-t-il, les réservistes de l’armée en faisant partie. Cette « rue » qui, à l’instar de l’Etat d’Israël tout entier semble-t-il, est incapable de la moindre humanité : depuis quand la « rue » s’exprime-t-elle d’une seule voix pour interdire un tel signe de notre humanité que sont les états d’âme ? Cela semble absurde et même inepte.
 

Un tel article ne peut que renforcer la vision manichéenne que l’on se fait du conflit israélo-palestinien, ce qui ne va pas dans le sens du débat (même s’il ne fait aucun doute que la philosophie du journal Le Point tourne autour de l’idée de débat), du compromis, de la co-opération vers l’accord et de l’idée générale de dialogue nécessaire à la construction d’un chemin vers l’apaisement et le renforcement de la lutte contre les  réseaux internationaux de terroristes.
 
 

Jeremy Fain
 

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Dernière mise à jour : ( 28-07-2005 )
 
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