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Religion et religieux à l’aube du XXIe siècle
16/04/2005
Si on le voulait, on ne pourrait voir l’actualité qu’à travers le prisme du religieux. L’actualité immédiate est chargée en événements à portée religieuse : la mort récente du Pape, les attentats d’islamistes fondamentalistes qui partent en guerre contre les « croisés », les Juifs et infidèles (le dernier en date au Caire le 7 avril 2005), le port du voile dans les écoles publiques, la question du Préambule de la Constitution européenne (fallait-il faire référence aux racines chrétiennes de l’Europe). Il y a une évidente visibilité accrue du phénomène religieux.
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L’étonnement est moins grand lorsque l’on sait que le phénomène religieux nous
concerne presque tous puisque 90% de la population mondiale réclame d’une
allégeance religieuse. Mais on observe une extraordinaire pluralité des
croyances et des pratiques.
Une religion associe trois aspects : un système de représentations, une
organisation et des rites. En d’autres mots, une religion se définit comme une
organisation intégrant croyances, règles de vie et pratiques cultuelles,
relatives à un ordre transcendant ou cosmique.
En faisant référence à la célèbre phrase de Malraux « le XXIe siècle sera
religieux ou ne sera pas ». On peut se demander si le XXIe siècle sera plus ou
moins religieux que le précédent ? Quel est le rôle du facteur religieux et
civilisationnel dans les mutations géopolitiques du monde contemporain ? Une
chose est sûre, c’est qu’il faut chercher à absolument déconstruire les
formules toutes faites « retour du religieux », « retour du sacré »,
« désécularisation », « déchristianisation ». Ce sont des formules statiques
alors que je vais chercher à vous démontrer que le religieux est en continuel
mouvement.
A cet égard, on peut dégager deux grandes tendances : la première est une
déterritorialisation et une compétition des religions dans un monde mondialisé,
la deuxième tendance est une poursuite de la sécularisation avec un rapport
religion/politique en pleine évolution.
I. Le XXIe siècle donne une visibilité mondiale et
fragmentée aux religions dans le monde…
A. La fin des idéologies et la mondialisation transforment la présence
religieuse…
Le progrès des moyens de communication entraîne un immense brassage des
croyances et une délocalisation de la foi dans une sorte de course poursuite
dans l’effort missionnaire.
1) Des religions brassées, délocalisées et en pleine adaptation
L’essaimage planétaire induit par la mondialisation a favorisé l’émiettement des
religions :
Panorama des religions : Les principales religions (celles qui ont le
plus de fidèles) en 2003 :
Ø Le christianisme se décentre. Chrétiens : 1 900
000 000 (Catholiques 1 100 000 000 ; Protestants 600 000 000 ;
Orthodoxes : 200 000 000). 500 millions de Catholiques vivent en Amérique
Latine et l’Evangile a été traduit dans 1 950 langues ce qui témoigne de la
mondialisation du christianisme. On observe également une prolifération des
Eglises chrétiennes (confessions), ainsi que l’essor de nouvelles religions
comme le Pentecôtisme.
Ø L’Islam se mondialise. Musulmans : 1 200 000 000. Il
est diffusé sur tous les continents. Le plus grand pays musulman n’est pas un
pays arabe mais un pays asiatique : l’Indonésie.
Ø Séduction des religions extrêmes orientales. Les
Hindouistes représentent 850 000 000 et les Bouddhistes 380 000 000 personnes.
Le Bouddhisme va continuer sa progression surtout en Chine.
Ø Judaïsme : Sur environ 14 millions de juifs, 6,5
millions vivent dans les Amériques , 13 sont à AFIDORA, 5
millions en Israël et le reste en Europe Occidentale.
3 constats :
- L’ensemble du paysage religieux du monde se retrouve maintenant dans
nos propres pays. Il existe un véritable brassage et un mixage
des croyances au point de brouiller les repères géographiques et
théologiques traditionnels. Pour citer un exemple, le bouddhisme, l’hindouisme
et le taoïsme sont en train de prendre de l’importance en Europe occidentale et
en Amérique alors que le christianisme prend de l’importance en Malaisie.
- Les religions ne sont pas seulement réparties dans le monde,
elles sont aussi superposées. L’Islam africain véhicule des
pratiques animistes où se mêlent marabouts, Coran et gris-gris.
- Une religion ne survit que si elle est capable de s’adapter.
Nous sommes en train de faire le bilan de l’héritage du Pape Jean Paul II. Que
faut-il penser de son choix d’encourager l’action de l’Opus Dei mais de
refuser la reconnaissance aux Théologiens de la libération en Amérique Latine
(au centre de cette confession est la défense des opprimés). Faut-il changer la
place de la femme au sein de l’Eglise en lui laissant la possibilité d’exercer
un magistère ?
2) Des religions en concurrence dans leurs efforts
missionnaires et prosélytes
Les religions les plus importantes, c’est-à-dire celles qui ont le nombre le
plus élevé de fidèles, suivent une dynamique d’extension et donc d’expansion
territoriale. La concurrence demeure vive entre religion dans leurs
efforts de conversion, l’arrivée de missionnaire pouvant faire évoluer le
sentiment d’appartenance religieuse (déclin des croyances traditionnelles).
L’Islam et le Christianisme continuent à se développer à travers le monde
particulièrement en Asie et en Afrique. Près de la moitié de la population se
déclare appartenir à ces deux confessions.
- Le mouvement missionnaire chrétien n’a jamais été aussi fort.
4 000 organismes missionnaires qui disposent 9,6 milliard dollars et 308 000
missionnaires qui travaillent à plein temps servent l’essor du Christianisme.
Ils peuvent maintenant se servir de moyens de communications modernes comme la
radio ou de la télévision pour diffuser leurs messages – le temps du
missionnaire traversant les contrées étrangères à dos de cheval est bien révolu.
Des missionnaires protestants envahissent aujourd’hui des régions qui ont
toujours été orthodoxes et catholiques par le passé comme c’est le cas en
Amérique centrale, Colombie, Brésil et Mexique où il y a une mutation évidente
du catholicisme au protestantisme.
- La charité musulmane est l’instrument principal d’expansion
de l’Islam. Dans les années 80’ des groupes musulmans ont mis en place des
organismes formels d’entraide (réponse à des programmes chrétiens semblables).
Cette aide est accordée à des Etats musulmans ou communautés musulmanes dans
des Etats non musulmans. Accordées à des pays touchés par la famine, au taux de
chômage élevé ou de population réfugiée (Bosnie Herzégovine), cette charité
prend la place d’Etat faible. L’Arabie Saoudite débloque par exemple de fortes
sommes d’argents pour des programmes éducatifs (développement d’écoles
coraniques, éducation wahhabite musulmane stricte), également dans les
secteurs de la santé ou de l’aide sociale.
B. qui peut se traduire par des crispations identitaires et des conflits
1) Une coexistence religieuse souvent conflictuelle
- flux d’immigrés et réfugiés qui peuvent modifier un
environnement
La cohabitation multiconfessionnelle est devenue la règle
quotidienne dans les grandes villes et peut modifier les équilibres. Ce
phénomène sera-t-il source de tolérance ou d’agressivité ? On observe l’exacerbation
de l’identité européenne par rapport à la possibilité de l’entrée de la
Turquie. Les valeurs de l’Union Européenne sont-elles
chrétiennes ? La Turquie s’identifie-t-elle aux valeurs de Bruxelles ? Il y a
une peur et une angoisse d’un déversement d’immigrés turcs musulmans (100
millions de Musulmans turcs) dans la château fort européen.
La croissance des petites mais importantes communautés
islamiques en Europe engendre une certaine diversité religieuse qui conduit dans
certains cas à une aggravation des tensions et à un communautarisme.
- l’instrumentalisation du facteur religieux dans plusieurs
conflits
Dans certains conflits, la religion est un facteur identitaire puissant
et se présente comme une force mobilisatrice déterminante. Il est un facteur
sécurisant pour des sociétés en perte de repère. Mais l’identité religieuse peut
être instrumentalisée par les leaders politiques. On observe à
travers le monde des tensions religieuses qui portent en germe
des conflits civils ou même internationaux: en Inde (entre Hindou et Musulman /
Sikhs et Hindous) ; au Nigeria (Musulmans et Chrétiens) ; dans les Balkans
(Musulmans et Chrétiens) …
2) Les fondamentalismes ou conservatismes comme crispation
identitaire
La poussée contemporaine de l’intégrisme concerne
toutes les religions.
Pourquoi cette montée ? Les religions rassurent. Elles s’opposent à une
modernité faite d’oublis et de ruptures. Elles refusent également l’abandon du
patrimoine en mêlant cultuel et culturel. Le fondamentalisme offre l’exigence
d’un code moral, éthique et religieux et refuse le compromis avec toute idée
laïque ou anti-religieuse.
De ce fait, il attire tous ceux qui se sentent perturbés ou
menacés par les changements politiques, sociaux et religieux. L’attirance du
fondamentalisme chez les nécessiteux partout dans le monde peut devenir la voix
des opprimés et transformer la carte politique et religieuse du monde. Il peut
se poser comme alternative à la société de consommation rationnelle et laïque.
Le fondamentalisme est particulièrement présent dans l’Islam.
L’Islam est divisé entre deux modèles : le modèle iranien (qui obéit à la
charia) et le modèle turque (Etat laïque). Les Etats de type iranien qui
veulent un islam strict provoquent un accroissement des tensions religieuses et
encourageront la croissance de l’esprit missionnaire dans leurs Etats
limitrophes.
II. …sans que la tendance générale de déclin du fait
religieux ne s’arrête.
A. Un affaiblissement confessionnel des sociétés
séculaires renouvelle le fait religieux …
1) L’affirmation de l’esprit laïque…
L’esprit laïc, à savoir la séparation entre un monde séculier
et public et un monde privé et religieux, gagne toujours et encore du terrain.
Dans les sociétés les plus modernes, la culture religieuse a été sapée par
l’esprit séculier et la faillite de la notion d’autorité.
La laïcisation du monde va s’accentuer, ce
qui aura un impact sur de nombreux aspects de nos vies. Ca se traduit par une
perte de contrôle des appareils religieux sur les individus et les groupes
humains. Dans la plupart des pays occidentaux cette prévalence de l’esprit
laïque s’effectuera aux dépens des confessions chrétiennes traditionnelles, mais
elle affectera également les confessions minoritaires telles que le judaïsme,
l’islam et l’hindouisme.
Le phénomène des bancs vides s’observe particulièrement en
Europe. Près de 90% de la population se revendiquant chrétienne en Finlande,
Norvège et Danemark ne va pas à l’Eglise chaque semaine. En Europe, Australie,
Nouvelle Zélande, bien que la majorité de la population déclare croire en une
Eglise, moins de la moitié de la population pratique régulièrement son culte. De
leur côté les Etats-Unis ont un niveau de pratique religieuse très élevé bien
qu’ils partagent en grande partie la culture séculière des pays d’Europe du
Nord. Les chaises vides dans les Eglises, mosquées, temples et synagogues
témoignent du fossé qui sépare profession de foi et pratique religieuse.
La montée continue du sécularisme s’observe ailleurs dans le monde: chez
les classes urbaines éduquées des pays non occidentaux. Dans certains
pays comme la Malaisie, l’esprit laïc va se développer par
suite de l’amélioration des possibilités d’éducation et d’attirance qu’exerce la
civilisation de consommation occidentale.
2) …Va de pair avec la diversification des pratiques religieuses
Les structures religieuses traditionnelles n’emportent plus
l’adhésion de nombreux croyants, et de ce fait l’intérêt porté à
d’autres modèles religieux va croissant. Il y a un
intérêt croissant pour les nouvelles religions et sectes qui n’existaient pas il
y a 150 ans (témoins de Jéhovah, mormons, foi Bahais).
Le phénomène du Bricolage religieux est de plus en plus
présent. Il s’agit de prendre quelques aspects d’une religion, ne pas en garder
les obligations contraignantes. En d’autres mots, bien des gens dans le monde,
veulent conserver les principes éthiques et moraux de certains aspects
doctrinaux mais en abandonnant la pratique cultuelle.
Au XXIe siècle coexistent un agnosticisme et un
athéisme individuels plutôt en hausse. Alors que l’athéisme collectif
(régime marxiste) est en forte baisse depuis l’effondrement du
communisme. Le seul pays encore à se déclarer officiellement athée est la Chine.
B. …mais fait face à un retour en force de la morale sur la scène
politique
1) Une demande sociale : la religion comme vecteur d’éthique et
de moral dans les débats politiques
Les cultures séculières manifestent un intérêt croissant pour les questions
religieuses et spirituelles et surtout pour leurs « valeurs morales ». Souvent
dans les débats actuels de société sur l’euthanasie par exemple l’euthanasie,
l’avortement, le mariage gay, ou même tout simplement comment parvenir à la
justice sociale, les positions des hommes politiques sont inspirées par des
positions religieuses – même s’ils ne le disent pas tout haut.
On a pu observer que pendant la campagne électorale
américaine, les républicains ont su saisir cette demande sociale de morale et
ont monopolisé le discours de la foi, alors qu’il était tout à fait absent de
l’agenda politique démocrate. Il ne faut pas se tromper, les Américains ne
veulent pas introduire la religion dans la politique, ils veulent une
alternative : la morale est entre religion et politique.
2) Un risque : quand la frontière entre politique et religion
se brouille (l’exemple de l’évangélisme politique aux Etats-Unis)
Les évangélistes aux Etats-Unis connaissent un véritable triomphe, en
particulier quand on regarde leur pénétration dans la politique américaine.
L’évangélisme a donné lieu à d’autres branches comme le pentecôtisme et s’est
développé à travers la prédication de masse et les médias modernes (Southern
Baptist Convention). Il préconise une lecture littérale de la Bible et annonce
l’imminence de la fin des temps. Ils sont 80 millions de personnes aux
Etats-Unis et se disent « born again » tout en préconisent le
« back to the Bible ». Son succès repose sur des
angoisses d’une population sécularisée et effrayée par la perte de ses repères
traditionnels (disparition du modèle patriarcale, affirmation de l’égalité entre
les sexes).
L’évangélisme politique est une démarche à la fois
protestataire et réactionnaire qui doit beaucoup à quelques figures de proue
comme Pat Robertson (créateur de la Christian Coalition qui a positionné
l’évangélisme dans la mouvance républicaine) ou Franklin Graham et son père
Billy (célèbre prédicateur). D’après les statistiques des élections
américaines près de la moitié du vote Bush était un vote « born again ».
L’inspiration politique républicaine coïncide avec les aspirations
évangélistes et se retrouve dans les thèmes : respect de la religion et de sa
place dans la société américaine, sentiment d’une mission à accomplir, pas de
restriction dans l’usage de la force, refus du relativisme culturel, soutien à
Israël…Se pose alors la question suivante : qui instrumentalise qui ?Les
évangélistes ont-ils influencé la politique extérieure américaine ? Il ne faut
certainement pas exagérer l’importance de la dimension religieuse dans la
fabrication de la stratégie américaine qui reste seulement un facteur parmi
d’autre.
Pour conclure :
- « Le XXIe siècle sera religieux ou ne sera pas », en tout cas
il ne sera pas religieux à la manière du 19e ou 20e
siècle ;
- Le religieux ne peut se laisser réduire à des simplifications
dangereuses ;
- L’évolution des religions est étroitement liée aux
interférences complexes de tous les autres aspects : économiques, politiques et
culturels ;
- La suite du XXIe siècle verra s’affirmer les deux tendances :
compétition et fragmentation du religieux d’un côté, sécularisation et
re-modélisation du rapport religion/politique de l’autre côté.
Leslie Palti
Bibliographie :
- Odon Vallet, Les religions dans le monde, Champs Flammarion,
2003
- L'univers des croyances , Futuribles (Paris), (2001-01)n°260,
p.3-117
- François Thual, Géopolitique des religions : le dieu fragmenté,
Ellipses 2004
- Géopolitique, religions et civilisations : quelles perspectives
pour le XXIe siècle ? : colloque, Genève, 14 juin 2002, Centre international
d'études géopolitiques , 2003
- Religions et géopolitique, Hérodote, (2002-07/09)n°106
- Atlas des religions dans le monde, Joanne O’Brien, Martin
Palmer, 1994, Autrement
- Atlas géopolitique et culturel du petit Robert des noms
propres, 2004
- Etats-Unis, l’empire des religions in Notre Histoire, nov-dec
2000
- Bruno Tertrais, Quatre ans pour changer le monde, Autrement
2005
1 commentaire. 1. Sans titreVisiteur, Unregisteredzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzz....... |