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Débat Colloque: "Union Européenne, Etats-Unis, ONU, les grands acteurs de la paix au Proche-Orient" Version imprimable Suggérer par mail
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31-07-2005

 

Le conflit au Proche-Orient et le monde, colloque  AFIDORA 2005
 
Union Européenne, Etats-Unis, ONU, les grands acteurs de la paix au Proche-Orient.
9 juin 2005
 
 


 
 
Introduction au quatrième débat par Alexandre Lucas (analyste junior AFIDORA, chef du projet colloque 2005)
 
La fin de la guerre froide a été une rupture de l'équilibre des forces au Proche-Orient, et rendu l'initiative aux Etats-Unis. L'intervention historique des Nations Unies au Proche-Orient est indéniable: un quart des ressources de l'ONU est affecté au règlement du conflit au Proche-Orient.
 
Plusieurs problématiques s'offrent à nous:
1.      Les spécificités de l'intervention de chaque acteur.
2.      Comment se construit la légitimité des acteurs au Proche-Orient?
3.      Les raisons implicites et explicites de l'intervention au Proche-Orient.
 
Ø      Les intervenants sont Nicole Bacharan (chercheur au CERI), Elena Aoun (doctorante associée au CERI), Khattar Abou Diab (politologue, consultant, analyste aux Cahiers de l'Orient), Henri Vernet (journaliste responsable de la politique étrangère au Parisien), Bruno Tertrais (maître de recherche à la Fondation pour la Recherche Stratégique et au CERI), Barah Mikaïl (chercheur à l'IRIS, consultant).
Ø      Les modérateurs sont Guy Konopnicki (journaliste éditorialiste à Marianne) et Pierre-Marie Duché (analyste senior AFIDORA).
 
 
 
 
Pierre-Marie Duché: Le thème n'est pas une question; il faut donc en trouver la problématique. Partons de l'actualité: Mahmoud Abbas est invité à Washington en ce moment même. Que cela signifie-t-il? Les Etats-Unis au Proche-Orient: encore et toujours?
 
Bruno Tertrais: Ce qu'on a pu constater: c'est le langage corporel de G.W. Bush, qui voulait marquer clairement qu'il avait enfin un interlocuteur en qui il a décidé d'avoir confiance, au contraire de Yasser Arafat, qui était considéré comme un "obstacle à la paix". Les subsides récoltés ne sont pas phénoménaux (50 millions de dollars), mais ce qui compte, c'est que les  fonds seront directement affectés à la reconstruction. La deuxième chose, c'est donc cette confiance retrouvée.
 
Guy Konopnicki: A quoi est dû le changement de politique américaine? Est-ce la mort d'Arafat, ou la guerre en Irak? Sont-ce des choix nouveaux de l'administration américaine?
 
Nicole Bacharan: Ce n'est pas la politique qui est différente, c'est la possibilité de faire cette politique. Et le nouveau, c'est la mort d'Arafat, et son remplacement par Mahmoud Abbas, interlocuteur fiable, homme élu, partisan d'un état laïc, et d'une réforme des institutions palestiniennes dans le sens du contrôle des groupes armés. Ainsi, la politique de Bush au Proche-Orient contient deux sphères: la plus grande, selon laquelle la paix et le développement au Proche-Orient passe par des réformes permettant un contexte de paix. A l'intérieur de cette grande sphère, une plus petite, celle des conflits violents (israélo-palestinien, guerre en Irak). Bush sait que le temps est compté, et joue donc une diplomatie très serrée entre Abbas et Sharon. Le moins qu'on puisse dire, c'est que la confiance est totale, en cet homme qui a très peu de temps devant lui. Mahmoud Abbas a besoin d'être soutenu, et pour la première fois, l'évocation par G.W. Bush de la ligne de cessez le feu de 1949, en soutenant que toute modification de cette ligne passera avant tout par un dialogue.
 
Pierre-Marie Duché: Une photographie de l'intervention de l'ONU au Proche-Orient?
 
Henri Vernet: L'ONU apparaît souvent comme un intervenant supplémentaire, que l'on appelle quand on en a besoin. En réalité, le grand acteur, c'est les Etats-Unis. Il y a effectivement la volonté de faire exister l'ONU, solution qui est privilégiée par la France, car l'ONU est la seule instance internationale dans laquelle la France pèse, par la grâce du droit de veto, autant que les Etats-Unis.
En ce qui concerne l'Europe (qui est davantage ma spécialité en ce moment), Il semble d'ailleurs que la France souhaite parler à la place de l'Europe en matière de politique étrangère. Le ministre des Affaires Etrangères Michel Barnier prend d'ailleurs soin de prendre des mots d'Europe quand il est à l'étranger. On sait que l'Europe est le premier fournisseur d'aides aux Palestiniens, chose qui ne se traduit pas forcément sur le plan diplomatique.
 
Guy Konopnicki: On est frappé de voir l'inaction de l'ONU au Proche-Orient, marquée par une suite d'échecs. (Plan de partage de 1967, les casques bleus au Sinaï, au Liban) la résolution 242 de l'ONU, qui est la référence en la matière, n'est qu'un incantatoire. La mise en œuvre de la résolution n'est réalisée que par les présidents américains! La question est donc: De Gaulle avait-il raison: au Proche-Orient, l'ONU est-elle un "machin"?
 
Khattar Abou-Diab: Depuis 1947 jusqu'à maintenant, l'ONU va d'échec en échec. Mais cela dépend des acteurs en présence, il faut à l'ONU une légitimité, et il est vrai que les Américains en doutent. Ceci dit, l'ONU joue un rôle important durant les périodes de paix (casques bleus au Liban). Mais il faut avoir l'honnêteté de dire que le rôle de l'ONU était un engagement régional! En ce qui concerne l'Europe, il y eut la conférence de Venise en 1980, et l'idée de créer un Etat palestinien viable fut lancée par la France, notamment par François Mitterrand. Les idées européennes, même inefficaces sur le moment, ont donc bien profité aux Etats-Unis. Il faut dire que la France a été frappée d'un grand coup inédit depuis François 1er, avec la conférence de Madrid en 1990, qui s'est tenue sans la France, à cause du veto israélien contre la politique arabe de la France, qui a pourtant un véritable intérêt. Mais attention, sans la jonction de ces volontés internationales et avec les forces locales, le chemin de la paix sera encore très long.
 
Pierre-Marie Duché: A partir de cette imbrication des volontés, vient la question: quelles raisons historiques d'intervenir au Proche-Orient?
 
Elena Aoun: Je suis spécialiste de l'Europe, et passerai rapidement sur les deux autres acteurs. En ce qui concerne les Etats-Unis, leur implication est évidente et naturelle (pétrole, allié israélien menacé).
Sur l'Europe, souvenons-nous qu'après la guerre du Kippour, on s'est mis à parler d'un peuple palestinien, ce qui fut quasiment une révolution copernicienne dans la prise de conscience de l'identité palestinienne. Ce conflit touche l'Union Européenne d'assez près, car l'existence même d'Israël lui est imputable, en tant que dernier épisode d'un drame né en Europe! Les mouvements terroristes ont une large assise populaire, et d'ailleurs, on ne peut rien faire sans ces peuples. Enfin, il y a une certaine importation du conflit sur le territoire européen (antisémitisme, islamophobie), il est donc sage de s'être rendu compte que ce conflit est à la porte de l'Europe, et que la société européenne y fait largement écho.
 
Bruno Tertrais: Je conseille un excellent livre très représentatif, quoique parfois peu scientifique: "Tower of Babil" (jouant sur la similitude phonétique entre "Babel" et "Babil"), qui est une vision très méprisante de l'ONU vue par un Israélien; c'est intéressant pour se rendre compte de la représentation de l'ONU au Proche-Orient. Pourtant, l'ONU est là: en Irak, c'est la résolution de l'ONU en 2003 qui a joué un rôle dans le repositionnement des forces politiques, ainsi qu'actuellement le représentant de l'ONU en Irak, rôle modeste mais réel donc.
Au Proche-Orient, l'ONU a assumé la feuille de route, initiative européenne.
Enfin, en Iran, l'instance en charge du dossier pilote en matière nucléaire est l'AIEA, assistée par le Quartette.
On ne peut pas dire que l'ONU est absente du Moyen-Orient. Elle a un rôle ténu certes, mais constant.
 
Guy Konopnicki: Il s'agit maintenant de mélanger les choses, car personne n'agit seul, et le conflit est décidément imbriqué dans le monde. La question qui arrive est désormais: les acteurs sont-ils concurrents? Car cela a été le cas, notamment à la conférence d'Oslo. Est-ce une dynamique positive, ou stérile?
 
Barah Mikaïl: On peut déjà constater qu'en ce moment, c'est une consécration de l'acteur américain, en tant que médiateur, et acteur. En-dehors de l'Egypte, ce sont les Etats-Unis qui peuvent organiser une médiation. Mais ce ne sont pas les seuls capables, il suffit de regarder le cas de l'Iran, suivi par l'ONU, et piloté également pour une troïka européenne. Il est absolument fondamental que des négociations reprennent au Proche-Orient, avant les élections palestiniennes, qui pourraient voir triompher le Hamas si la population palestinienne ne place pas sa confiance dans le Fatah.
 
Pierre-Marie Duché: Le Proche-Orient a-t-il besoin de l'intervention d'instances internationales?
 
Khattar Abou-Diab: Ce conflit est l'un des plus longs au monde, il est donc temps que cela s'arrête! Est-ce que les Etats-Unis veulent vraiment la paix au Proche-Orient? J'en doute. Cette région, de par ses ressources, est au centre des préoccupations américaines. Alors l'inaction européenne me choque, car l'Union européenne est à même de jouer un rôle, que les Américains le veuillent ou non. En 2002, avec le sommet arabe de Beyrouth, les dirigeants sont allés très loin en demandant une reconnaissance de l'Etat juif en échange d'une normalisation rapide du conflit. Mais il faut aller plus loin, et une volonté claire d'Israël de renoncer au Grand Israël. Il faudra de la créativité pour imaginer deux pays, pacifiés, dans une dynamique de paix autonome qui dépasse la seule dimension de Jérusalem. S'il n'y a pas cette volonté, il m'est impossible d'être optimiste.
Et au Liban, on a pu constater que quand la France et les Etats-Unis travaillent ensemble, cela marche! La France doit prendre cet exemple pour l'avenir. Mais il faut regarder la région sous un angle responsable et citoyen. Sinon, on peut s'attendre à d'autres guerres froides.
 
Guy Konopnicki: De part et d'autre, les acteurs nationaux et internationaux; y aurait-il une révolution à rebours? Il est clair que les acteurs internationaux recherchent la résolution des conflits, mais sur place, de la part des dirigeants politiques, on sent d'autant plus de résistance que plus ils avancent vers le dialogue avec le voisin, et plus ils se coupent dramatiquement de leur population (Barak, Rabin, Sadate)…
 
Nicole Bacharan: Je ne suis pas sûre que les dirigeants se coupent de leur population, d'abord parce qu'il est difficile de savoir ce que pensent les populations, la parole n'étant pas libre actuellement au Proche-Orient. Et si les dirigeants perdent de leur pouvoir par rapport aux islamistes, c'est que pendant longtemps, les mosquées ont été le seul endroit d'expression alternative au pouvoir en place. On est allé difficilement en France contre l'idée que le statu quo n'était pas viable. Le concept de la dictature comme gage de stabilité était en bout de course, d'où l'intervention des Etats-Unis. En France, il y a toujours eu l'idée que la stabilité était préférable. Pourtant, l'affaire du Liban a convaincu les dirigeants français qu'il faut faire bouger les choses. C'est la vision d'ensemble qui a ici prévalu. La volonté américaine est indubitable, mais ils ont aussi 150 000 soldats aux frontières, tandis que la France n'a qu'un pouvoir de parole, pas toujours très efficace, mais réel. Il vaut mieux avoir la France de son côté que contre soi, d'où la collaboration au Liban.
A mon sens, la contradiction est beaucoup plus du côté des dirigeants, qui savent pertinemment que si les réformes sont menées dans leur pays, ils perdront leur pouvoir.
 
Henri Vernet: Effectivement, il y a des franges importantes qui peuvent stopper les choses (terrorisme), mais la tendance la plus lourde est bien l'aspiration des peuples à la paix. On est effectivement sorti d'une phase d'opposition entre France et Etats-Unis (guerre en Irak), mais sur l'agenda, il reste une vraie différence entre les Français et les Américains, eux qui souhaitent une alternance de régime par la démocratisation; c'est une divergence qui risque de poser problème à l'avenir. Donc l'objectif est: d'abord les réformes, puis viendra ensuite le changement des institutions. La vision française est inverse: les réformes sont plus la conséquence de la résolution du conflit que la condition. Mais la vision globale reste la même. Ces divergences sont encore tangibles: quand Mme Rice ne s'arrête pas devant le mausolée de Yasser Arafat pour aller voir Mahmoud Abbas, Michel Barnier va déposer une gerbe (fût-ce en son nom propre) devant la tombe de l'ancien leader.
 
Bruno Tertrais: J'aimerais bien que l'on me dise comment faire à propos de l'intervention de l'Europe au Proche-Orient? Cela fait trente ans que les diplomates essaient des recettes. Je crois aussi que Nicole Bacharan est un peu trop optimiste. C'est la deuxième fois en dix ans que Français et Américains s'accordent sur quelque chose au Proche-Orient (la dernière fois était en 1995, après l'opération "les raisins de la colère"), et c'est déjà au Liban! Ce qui me frappe, c'est l'extrême personnalisation des choses: l'affection entre Chirac et Hariri, l'attachement entre Bush et Abbas. On ne peut éviter la personnalisation pour prendre les choses à cœur.
 
Barah Mikaïl: Sur cette collusion franco-américaine, je ne crois pas à cette personnalisation des conflits. Mais la France a vu combien il est négatif de s'opposer aux USA, et a tenté de jouer la jonction entre l'Europe et les Etats-Unis sur le dossier libanais, ne pouvant le faire à propos de la guerre en Irak. Il faut donc rester dans des cursus diplomatiques. Les Etats-Unis ont désormais compris qu'ils ne peuvent tenter une opération seuls, mais avec l'aval des grands acteurs internationaux.
 
 
 
Nous passons à présent aux questions du public.
 
Q1: Je suis israélien, de passage à Paris, et je voudrais vous faire part de quelques éléments: il y a tout un monde entre la vie par procuration du conflit, et la vie sur place! Il ne s'agit pas tant d'une importation d'un conflit israélo-palestinien, mais d'une extension du conflit entre Islam fondamentaliste et Occident. Ainsi, la conférence de Madrid devrait vous faire réfléchir: avant de chercher à résoudre le conflit israélo-palestinien (que nous résoudrons nous-mêmes), préoccupez-vous d'abord de votre conflit de religions!
 
Q2: Pourquoi dit-on que le Etats-Unis ont des intérêts économiques au Proche-Orient, alors que la France et l'Europe ont des intérêts moraux? Je voudrais que l'on m'éclaire sur les intérêts économiques de l'Europe dans le conflit.
 
Nicole Bacharan: Concernant l'importation du conflit en Europe; il est vrai que l'Europe prolonge sa propre Histoire. Je pense qu'il y a deux aspects: une manifestation de l'Islam fondamentaliste, et l'Histoire coloniale de la France qui se règle avec des exactions de gamins de banlieue, prise qu'elle est dans le ratage de l'intégration d'une population issue de l'immigration. Il me semble scandaleux que les médias fassent une équivalence entre conflit juif-arabe et conflit arabe-juif. En France, il n'y a pas de conflit arabe-juif. Il y a Vichy d'un côté, et l'Algérie française de l'autre. Antisémitisme français d'un côté, et absence d'intégration de la population issue des colonies de l'autre. Exemple: on interdit le foulard à l'école comme si on avait dû interdire les croix et kippa dans le passé; mais il n'y a jamais eu de problème de kippa et de grosse croix en France! Il n'y a pas d'équivalence! Tout cela se joue de façon malheureusement très confuse.
 
Elena Aoun: L'Europe n'a pas d'autre justification que la légitimité qu'elle s'est construite elle-même. Les raisons économiques ne sont pas absentes bien sûr, mais ce sont plutôt des catalyseurs annexes, qui font sans doute que l'Europe a une approche plus normative des choses au Proche-Orient que les Etats-Unis. Que l'Union Européenne englobe des acteurs eux-mêmes en conflit, est une bonne chose.
 
Bruno Tertrais: Personnellement, je ne crois pas en cette opposition entre Europe idéaliste et Etats-Unis poussés par leur intérêt économique. D'ailleurs, aux Etats-Unis, la représentation est inversée! On surestime l'importance des facteurs économiques, et on sous-estime le rôle des passions chez les dirigeants politiques, qui ont des siècles d'Histoire derrière eux, voilà un des grands mobiles des acteurs au Proche-Orient, et en politique en général.
 
Q3: On a sans doute oublié le rôle du lobby juif aux Etats-Unis. Et on oublie les acteurs locaux; il manque une action très locale en Israël et Palestine; d'ailleurs, la société israélienne elle-même est très complexe.
Q4: Quelle est la légitimité de l'intervention de l'Occident au Proche-Orient, et quelle est notre propre légitimité personnelle? 
Q5: Quelles sont les institutions européennes qui sont à présent prévues pour la politique au Proche-Orient?
 
Khattar Abou-Diab: Il est grand temps de dépassionner le débat! La question israélo-palestinienne est devenue un alibi au Proche-Orient pour des dirigeants dictatoriaux de mettre leur pays en coupe réglée. Il y a le mythe de Jérusalem, qui empoisonne le débat. Maintenant, en Israël, on prend les terroristes palestiniens comme raison pour ne pas résoudre le conflit. Il faut donc rendre aux acteurs l'initiative, dans un cadre sécurisant. Ainsi, pour reprendre le général De Gaulle, il ne faut pas aller au Proche-Orient avec des idées simples, mais il ne pas baisser les bras! 
 
 

 Compte-rendu réalisé par Pierre-Marie Duché
 
 
 

Dernière mise à jour : ( 14-01-2006 )
 
 
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