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17-12-2004

Les prétendants (2)

…à la présidence de l’Autorité Palestinienne.

Episode 2 : Marwan Barghouti

17/12/2004

  

           A peine cet éditorial achevé, voici que Marwan Barghouti retire sa candidature à la présidence de l’Autorité Palestinienne. Le sujet du présent article ne sera donc pas d’expliquer cette énième volte-face, mais bien de dresser un portrait qui se veut le plus fidèle possible, de l’étoile montante du Fatah.  On pourra du reste compléter la lecture de cet article en consultant un  éditorial  du 19 août 2004, le Crépuscule de l’Idole.

Marwan Barghouti naît en 1958, dans le petit village de Kobar, près de Ramallah (alors en territoire jordanien). Le petit Marwan n’a que 9 ans lorsque l’armée israélienne s’empare de la Cisjordanie. Sa conscience politique s’en trouvera vite aiguisée, puisque c’est à l’âge de 15 ans qu’il intègre le Fatah, juste avant d’entamer des études de sciences politiques à l’Université de Bir-Zeït, près de Ramallah. A 18 ans, il connaîtra les geôles israéliennes, pour sa participation à une agitation étudiante. Il y apprendra l’hébreu…Il convient ainsi de remarquer que dès l’origine, Barghouti est un militant de l'intérieur, natif des territoires palestiniens-  il s’agit d’un élément déterminant pour sa carrière ultérieure.

 

A l’origine, l’OLP…

 

Pour bien comprendre la situation, songeons à l’origine de l’Organisation de Libération de la Palestine, l’OLP : lorsque le mouvement est crée par la Ligue Arabe réunie à Jérusalem en 1964, à l’initiative de Nasser, il s’agit d’un mouvement de reconquête de l’ensemble du territoire « palestinien », . C’est-à-dire que l’objectif avoué de l’organisation est de rayer Israël de la carte et de « rejeter les Juifs à la mer ». Les frontières de 1967 n’existent pas encore (par définition) : ni la Cisjordanie ni Gaza ne sont en possession de l’état hébreu. L’OLP, dirigée par le fort peu sympathique Ahmed Choukeïri,  siège donc en Egypte : il s’agit d’une armée de supplétifs engagés aux côtés de l’armée égyptienne, vite spécialisée dans les infiltrations armées depuis  la Bande de Gaza. Gardons à l’esprit que nul traité de paix n’a été signé entre Israël et autre état arabe voisin; de fait, malgré les armistices, un état de belligérance latent n’a cessé de subsister. Les tirs d’artillerie sporadiques, les incursions armées, les attaques contre les gardes-frontières (druzes dans leur grande majorité) se poursuivent depuis 1948…

 Après la Guerre des Six-Jours, l’OLP déménagera en Jordanie, tout en restant implantée en Cisjordanie occupée.  En effet, le général Moshe Dayan, le grand héros de la guerre, inaugure une  politique de « ponts ouverts » avec la Jordanie, qui consiste à laisser l’administration cisjordanienne plus ou moins sous la direction des autorités jordaniennes, tout en maintenant un contrôle strictement militaire sur les territoires occupés. Cette tolérance allait engendrer une forme d’occupation bien étrange, plutôt une sorte de « cogestion » qui allait vite bénéficier à l’économie cisjordanienne très vite imbriquée au moteur israélien.

 

Erreur funeste peut-être: amusons-nous deux minutes à refaire l’Histoire, et constatons avec surprise que, l’occupation eût-elle été moins indolore, Israël aurait certainement lâché prise plus vite sur ces territoires occupés, à une époque où le royaume hachémite, traditionnellement à la fois hostile et amical envers Israël, souhaitait encore les récupérer. Ou plutôt: le roi Hussein de Jordanie, sans doute désirer de pacifier ses relations avec l’état hébreu, en était empêché par la pression de ses voisins arabes. De même, eût-il accepté qu’un million de Palestiniens fussent contraints de vivre en Israël, il aurait sans doute payé de sa vie sa capitulation face aux Juifs. Si l’Intifada avait eu lieu plus tôt, si Israël avait été contraint de se désengager des territoires occupés à l’orée des années quatre-vingt,  il n’y aurait dès lors jamais eu de conflit israélo-palestinien, mais de simples négociations bilatérales qu’un changement de direction à Moscou aurait certainement favorisé…

 

Revenons à présent à la véritable histoire. L’OLP est donc une organisation égyptienne, basée en Jordanie et dirigée par un Koweïtien d’adoption  (quoique liée à la grande famille jérusalemite des Husseini), Yasser Arafat. Si elle possède certains relais au sein des Palestiniens résidant en territoire occupé, il convient de signaler qu’elle suscite la méfiance des grandes familles de notables palestiniens (les Achraoui, les Nusseibeh, les Husseini), traditionnellement plus modérée. C’est dire si dès l’origine, les objectifs politiques des Palestiniens de l’extérieur (la reconquête, ie la destruction d’Israël) et ceux des Palestiniens de l’intérieur (le retour des réfugiés, la restauration d’une identité fière et indépendante) divergent.

 

 Pendant ce temps, à l’extérieur…

 

Il existe une répartition des tâches au sein de l’OLP; le Fatah, la composante crée par le jeune se chargera des relations extérieures et deviendra la vitrine internationale du mouvement, ses activités devenant de plus en plus politiques et de moins en moins militaires (malgré l’uniforme permanent arboré par Arafat ; essayait-il d’imiter son ami Fidel Castro ?) ; charge au Front populaire de Libération de Palestine (FPLP, organisation marxiste dirigée par le médecin chrétien Georges Habache) de perpétrer des attaques armées en territoire israélien depuis son sanctuaire jordanien. Ce dernier mouvement, du reste, élargira très vite le champ de ses opérations en manifestant un goût prononcé pour les actes terroristes n’importe où dans le monde.

Cet arrangement, non dénué d’habileté, va connaître un certain succès. Bien aidé en cela par son allié soviétique, Arafat parviendra à endosser plus ou moins le costume de Gandhi, pendant que se multiplient les attentats terroristes du FPLP, commandités par le Dr Wadi Abdul Haddad (une sorte de « Dr No » du terrorisme international, proche du grand maître du contre-espionnage est-allemand Markus Wolf). Le résultat est plus que positif : l’image d’Israël à l’étranger se dégrade (puisque Yasser Arafat veut la paix, semble t-il), tandis que l’Etat hébreux semble fragilisé devant l’ampleur de l’offensive. 1975, 1976, 1977 : malgré certains succès du contre-terrorisme israélien –c’est l’âge d’or du Mossad -, Israël déprime. La paix semble éloignée, plus que jamais. C’est ainsi que Yitshak Rabin cédera sa place à l’ancien leader de l’Irgoun, Menahem Begin, après plus d’un quart de siècle de domination travailliste.

 

Mais si la stratégie semble réussir, elle n’a pas nécessairement entraîné l’adhésion des populations palestiniennes de Gaza et de Cisjordanie. Ces dernières, peut-être par nécessité, sont plus pragmatiques que leurs frères de l’étranger. Elles s’accommoderaient volontiers d’un arrangement avec la Jordanie – ce que ne peut concevoir la direction palestinienne de l’extérieur après les tragiques événements de Septembre Noir (tentative de coup d’Etat de Georges Habache, appuyée par l’armée syrienne et les services secrets soviétiques, le KGB, qui tenta d’assassiner le roi Hussein et qui se termina en massacre des installés sur la rive droite du Jourdain).

Elles semblent gagnées par une sorte de léthargie, consécutive à un certain mieux-être économique lui-même engendré par le décollage israélien…en dehors des camps de réfugiés, où le ressentiment comme la misère s’accroît de jour en jour.

 

La première Intifada : l’intérieur reprend l’initiative

 

La surprise de la société israélienne lors de la première Intifada, en 1987, n’en sera que plus grande. Marwan Barghouti est alors aux premières loges.

Alors que l’OLP échappe de peu à la liquidation, alors que la Jordanie renonce de plus en plus à récupérer ses provinces perdues, alors que les positions israéliennes semblent plus raides que jamais_ de même que l’intransigeance du « bloc progressiste » (Libye, Syrie), une nouvel élément vient bouleverser la donne. Suite à un malencontreux accident de camion, le 8 décembre 1987 (trois palestiniens sont accidentellement écrasés dans leurs taxis), interprété à tort comme une mesure de rétorsion à l’assassinat d’un juif deux jours plus tôt, un soulèvement massif éclata dans le camp de réfugiés de Jabaliya. La rébellion s’étendit à toute la bande de Gaza, puis à la Cisjordanie. Les premiers jours, le signal fut peu ou mal interprété. Pendant que Yithzak  Rabin, ministre de la Défense , continuer à jouer au tennis en Floride, Yasser Arafat, lui, téléphonait frénétiquement depuis Tunis, cherchant l’identité d’un éventuel commanditeur de l’Intifada… Erreur. La révolte était spontanée, et durable.

                                                                                                             

Ses motifs ? De prime abord, de simples questions d’ordre économique, des problèmes de vie quotidienne. Ce n’est pas tant l’occupation israélienne, plus ou moins indolore, qui est décriée que les conditions de vie. Les problèmes nous semblent familiers : retards et humiliation aux points de contrôle ; confiscation arbitraire des papiers d'identité et de leur argent pendant les contrôles de sécurité; et brutalités policières occasionnelles. Un jeune meneur de 29 ans est expulsé vers la Jordanie: il s’appelle Marwan Barghouti. Depuis Amman toutefois, il continuera à diriger en partie l’Initifada. Pas seul, naturellement.

Depuis Tunis en effet, Yasser Arafat tente de récupérer le mouvement. Et il parvient effectivement à reprendre plus ou moins le contrôle de la rébellion. Barghouti a donc été l’un des interlocuteurs privilégiés de l’OLP, il est même devenu l’un des relais les plus efficaces du raïs à l’intérieur – mais déjà son indocilité agace... Arafat a tout de suite perçu en lui un concurrent.

 

Tout ira très vite pour lui : en 1992, il retourne en Israël. Pour le remercier de ses bons offices, la nouvelle Autorité Palestinienne le nomme secrétaire général du Fatah en Cisjordanie en 1994. L’année suivante, il est élu au Conseil Législatif Palestinien – en tant que candidat indépendant, et non sur la liste du Fatah qui se méfie de cet intrigant « de l’intérieur ».

 Et de fait, pendant quelques années, Barghouti va voir sa popularité croître, à la faveur notamment de ses charges contre la corruption. Encore une fois, il sera facile pour lui de dénoncer les Palestiniens « de l’extérieur », eux qui n’ont pas versé de tribut humain à l’Intifada, et qui s’approprient pourtant tout le pouvoir et toutes les richesses (essentiellement des subsides américains, européens et…israéliens) de la Palestine. Il sera également un fervent défenseur des accords d’Oslo.

 

Et puis.

 

Barghouti a été déçu de la lenteur des pourparlers. L’état Palestinien promis pour mai 1999 ne vint pas. Les concessions accordées à Camp David étaient douloureuses pour les Israéliens (Barak n’avait-il pas été élu en promettant de ne rien céder sur Jérusalem !) mais insuffisantes pour les Palestiniens …en apparence, car en mettant de côté la question du droit au retour, à nul moment les négociateurs palestiniens ne précisèrent les lacunes de l’accord proposé par Clinton et Barak. Sans doute la méthode un peu cavalière du président américain, qui laissa l’impression (justifiée) qu’une délégation israélo-américain avait tout préparé à l’avance et exigeait une simple signature de la part d’Arafat, fut partiellement responsable de l’échec de Camp David. Quoi qu’il en soit, on lira une très sérieuse et excellente analyse de ce sommet sur le site http://www.israel-palestine.com/ à cette adresse.

 

Selon toute vraisemblance, la seconde Intifada a été déclenchée par le raïs Arafat. Dès la fin 1999 ce dernier avait chargé Barghouti de créer au sein du Fatah une organisation militaire radicale dans le but de contrer les islamistes. En pratique, Barghouti prend le contrôle des Tanzim. Il est chargé de préparer à l’avance une deuxième Intifada, comme lui-même l’admettra plus tard (naturellement pas dans les médias français !) : le 29 septembre 2001, alors que son visage est encore inconnu du grand public européen, il affirme dans une interview au journal londonien Al Ayyam :

 

 

« "I knew that the end of the month of September [2000] would be the last opportunity before the explosion, but when Sharon arrived at the Al Aqsa Mosque it was the strongest (most suitable) moment for the breakout of the Intifada. This is because the subject concerns Jerusalem, and even more it regards Al Aqsa. The meaning of this - setting fire to the entire region and specifically [due to the fact] that the issue of Al Aqsa inflames and ignites the sensibilities of the masses."
 

I saw within the situation a historic opportunity to ignite the conflict. The strongest conflict is the one that initiated from Jerusalem due to the sensitivity of the city, its uniqueness and its special place in the hearts of the masses who are willing to sacrifice themselves [for her] with not even thinking of the cost. »

L’a t’il déclenchée tout seul, cette Intifada ? Evidemment pas. Mais sa responsabilité est flagrante, s’accordent à dire la plupart des observateurs internationaux. Et de fait, Barghouti est le leader des le nouveau bras armé du Fatah, créé pour la circonstance. Cette brigade, qui se limite dans un premier temps aux attaques contre les colons ou les militaires, va élargir son champ de compétences après l'élimination du leader mafieux Raëd Carmi: comme le Hamas ou le Djihad Islamique, elle enverra des adolescents (souvent de bonne famille) se faire exploser dans des bus ou devant des discothèques. Barghouti continuera dans ses interventions publiques en Occident à récuser les attaques contre le civils, et à prétendre que les attentats aveugles sur le territoire israélien sont le fait de « débordements » de la base.

 

Il devient très vite l’ennemi numéro 1 d’Israël, qui après une tentative d’assassinat ratée, le capture à son domicile en mars 2002. Son procès s’acheva en juin 2004 par cinq condamnations à perpétuité successives pour le meurtre de plusieurs dizaines d’israéliens. Barghtouti lui, conteste la légitimité même de la Cour.

Posture politique qui lui vaudrait selon certains commentateurs français, d’être relâché après la mort d’Arafat, pour devenir le nouvel interlocuteur réclamé par Israël. Mais sa candidature aux présidentielles palestiniennes tourne court, après son expulsion du Fatah le mois dernier.

Quoi qu’il en soit, Barghouti ne passera pas sa vie en prison, car Israël détient à présent un atout de premier choix dans sa main (ou plutôt dans ses geôles) : à moins que l'establishment du Fatah ne soit que trop heureux de se débarrasser d’un rival…

 

                                                                                                                        Steve Danino

 

 

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Dernière mise à jour : ( 15-04-2006 )
 
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