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29-08-2008
 
 
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25-08-2005

 

Racisme et antisémitisme : tentative d’une problématisation géopolitique

10/07/2005 
 


 

               Racisme et antisémitisme : ces deux mots revêtent en Europe un sens bien particulier, surtout quand la discussion touche à la question du Proche-Orient. Les discours belliqueux des deux camps insistent sur les différences fondamentales entre les arabo-musulmans et les juifs, tentant de les souligner afin d’attiser le conflit. En affirmant que l’Islam et la culture des arabes sont incompatibles avec la démocratie, certains juif s’aventurent dans des conjectures tout aussi hasardeuses et « racistes » au sens large que les fanatiques de la shari’a qui affirment que les juifs ne sont pas – par essence – dignes d’avoir une terre du fait de leur prétendu amour pour l’agent, de leur soif de pouvoir et de la nature vicieuse de leur peuple. Il y a encore quelques décennies, un tel discours vis-à-vis des arabes n’aurait dérangé que les lecteurs de Levi-Strauss alors tout le monde se serait ému des préjugés ci-dessus envers les juifs. Toutefois, les choses pourraient être en train de changer depuis quelque temps. 
 

 

Au contraire de ce qu’on pourrait croire, la Seconde guerre mondiale n’a pas engendré la condamnation du racisme – théorie de supériorité des races – tout comme les camps communistes n’ont pas annihilé la prétention des idées socialistes à guider la marche du monde. En revanche, l’antisémitisme a été frappé d’un puissant interdit dont les ressorts avaient cette dimension anthropologique étonnante dans la modernité rationnelle où nous vivons, d’autant plus qu’il a constitué une exception historique qui demeure à ma connaissance sans précédent. Rappelons juste ici qu’un « antisémite » est défini dans le dictionnaire comme « personne qui manifeste du racisme à l’égard des juifs ».

Au contraire de ce qu’on pourrait croire, la Seconde guerre mondiale n’a pas engendré la condamnation du racisme – théorie de supériorité des races – tout comme les camps communistes n’ont pas annihilé la prétention des idées socialistes à guider la marche du monde. En revanche, l’antisémitisme a été frappé d’un puissant interdit dont les ressorts avaient cette dimension anthropologique étonnante dans la modernité rationnelle où nous vivons, d’autant plus qu’il a constitué une exception historique qui demeure à ma connaissance sans précédent. Rappelons juste ici qu’un « antisémite » est défini dans le dictionnaire comme « personne qui manifeste du racisme à l’égard des juifs ».

 

La République a réussi à ancrer une condamnation forte de l’antisémitisme dans l’esprit des français grâce à l’école républicaine, prompte à relayer les messages des élites au pouvoir. Il en a été de même dans tous les pays occidentaux, ce qui a créé un terreau favorable à la création de l’Etat d’Israël, qui s’est fait au nom d’une théorisation du droit de tout peuple à une terre, et au soutien à ce jeune état dans les années à venir.

 

Une preuve du caractère exceptionnel de l’antisémitisme est la distinction faite dans le droit positif français entre cette notion et celle de racisme, les lois qui y sont relatives mentionnant précisément « loi contre le racisme et l’antisémitisme ». Or, le racisme est une constante de la civilisation occidentale alors même que antisémitisme a paru avoir été éradiqué il y a soixante ans. Les juifs se sont trouvés dans le rôle très particulier d’une minorité dont la société respectait ce qui semblait être un « deuil permanent ».

 

Surprenante place que celle de des juifs dans les sociétés occidentales. L’Holocauste a constitué la culmination d’un phénomène de violence collective qui a, dans l’après guerre, donné aux juifs la même sainteté que celle d’Œdipe à Colonne. La lucidité de René Girard (La violence et le sacré, Hachette Littératures, p.128) sur le sujet transparaît dans ces lignes :

 

« Il n’y aurait pas de thèmes sans vertu structurante de l’anathème. L’objet véritable de l’anathème n’est pas Œdipe qui n’est qu’un thème parmi les autres, mais c’est l’unanimité  [de la violence collective] elle-même qui, pour demeurer efficace, doit rester protégée de tout contact, de tout regard, toute manipulation possible. Cet anathème se perpétue encore de nos jours, sous la forme de l’oubli, de l’indifférence qu’inspire la violence collective, de son insignifiance présumée là même où elle est perçue. »

 

On voir précisément ici que l’antisémitisme n’est pas essentiellement différent du racisme. Conceptuellement, il est un élément d’une classe de phénomènes de haine de l’autre dont le fondement théorique repose sur la création d’une catégorisation d’individus tous différents en fonction de traits prétendument objectifs. Anthropologiquement, il est l’un de ces thèmes marquants mentionné par R. Girard, au même titre que le personnage d’Œdipe, mais appliqué à un autre niveau, celui d’un peuple tout entier. Cette transposition, qui donne une dimension collective au mécanisme du bouc émissaire (dont je ne connais pas d’équivalents dans les mythes), explique certainement la force du tabou qu’a longtemps constitué l’antisémitisme. Au contraire de ce dernier, le racisme, autrement dit une classe englobante d’actions frappant des boucs émissaires identifiables par leurs spécificités physiques, est à relier directement à cette violence collective cachée que mentionne R.Girard. L’oubli quant à lui concerne précisément les thèmes, autrement dit, les éléments particuliers sur lesquels se déchaîne la violence, autrement dit les juifs ; une fois oublié le génocide perpétré par les nazis, la violence collective choisira de nouveau un bouc émissaire.

 

L’antisémitisme est précisément amené à ne plus être porteur de cette peur génésique de la pulsion de mort qui l’a élevé comme un exemple par excellence de racisme. En effet, chaque année, ils sont de moins en moins nombreux à dire ce qui s’est passé dans les camps de concentration. Le temps, irrémédiablement nous enlève un à un les témoins qui portent en eux le souvenir de la réalité d’alors. Or, c’est à travers la transmission vivante d’un savoir mythologique que perdurent les structures profondes qui permettent à l’homme de rester humain. 

 

L’évolution des consciences collectives constatée ici a un impact sur les relations internationales au Proche-Orient. Tout d’abord, il y a le fait même que nous vivons dans des démocraties qui, quoi qu’on en disent les bien-pensants, sont progressivement démythifiées.

 

Une comparaison entre la France et les Etats-Unis s’impose ici. Gouvernée par un homme et un seul, la politique étrangère française ne pouvait pas obéir à la raison d’Etat : comme le rappelle souvent Jacques Chirac, la France entretient des « relations d’amitié » avec les autres pays. Or, comme l’avait déjà précisé Aristote, l’amitié obéit à des ressorts qui sont de l’ordre de l’empathie, pas de la raison. Aux Etats-Unis, au contraire, la complexe bureaucratie du Département d’Etat et les puissants instituts de réflexion géopolitique de Washington font que l’intérêt national, même restreint à celui de groupes de pression, est toujours pris en compte. Ainsi George W. Bush parle d’alliés en désignant les membres de sa coalition ; autrement dit il utilise un terme qui fait référence à l’objectivité du jugement.

En France, la politique étrangère a toujours été placée sous l’influence de la notion d’intérêt général, que personne ne peut définir précisément, ce qui laissait toute latitude au Président de la République de dire ce qui était dans l’intérêt de la nation et ce qui ne l’était pas. La réalité démographique de la France amènera certainement une évolution de la situation : les sensibilités de la population arabo-musulmane seront prises en compte, ce qui est correspond parfaitement à la logique de la démocratie. L’équilibre des forces intérieures ne sera plus maintenu par une sorte de hiérophante interprétant l’hiéroglyphe que constitue l’intérêt général ; la majorité pourra enfin imposer ses points de vue. Dans ces conditions, la France pourra rationnellement se poser la question de la nécessité d’entretenir de bonnes relations avec Israël, surtout si ceci se révèle incompatible avec de bons rapports avec les pays arabes. Il me semble que la réponse sera négative : bien que plus cultivées et plus sensibles aux messages de l’histoire, les élites succomberont très probablement à l’oubli et aux impératifs de la démocratie.

 

Un autre point important est que qu’en Orient, les interdits qui ont marqué les peuples ne sont pas les mêmes qu’en Occident, ce qui est crucial pour comprendre l’existence, largement admise dans le monde arabo-musulman, d’une légitimité d’appels à détruire Israël et à exterminer les juifs.

 

Imaginez un seul instant la création en Europe, disons en Andalousie, d’un état islamique fondamentaliste où émigreraient des personnes aussi idéalistes que les socialistes qui labourèrent les terres palestiniennes au début du 20ème siècle. Ils s’installeraient là, avec leurs familles, leurs pratiques religieuses, leurs lapidations, leurs écoles en appelant à tuer les juifs dès que l’occasion s’en présente. Serions nous scandalisés ? Certainement. Pourquoi ? Parce que leurs valeurs et leurs pratiques sont en contradiction avec les nôtres, que nous jugeons supérieures. Pourtant, alors même que nous avons élaboré une explication rationnelle pour justifier nos valeurs, la plupart des lois fondamentales en fonction desquelles nous vivons ne sont obéies spontanément que parce qu’elle en appellent à des mécanismes anthropologiques. Il en est de même au Proche-Orient. Toutefois, la problématique est ici très différente puisque la région est dominée par des dictatures, autrement dit par des élites qui prennent leurs décisions en fonction d’une rationalité qui est la leur.

 

Dans « Israel and Arab democracy », paru au National Interest, Aluf Benn, journaliste au quotidien israélien Haaretz, souligne la réticence des dirigeants israéliens face à une démocratisation du Proche-Orient. Il explique que pour Israël, la stabilité de la région n’est possible que dans la mesure où les passions populaires sont contenues par des dirigeants autoritaires conscients de la nécessité pratique d’une paix avec Israël. Un récent édito, Fin de règne au Caire, explicite le cas égyptien où la promesse d’élections libres par le président Moubarak ouvre la voie aux Frères Musulmans. En effet, les pays arabes, qui n’ont pas vécu la tragédie des camps nazis comme partie intégrante de leur histoire nationale, ne sont ni convaincus par notre rhétorique antiraciste, vidée de son support mythologique et donc émotionnel, ni émus par des faits de leur histoire qui illustreraient l’interdit, lui conférant par là une force de persuasion. 
 

 

En relations internationales prises comme science, il n’existe pas de problématique générale de l’antisémitisme. Seul le racisme est à même de constituer une concept opératoire pour la géopolitique dans la mesure car la haine du juif ne peut désigner que les rapports liant un pays particulier, Israël, avec ses voisins.

 

Symptomatique est par ailleurs la propension occidentale à l’utilisation de termes tels que le racisme. Dans les pays arabes, le terme même ne semble pas avoir la même épaisseur historique, pleine d’exemples marquants qui nourrissent la vivacité de l’interdit dans nos consciences. Ainsi, lorsque, peu avant sa mort, lors de son dernier pèlerinage, Mahomet dit avant sa mort « le musulman est le frère du musulman et les musulmans sont frères », il ne semble pas qu’il s’agisse d’un message universel puisque l’Islam est alors limité aux seuls arabes de la région et n’a pas encore atteint le statut de religion multiethnique. Les références coraniques au respect du aux « gens du livre »  constitueraient d’après certains la preuve que l’Islam est une religion de paix et que la stabilité de la région serait assurée si le Grand Moyen-Orient démocratique voyait le jour. Mais il y a souvent un fossé entre ce qui est écrit et ce qu’en comprennent le hommes, surtout lorsque le texte est commenté par Abou Qatada, l’ambassadeur de Ben Laden à Londres. 

 

 

 Alexandre Lucas

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Dernière mise à jour : ( 09-11-2005 )
 
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