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08-10-2005

Gaza, vers la Paix, ou le Chaos  ?

18/09/2005

 

 

Depuis l'élection incontestable de Mahmoud Abbas à la tête de l'Autorité Palestinienne, les analyses venant de toutes parts ont pris un tournant plutôt optimiste. Le discours, notamment, de la plupart de géopolitologues, auquel s'est joint AFIDORA, encourage les deux gouvernements à faire preuve d'un pragmatisme à toute épreuve, qui devrait mener assurément à la Paix que tous attendent.

Pourtant, si on peut déjà, en ce mois septembre 2005, se réjouir de la bonne marche du retrait de Gaza, il n'en demeure pas moins capital de prendre en considération son caractère "unilatéral". C'est en effet un évènement extrèmement rare dans l'histoire, et qui mérite une analyse afin d'en saisir les tenants et les aboutissants.

C'est avec peu de dialogue entre les deux leaders palestinien et israélien que s'est accompli cette lourde tâche, précisément à un moment où l'on espère voir des mains tendues. C'est d'ailleurs ce qui a poussé George W. Bush à demander - le 24 août 2005, lendemain de la fin du retrait  de Gaza - à l'Autorité Palestinienne de construire une véritable relation de confiance avec Israël.

Une politique unilatérale

            Ce n'est pas la première fois qu'Israël accomplit une évacuation de la sorte. En 1982, quelques mois avant son faux-pas au Liban, c'était déjà Ariel Sharon, alors ministre de la Défense, qui avait mené à bien la rétrocession du Sinaï à l'Égypte. Cette fois ci, la situation n'a pas grand-chose de comparable; le Sinaï a permis aux deux chefs d'États israélien et égyptien de l'époque - Béguin et Sadat - de signer un traité de paix encore valable aujourd'hui. Si aujourd'hui, l'enthousiasme suscité par la réussite apparente de l'opération de Gaza semble teinté d'une subtile inquiétude, c'est que les conséquences du désengagement restent indéterminées. Notamment, la reprise des négociations selon le plan international de négociations  connu sous le nom de "Feuille de Route" n'a pas encore été convenue, et ce malgré une insistance particulière de la part du gouvernement américain, mais aussi palestinien. Le retrait de Gaza s'est fait sans qu'une contrepartie ait été négociée, et le dialogue israélo-palestinien s'est limité à des considérations pratiques, qui n'ont d'autre mérite que d'avoir fixé un emploi du temps et des modalités à un tel évènement.

On comprend donc pourquoi ce retrait est qualifié d'unilatéral : rien n'est exigé en échange. Cependant, la construction du mur israélien poursuivant son cours, on pourrait d'ores et déjà penser à accuser Israël de vouloir imposer ses conditions, de mettre le futur état de Palestine devant le fait accompli, tout en remplissant sagement des engagements tels que le retrait de Gaza, afin de ne pas braquer les États-Unis et l'Europe. Il s'écrit déjà beaucoup qu'Israël compte, de fait, se permettre de conserver ses colonies en Cisjordanie. Cette thèse, largement répandue par les média, semble coller à la réalité, s'il l'on reste le nez dans le guidon.

Selon toute vraisemblance, Israël n'a pas évacué Gaza pour empêcher Mahmoud Abbas et son gouvernement d'avoir son mot à dire sur les "frontières", non officielles, où le mur est construit. Israël ne pourra jamais vraiment imposer ses frontières au futur État de la Palestine, car la création d'un tel État ne peut se faire autrement qu'au terme de la négociation d'une paix durable, et ce dans l'intérêt d'Israël. C'est précisément ce qui a encouragé des initiatives telles que celle de Camp David II, en été 2000. Israël n'ignore pas la nécessité d'un accord biparti lui assurant une sécurité tant recherchée, et sur la base de la réciprocité. Pour la même raison, l'évacuation de Gaza ne se fait pas, comme on l'a beaucoup entendu dire dans les médias, pour permettre à Israël de garder davantage de colonies en Cisjordanie. Si le retrait est unilatéral, c'est qu'il s'est fait sans négociations, et par conséquent sans s'assurer de contrepartie. Le désengagement unilatéral de la bande de Gaza et le désir de pouvoir conserver certaines colonies en Cisjordanie sont en conséquence deux problèmes distincts, même s'il n'en demeure pas moins vrai qu'Israël affiche clairement ses intentions de garder ses colonies les plus rapprochées de Jérusalem. Maale Adummim, par exemple, sera vraisemblablement entourée du "Mur de sécurité" d'ici peu.

Dès lors, la question du désengagement se pose de façon plus profonde, on souhaiterait comprendre les véritables motivations d'une telle opération, la considérer comme partie intégrante d’une stratégie plus large. Aussi, on voudra répondre à la question "pourquoi maintenant?".

Un mal nécessaire

Des mots très simples ont encouragé une large partie de la  population israélienne à soutenir le désengagement (fin août, les divers instituts de sondages donnaient tous plus de 54% de la population israélienne en faveur du désengagement). Ariel Sharon s'est surtout attaché à souligner qu'"Israël ne pouvait pas conserver Gaza encore longtemps". La bande de Gaza était, depuis bien longtemps, devenue véritablement un puits sans fond. Pour 8000 habitants israéliens, un nombre bien plus large de soldats nécessaires. Rajoutons que les négociations antérieures ne semblaient pas laisser, à terme, de place à autre chose qu'une évacuation. Des colonies extrêmement coûteuses donc, y compris en vies humaines, vouées au démantèlement, à moins d'espérer de pouvoir maintenir un statu quo éternellement. Rappelons que la bande de Gaza avait failli être rétrocédée à l’Egypte lors des accords de Camp David de 1978. Celle-ci ayant fort peu insisté pour la récupérer, et le Premier ministre israélien Menahem Begin y étant attaché pour des raisons religieuses, ce territoire fut in fine conservé par l’état hébreu. Le plan de désengagement semble alors justifié : il fallait évacuer Gaza.

Reste une question essentielle: pourquoi avoir choisi de mener à bien cette lourde tâche avant même d'avoir repris le dialogue avec l'Autorité Palestinienne suivant la "feuille de route"? Car enfin, Gaza était une carte de plus à jouer dans les négociations. Certains avanceront que ce sont les pressions américaines qui ont eu raison d'une éventuelle réticence de M. Sharon, qu'on retenait davantage comme étant un constructeur de colonies. Or, ce dernier a eu à surmonter, ces 21 derniers mois, de très nombreux obstacles politiques pour arriver à imposer démocratiquement le retrait. À plus d'un titre, il aurait pu légitimement décider d'y renoncer tout  en acceptant de faire des concessions superficielles, et de perdre habilement du temps pour rester dans le statu quo qu'Israël a su assez souvent maintenir dans des temps incertains; et ainsi gagner du temps face aux pressions américaines.

Rien de cela n'a eu lieu. La détermination a semblé entière, et le "faucon" a fait preuve de beaucoup d'habileté pour se désengager des extrêmes, séduire le Shinoui (le parti centriste) et même les travaillistes. On peut s'étonner du remodelage politique qui a été nécessaire pour ce projet. Cela mérite même de s'y attarder quelque peu. En effet, il semble que ce soit sur la vie politique ainsi que sur la société israélienne que le retrait de Gaza a eu le plus grand effet.

Au lendemain de la mort  de Yasser Arafat, qui a totalement bouleversé la vie politique et la société palestinienne, peut-être fallait-il une révolution, en miroir, pour changer les mentalités de la même façon du côté israélien. Ceci a vraisemblablement renforcé Ariel Sharon dans sa volonté affichée depuis février 2004 de montrer un geste fort, avec Gaza. Par ailleurs, sans doute qu'avant de pouvoir parler même de négociations de paix, fallait-il éveiller les mentalités israéliennes aux dures réalités qui les attendent si elles arrivent enfin : le retrait des colonies, l'opposition farouche des religieux et de la plupart nationalistes, les sacrifices financiers (le budget dégagé par l'État pour le plan de désengagement s'élève à 1,7 Milliards de dollars). Aussi, il y a un autre pas à franchir : donner de l'indépendance à l'Autorité Palestinienne. C'est bien ce qui a été fait. Selon Tsahal, à partir du 13 septembre, Gaza ne sera plus un territoire occupé. C'est une première étape d'une importance capitale. L'autorité palestinienne devra endosser la responsabilité de ce territoire. Cela constitue également un test envers celle-ci : il faudra qu'elle soit capable de maintenir l'ordre et de ne pas laisser les organisations terroristes prendre le pouvoir, ni laisser l'anarchie s'installer.

On n'oubliera pas ces mots d'Ariel Sharon qui prennent alors tout leur sens : « Le désengagement de Gaza pourrait, je dis bien pourrait, ouvrir la voie à la Feuille de route, à condition évidemment que les Palestiniens commencent à s’occuper du terrorisme (...) Sinon, nous n’avancerons pas »

L'opération menée par ce dernier, bien que très discutée, apporte des éléments capitaux à la société israélienne, sous forme d'un électrochoc nécessaire à Israël, et par ailleurs, une mise de l'Autorité Palestinienne au pied du mur. L'unilatéralisme se comprend alors aisément : l'opération d'évacuation de Gaza est un fait politique, et de politique intérieure israélienne; il ne s'agit pas d'obtenir quoi que ce soit des palestiniens. Ariel Sharon ne voulait pas être retenu dans l'Histoire, suite à la mort de Yasser Arafat, et à l'élection d'un potentiel homme de paix – Mahmoud Abbas – comme celui qui n'a rien fait.

Les enjeux d'une stratégie Israélienne

            On se rend donc compte du choc profond qu'ont infligé ces derniers mois à la société israélienne. Dès juin, on pouvait lire dans les colonnes du Monde2, dans un article signé par l'ex-ambassadeur d'Israël en France, Elie Barnavi, qu'il règnait en Israël une "atmosphère de guerre civile".

Il ne s'agirait pas qu'Israël ait eu à passer ces temps difficiles de conflit intérieur pour ne rien accomplir de positif. De surcroît, vient s'ajouter un scepticisme, autant de la part de l'étranger que de l'intérieur même d'Israël, dû au manque de visibilité sur l'avenir. Or si Israël veut se sortir de cette situation incertaine, il lui faudra adopter une stratégie claire dans ce domaine, et de plus, énoncée distinctement. L'évacuation de Gaza n'a malheureusement pas été présentée comme partie intégrante d'un projet politique israélien. Or, sans avoir défini un véritable objectif, la confiance en soi du peuple israélien risque d'être ébranlée encore une fois, et avec elle, la confiance que lui font les autres pays, en premiers les États-Unis. C'est sans nul doute sur cette dynamique à deux ressorts qu'il faut s'appuyer pour comprendre les enjeux de la politique extérieure israélienne.

Le premier ressort, la confiance des citoyens israéliens en une politique crédible, est extrêmement rigide, et d'autant plus qu'Israël s'avance vers des élections d'une complexité qui dépasse encore toutes les précédentes. En effet, Benjamin Netanyahu a annoncé début septembre, son intention de se présenter comme candidat à la candidature du Likoud pour le poste de Premier ministre. Pour l'instant, la situation ne pourrait être plus incertaine: alors que les sondages sur les citoyens montrent que  la candidature d'Ariel Sharon est la plus  solide, il est loin d'être donné vainqueur sur un vote portant sur les membres du Likoud. M. Netanyahu, qui a été un élément moteur de l'opposition au retrait, a sans nul doute en tête une stratégie aux antipodes de celle que peut imaginer son rival, son actuel Premier ministre.. Son opinion sur Gaza, et sa démission du ministère des finances pour marquer le coup, lui ont permis de gagner la confiance de beaucoup des membres de son parti, ceux qui se sont senti trahis par Ariel Sharon, et son jeu d'alliances à géométrie variable. Pour éviter une éventuelle scission au sein du Likoud, les deux adversaires doivent jouer serré, et c'est ce qui expliquerait  en partie l'absence de déclarations posant clairement les bases d'une stratégie. Le retrait de Gaza a malheureusement fragilisé la vie politique israélienne, et donne en conséquence une importance telle à l'enjeu électoral qu'il devient un obstacle difficile à franchir.

En revanche, le second ressort –la confiance des autres pays en Israël- est lui plus souple. Tout d'abord, l'effort développé par Israël a pu consolider la confiance des États-Unis en ce qu'il soit désormais possible de faire des pas en avant dans le processus de Paix. Ces derniers, qui achèvent encore leur semi divorce avec l'Arabie Saoudite, font face à une situation délicate en Irak, et subissent une hostilité croissante de la part de l'Iran, avec l'élection du conservateur Mahmoud Ahmadinejad il y a quelques mois, ont plus que jamais besoin d'une avancée nette du processus de Paix, pour pouvoir continuer à mener une politique crédible au Moyen-Orient. Du point de vue américain, après Gaza, c'est le conflit israélo-palestinien qui leur offre encore la possibilité de poursuivre leur projet de démocratisation au Moyen-Orient, de retrouver une marge de manoeuvre dans cette région du monde pour leur politique extérieure, et de retrouver une crédibilité pour ce qui est de leur capacité à résoudre les conflits. En conséquence, on peut s'attendre à ce que, plus Israël se rapproche de la "Feuille  de Route", plus le soutien des États-Unis se montre ferme. Israël demande d'ailleurs aux États-Unis une aide financière de 2,2 Milliards de Dollars en conséquence de l'effort demandé par le retrait de Gaza.

Ensuite, Israël parvient enfin à se créer l'opportunité  de prendre en main de façon significative, son ambition de leadership régional. Visiblement, le  désengagement a abattu certaines réticences de la part des pays Arabes ou Musulmans  à reprendre un dialogue soutenu avec Tel-Aviv. On a ainsi pu voir, début septembre, des manifestations au Pakistan, s'opposant au pourparlers qui avaient lieu avec Israël. La Tunisie s'est également exposée à des réactions controversées en invitant Ariel Sharon au SMSI (Sommet Mondial sur la Société de l'Information). Néanmoins, si les populations de tous ces pays restent profondément hostiles à Israël, une certaine confiance semble en chantier avec leurs dirigerants. En permettant à l'État Israël de se désenclaver au sein d'un Moyen-Orient qui le regarde en coin, Gaza peut s'inscrire comme point de départ d'une stratégie durable visant une place motrice, au minimum en matière économique.

La résistance avance-t-elle ?

Bien qu'unilatérale, il est clair qu'une  politique crédible concernant le problème israélo-palestinien ne peut être l'oeuvre d'Israël seul. Il est donc essentiel de soutenir en même temps l'Autorité Palestinienne dans l'affirmation d'un réel pouvoir, tout particulièrement face aux groupes armés de Gaza. La situation actuelle est loin d'être rassurante en effet: l'assassinat le 7 septembre dernier du général Moussa Arafat, cousin de Yasser Arafat et commandant de la sûreté pour la Bande de  Gaza, montre à quel point la situation est délicate.

La construction d'un territoire vivable et administrable sur la bande de Gaza nécessite un effort financier important de  la part de la communauté internationale. Cela n'est évidemment possible que si l'investissement a des chances de se révéler efficace. Pour cela, mais également pour se donner les moyens d'une reprise d'un véritable processus de Paix, il est essentiel que l'Autorité Palestinienne retrouve une crédibilité solide. Il est donc aujourd'hui capital de mettre fin de façon radicale à la multiplication des "comités de résistance populaire", dont l'abondance et la diversité ne font que révéler et creuser des fractures au sein de la société  palestinienne. Certains de ces groupes poursuivent un objectif détache de toute réalité politique et militaire : reconquérir, depuis Gaza, la Cisjordanie par les armes. Ces dernières semaines poussent malheureusement à un certain pessimisme. On a pu, d'un côté, entendre les nouveaux leaders du Hamas pour la bande de Gaza déclarer qu'il faudrait des "temps calmes, d'attente, d'entraînement des troupes". De l'autre, observer des scènes d'émeutes prenant pour cible les synagogues des territoires rétrocédés; mais, encore pire, des groupes armés indépendants kidnapper des seniors du Hamas.  Ce dernier fait est le symptôme d'une crise très  profonde du "nationalisme" palestinien. Disons-le, la confiance de la communauté internationale ne peut pas être acquise sans un maintien sûr de  l'ordre dans le territoire "libre" de Gaza, et par conséquent, toute violence émanant de ces "groupes de résistance" ne pourra qu'être un pas en arrière pour l'avènement d'un état palestinien.

Face à ces fractures inquiétantes, et dans un contexte politique qui fait apparaître le Hamas comme une puissance politique lourde, on peut s'attendre à voir les entités politiques se rapprocher, afin de rassembler les palestiniens qui souffrent de leurs divisions. L'unité palestinienne doit sans contexte être l'enjeu numéro un de l'Autorité Palestinienne. dès lors, il n'est pas absurde de formuler l'hypothèse d'un éventuel gouvernement d'union nationale. Une telle solution, aussi radicale puisse-t-elle paraître, serait un pas en avant pour asseoir l'autorité de ce gouvernement, en particulier son influence sur le Hamas, qui se verrait en revanche attribuer des ministères. La question d'un tel gouvernement reste donc entière, il est en revanche très clair que le retrait de Gaza a mis l'Autorité Palestinienne dans une situation  des plus difficiles.

Vers la Paix?

            Comme nous l'avons compris dans les mots d'Ariel Sharon cités plus haut, l'ordre dans Gaza est un pré requis à la reprise du dialogue selon la "Feuille de Route". Par ailleurs, bien que ce désengagement ait été fait dans la précipitation, et sans même donner de perspectives au processus de Paix, on peut en tirer de nombreux point positifs qui pourraient être le départ d'une stratégie à long terme pour arriver à une paix négociée, qui attend encore d'être énoncée. Le retrait de Gaza marque en effet un tournant certain, tant pour la population israélienne qui pourrait être en train d'opérer une catharsis douloureuse, que pour l'Autorité palestinienne, qui vient de sortir de  l'adolescence de  l'occupation, et qui doit à Gaza, assumer de très lourdes responsabilités.

 

Julien Haguenauer

1 commentaire.
 1. Mouais
Visiteur, Unregistered
Belle analyse, impartiale, mais connaissez-vous le terrain?
 Posted 2005-10-11 12:31:25
Merci pour vos commentaires !
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Dernière mise à jour : ( 17-04-2006 )
 
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