| La politique française face au conflit israélo-arabe |
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| 06-02-2006 | |
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La politique française face au conflit israélo-arabe de la création d’Israël à la fin de la présidence du général de Gaulle 1947 à 1969
1er janvier 2006
Plan de l’étude Introduction I- La IVe République et le Proche-Orient A- 1947-1955 : La France face à la création et aux premiers pas d’Israël : de l’ambiguïté au rapprochement B- 1956-1958 : La crise de Suez et la ‘lune de miel’ franco-israélienne II- Le général de Gaulle et le Proche-Orient A- 1958-1962 : Une période de transition : du retour du général de Gaulle à la fin de la guerre d’Algérie B- 1962-1967 : La renaissance d’une politique arabe de la France C- 1967-1969 : Le choix de la France lors de la guerre des Six jours et ses conséquences Conclusion
Introduction
Le conflit israélo-arabe est né avant même la création d’Israël. Mais dans la deuxième moitié du XXe siècle, il va occuper une place fondamentale dans les relations internationales. En effet l’après-Deuxième guerre mondiale voit le Proche-Orient, région de pays émergents, gagner une importance stratégique exceptionnelle : sa situation géographique, carrefour entre la Méditerranée et la mer Rouge par le biais du canal de Suez, donc entre l’Orient et l’Occident, à cheval sur les continents européen, africain et asiatique, ainsi que ses réserves d’énergie – notamment de pétrole –, en font un enjeu essentiel dans la guerre froide qui s’installe. Dès lors, le conflit israélo-arabe s’inscrit dans une triple dimension : contexte international de guerre froide, contexte régional de décolonisation, et contexte local de rivalités interarabes et israélo-arabes. Les grandes puissances occidentales ont tout intérêt à exercer une influence au Proche-Orient. La France y est traditionnellement impliquée, en rivalité avec la Grande-Bretagne, mais après-guerre, l’influence de ces deux puissances coloniales est en déclin dans la région. A l’inverse, les Etats-Unis s’y implantent chaque jour davantage, dans le contexte de sa lutte d’influence avec l’Union soviétique. La politique française au Proche-Orient va donc devoir tenir compte de ces nouvelles données : sa perte d’influence au profit des deux superpuissances, le réveil des nationalismes, notamment juif et arabe, et les instabilités régionales dues aux luttes interarabes.
Nous allons donc étudier la politique française face au conflit israélo-arabe, de la création d’Israël à la fin de la présidence du général de Gaulle, à travers les documents des archives du ministère des Affaires étrangères et des mémoires et témoignages de certains acteurs de la politique étrangère de l’époque. Ces différentes sources permettent de mettre en évidence les objectifs de la politique étrangère, et de les confronter avec les moyens mis en œuvre pour y parvenir, et les résultats obtenus. Cette étude s’inscrit dans une démarche historique, et s’applique donc a replacer les faits dans leurs contextes pour ne pas les interpréter uniquement au vu de leurs conséquences. Ce travail, compte tenu du nombre de pays que le conflit israélo-arabe met en scène successivement ou simultanément, nécessite l’étude des relations bilatérales de la France avec plusieurs Etats du Proche-Orient. Les pays qui reviennent le plus souvent sur le devant de la scène sont Israël et les Etats limitrophes, à savoir le Liban, la Syrie, la Jordanie, et l’Egypte. Il est important de souligner qu’aucun de ces pays n’est producteur de pétrole ; toutefois la solidarité interarabe oblige souvent les puissances à tenir compte du facteur pétrolier.
Cette étude est divisée en deux parties : la première concerne la politique de la IVe République vis-à-vis du Proche-Orient (I), et la seconde étudie l’évolution de la politique du général Charles de Gaulle (II).
I- La IVe République et le Proche-Orient
Tout d’abord, pour comprendre la politique française face à la création d’Israël, il est important de retracer brièvement son attitude envers le nationalisme arabe et le nationalisme juif, ou sionisme, depuis le début du XXe siècle. Le problème récurrent de l’étude de la politique étrangère de la France réside dans les différentes composantes qui participent à son élaboration. Entre la ligne définie par les gouvernements successifs, et la continuité assurée par le ministère des Affaires étrangères, appelé plus souvent le Quai d’Orsay compte tenu de sa situation géographique dans la capitale, il y a parfois un fossé tel, que la réalité de la politique française est difficile à retracer. Or le Quai d’Orsay est traditionnellement attaché à une politique philo-arabe, avec le sentiment que la France a un rôle à jouer dans cette partie du monde : depuis l’alliance entre François Ier et Souleymane, la campagne d’Egypte de Napoléon Bonaparte en 1798, et l’invasion de l’Algérie en 1830, la France revendique son rôle de protecteur des minorités chrétiennes de l’empire ottoman, notamment en terre sainte. L’administration de Napoléon III a élaboré le concept d’un « royaume franco-arabe », allant même jusqu’à considérer la France comme une « puissance musulmane ». Parallèlement à cette tendance politique, une propension à l’antisémitisme, lisible au travers des archives diplomatiques, a longtemps caractérisé le Quai d’Orsay – ce qui était plutôt répandu à cette époque. Au début du XXe siècle, les commentaires des ambassadeurs successifs en Russie tzariste, en pleine période de pogroms, sont représentatifs : A. Bompart, en 1902, « passe sous silence les perturbations antijuives […]. Les Juifs sont […] des nihilistes et des agitateurs ». Son successeur à Saint Petersbourg Maurice Paléologue parle des « défauts héréditaires et des mauvaises passions » des Juifs. Dans les années vingt, les services diplomatiques s’ouvrent aux Juifs, mais comme le souligne J.-B. Barbier dans ses mémoires, « la carrière n’a pas de Juifs parmi ses membres », au moins pour les postes importants ; il ajoute que le fait que certains parviennent à pénétrer le service est « désastreux » [1]. Pour des raisons sans doute autant idéologiques que politiques, le Quai d’Orsay s’est sans hésitation positionné contre le sionisme, au prétexte qu’il allait à l’encontre du projet d’expansion du Protectorat catholique français au Levant. Pour contrer le mouvement sioniste, il va dans une certaine mesure apporter son soutien à la naissance du nationalisme arabe : en aidant à financer le journal l’Indépendance arabe, par exemple. C’est également à Paris que se tient le meeting de juin 1913 qui fonde le mouvement arabe nationaliste. Cependant, lors du démantèlement de l’empire ottoman, la volonté française d’obtenir le mandat de la « Grande Syrie » (Syrie, Liban, et partie de la Palestine sur la rive occidentale du Jourdain), amène le Quai d’Orsay à émettre quelques ouvertures envers les sionistes en 1916-1918, notamment la déclaration Cambon en juin 1917, lettre de Jules Cambon aux mouvements sionistes. Mais rien qui puisse s’apparenter à la Déclaration Balfour du 2 novembre 1917, lettre de Lord Balfour, approuvée par la Chambre des Lords, à un dignitaire de la famille Rotshild, qui envisageait favorablement la création d’un foyer national juif en Palestine – ce qui n’a pas empêché la Grande Bretagne de voter contre le plan de partage de la Palestine donnant naissance à l’Etat d’Israël vingt ans plus tard. Quand finalement, la Société des Nations (SDN) confie le mandat de la Palestine à la Grande-Bretagne en 1920, c’est en reprenant et ainsi en avalisant la Déclaration Balfour [2]. Aussi la France, ayant obtenu les mandats de la Syrie et du Liban, mais pas de Syrie intégrale comme elle le souhaitait, ne peut que se réjouir des agitations arabes contre son éternel rival britannique. Le Quai d’Orsay développe la théorie d’une alliance judéo-britannique contre les Arabes chrétiens et musulmans et les Français, pour alimenter les révoltes. Le général Gouraud, en poste à Damas, aurait même écrit au Quai d’Orsay que la France ne peut pas abandonner ces Musulmans seuls et sans arme face au sionisme, et aux Britanniques vendus aux Juifs [3]. Ce qui n’a pas convaincu les Arabes, notamment à cause du soutien britannique aux troupes arabes contre l’empire Ottomans et aux relations difficiles entre les pionniers juifs et l’état-major mandataire britannique. Par ailleurs, les Français, qui étaient également la cible du nationalisme arabe dans leurs propres mandats, devaient gérer dès la fin des années trente et pendant la Deuxième guerre mondiale les réactions des Arabes face aux réfugiés Juifs européens qui tentaient de rejoindre le Proche-Orient pour fuir les persécutions. Pour ménager la susceptibilité des Syriens et des Libanais, l’administration mandataire refusait l’entrée aux Juifs qui n’avaient pas au préalable obtenu le visa britannique d’entrée en Palestine. Ils ne délivraient que des visas de transit. Pendant la guerre, les choses sont plus floues : le Quai d’Orsay ne peut exercer son rôle sous le régime de Vichy, et le représentant de ce régime, le général Dentz, tente de maintenir dans les mandats du Levant une vague neutralité. Parallèlement, les Forces françaises libres du général de Gaulle, par la voix du général Catroux, promettent l’indépendance aux mandats syrien et libanais. Mais la fin de la guerre et la victoire des alliés en Europe coïncident avec l’expression de revendications nationalistes dans les territoires français et sous contrôle français. Ainsi en Algérie, entre le 1er et le 8 mai 1945 éclate la révolte de Sétif et le massacre qui s’ensuivit, et les soulèvements en Syrie et au Liban apparaissent à la fin du mois. Si les forces françaises en Algérie sont seules souveraines, il n’en est pas de même au Levant. Les Britanniques sont présents, bien plus nombreux, et ils obligent les Français à admettre l’indépendance des mandats. C’est la fin des responsabilités officielles de la France au Levant.
C’est aussi la fin de la guerre : la France est à reconstruire, ainsi que sa politique étrangère. Le Quai d’Orsay reprend peu à peu ses fonctions, mais les premiers pas de la IVe République sont hésitants quant à la politique à adopter au Proche-Orient. Cette partie est divisée en deux phases chronologiques. Tout d’abord nous étudierons l’attitude ambiguë de la France face à la création d’Israël et sa politique prudente vers un rapprochement avec l’Etat hébreu (A), ensuite l’apogée de l’amitié franco-israélienne sur fond de guerre d’Algérie et à l’aune de la crise de Suez, dans les dernières années de la IVe République (B).
A- 1945-1956 : La France face à la création et aux premiers pas d’Israël : de l’ambiguïté au rapprochement
La création d’Israël, prévisible depuis le plan de la commission Peel en 1937, s’inscrit finalement dans les perturbations géopolitiques de l’immédiat après-guerre, dont la France est loin d’être épargnée. Absente de la conférence de Yalta du 4 au 11 février 1945, elle obtient pourtant à la nouvelle Organisation des Nations Unies (ONU) un siège de membre permanent au Conseil de sécurité avec droit de veto, au même titre que la Grande-Bretagne, les Etats-Unis, l’Union des Républiques Socialistes Soviétiques (URSS) et la Chine. Dans la guerre froide qui commence à se mettre en place – notamment au Moyen-Orient dès 1946-1947 avec les revendications soviétiques sur une partie des pétroles iraniens et le contrôle des détroits turcs –, la France est résolument ancrée à l’Ouest.
Par ailleurs, si l’occupation et la prise de conscience de ce qu’a été la Shoah ont provoqué une vague de sympathie judéophile en France à la fin de la guerre, le Quai d’Orsay n’en est pas pour autant représentatif : le traitement infligé au Grand Mufti de Jérusalem, le Hadj Amine el-Husseini, échoué entre les mains des autorités françaises après s’être vu refusé l’asile en Suisse, en témoigne. Responsable des précédents rejets de partage de la Palestine, de plusieurs révoltes arabes ayant coûté la vie à de nombreux Juifs, Arabes et Britanniques, il s’était déjà échappé par le Liban avec la connivence française en 1938. Son attitude pendant la Deuxième guerre mondiale est sans ambiguïté : ami d’Hitler comme en témoigne leur correspondance, et des plus hauts dignitaires nazis comme l’attestent de nombreuses photos, el-Husseini est recherché comme criminel de guerre par les Britanniques. Mais selon les autorités hexagonales, il a porté davantage préjudice aux Britanniques qu’aux Français, et il est capable de fédérer les Musulmans en Terre Sainte contre les Britanniques. La France lui propose alors une collaboration franco-arabe pour contrer la coalition anglo-juive, pour l’avenir de la Syrie et de la Palestine. Elle refuse donc de le livrer aux Anglais, et le laisse s’échapper via le Caire. Ce qui paraît un juste retour de médaille à l’heure où les Britanniques évincent peu à peu leurs rivaux français de la région, est également un geste antisioniste dont l’ampleur est difficile à évaluer : el-Husseini va ensuite orchestrer la politique anti-juive à la naissance de l’Etat d’Israël. Face à celle-ci, la France est divisée : l’opinion française, nombre d’intellectuels, d’hommes politiques, ont une sympathie réelle envers le mouvement sioniste. Chaque organisation représentative du mouvement a d’ailleurs un bureau à Paris. Les autorités ont tendance à fermer les yeux sur les navires partant de la côte méditerranéenne – notamment de Marseille – emportant réfugiés, matériels en tous genres, armes… Mais le Quai d’Orsay, encore une fois, n’est pas représentatif de cette sympathie. L’ensemble des diplomates spécialisés sur l’Orient sont catégoriques : le soutien au sionisme ne peut que favoriser le nationalisme arabe et l’entraîner à l’encontre des intérêts français. La décision est difficile à prendre au moment du vote sur la partition de la Palestine à l’Organisation des Nations Unies : le Quai d’Orsay est contre la création d’un Etat juif, et propose l’abstention ; certains membres sont même prêts à voter contre, comme l’orientaliste Louis Massignon. Le Ministre des Affaires étrangères, Georges Bidault, est assez sensible aux arguments de son administration, qui entend préserver les relations franco-syriennes et franco-libanaises. Ce sont les pressions conjointes du tout nouveau Président du Conseil, Robert Schuman [4], et de l’ancien chef du gouvernement provisoire encore très influent, Léon Blum, qui feront basculer le vote de la France, en dernière minute, au grand dam de certains diplomates du Quai d’Orsay, dont certains auraient alors qualifié leur propre pays de « république bananière ». Il est vrai qu’à cette époque, on trouve encore dans les archives diplomatiques françaises, à côté des notes d’information sur les dirigeants sionistes tels David Ben Gourion et Moshe Shartok (qui deviendra Sharett), la mention, ajoutée à la main : « nationalité : juif ». Le 29 novembre 1947, la France fait donc partie des 33 pays qui se prononcent pour la partition de la Palestine (13 votes contre et 10 abstentions). La région est donc divisée en sept morceaux, trois censés représenter un Etat arabe, trois autres, un Etat juif, et le dernier, Jérusalem, confié à une gestion internationale sous contrôle des Nations Unies. Le plan est accepté par l’Organisation sioniste mondiale, alors qu’il est refusé par les Etats arabes et par la représentation arabe de Palestine, le Mufti Amine el-Husseini [5].
Le 15 mai 1948, les forces britanniques quittent la Palestine, alors que dans la nuit du 14 au 15 mai, David Ben Gourion déclare l’Indépendance d’Israël : les armées arabes envahissent Israël, et la guerre d’Indépendance qui s’ensuit, soit la première guerre israélo-arabe, modifie considérablement les frontières établies par le plan de partage. Face à ces nouveaux événements, la France garde un silence discret, refusant de reconnaître l’Etat juif nouveau-né, alors que de nombreux Etats s’empressent de le reconnaître, pensant ainsi entériner la création d’Israël et mettre un terme à la guerre d’annihilation des Etats arabes. Même les Etats-Unis et l’Union soviétique, dans le contexte de la montée des tensions entre les deux géants, reconnaissent de facto Israël à peine né, respectivement les 15 et 17 mai 1948 [6], pour s’attirer les faveurs du jeune Etat. En effet, alors que les organisations sionistes et les premiers pas du pays sont financés par la communauté juive américaine, Israël semble prendre une direction socialisante avec le système communautaire des kibboutzim. Cependant, lorsque l’ONU crée la Commission de conciliation pour la Palestine le 11 décembre 1948, qui vise à faire accepter aux deux parties un armistice sur la base de la résolution 181 sur la partition – renforçant ainsi Israël à un moment crucial –, cette commission est composée de la France, des Etats-Unis et de la Turquie. On admet donc encore que la France ait un rôle à jouer au sein de la communauté internationale dans la région du Proche-Orient. La reconnaissance de la France se fait toujours attendre : elle n’interviendra qu’en janvier 1949 de facto, et de jure quatre mois plus tard. Et encore, la France ne reconnaît Israël qu’en tant que gouvernement, et non en tant qu’Etat souverain tel qu’il est : la France ne veut en aucun cas présumer de l’avenir des territoires acquis par Israël lors de cette guerre, et qui étaient attribués aux Arabes par le plan de partage des Nations Unies. En revanche, personne ne conteste l’annexion de la bande de Gaza par l’Egypte, ni celle de la Cisjordanie par la Jordanie – qui donne naissance à la Transjordanie –, parties dévolues à l’Etat arabe de Palestine et non-annexées par Israël lors de cette guerre défensive. La politique de la France, ambiguë et hésitante, se poursuit un certain temps. Le Quai d’Orsay est très circonspect quant aux collaborations possibles entre la France et Israël, et refuse fermement de lui vendre des armes, au motif que les relations avec la Syrie sont déjà tendues et qu’un soutien militaire à l’Etat hébreu évincerait l’espoir d’une amélioration. En revanche, dès la fin de la guerre d’Indépendance, les ventes d’armes à la Syrie et au Liban reprennent, de même que les ventes britanniques à l’Irak, la Jordanie et l’Arabie saoudite. Le déséquilibre militaire menace dangereusement le Proche-Orient, et particulièrement Israël, d’où l’idée américaine de la Déclaration tripartite – signée par les Etats-Unis, la Grande-Bretagne, et la France –, supposée réguler les ventes de matériel de guerre aux pays de cette région explosive, les limiter aux armes défensives, et préserver le statu quo pour qu’il ne soit pas modifié par la force. Elle est rendue publique le 25 mai 1950, et affirme que les trois puissances agiront pour empêcher toute violation des lignes d’armistices de 1949. Il s’agit donc théoriquement d’une garantie formelle de l’existence et de la sécurité d’Israël [7].
Dès le début des années cinquante, la France perd encore de l’influence dans les pays arabes. Dans cet après-guerre difficile, où la puissance française est remise en question par la suprématie des deux Grands, les colonies de la France apparaissent comme le seul moyen de recouvrer sa place dans le monde. A l’heure du réveil des nationalismes, son attitude lui attire chaque jour davantage d’hostilité sur la scène internationale. Parallèlement le Moyen-Orient connaît à cette époque des perturbations notables : les indépendances successives donnent naissance à de nouveaux Etats, qui doivent trouver leur place dans le paysage politique clivé de la guerre froide. Les Etats-Unis se sont assurés le soutien des trois Etats du Northern Tiers – Iran, Irak, et Turquie, laquelle est également membre fondateur de l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord – et du Pakistan, qui représentent une barrière géographique à l’Union soviétique, dans le cadre d’un pacte de défense régionale dit le pacte de Bagdad, dont la Grande-Bretagne est également signataire, mais auquel la France n’a pas été invitée à participer. Les Etats-Unis ne font pas officiellement partie de ce pacte : l’Irak et l’Egypte étant rivaux pour le leadership du monde arabe, ils ne veulent pas s’afficher avec le premier au sein d’un pacte auquel la seconde refuse d’adhérer. L’Egypte est un des pays les plus influents de la région, mais le régime du roi Farouk, allié des Occidentaux, est renversé le 26 juillet 1952 par un coup d’Etat militaire qui propulse le colonel Gamal Abd el-Nasser au pouvoir. Alors que le nationalisme arabe et le panarabisme deviennent des causes de plus en plus populaires, le basculement de l’Egypte est un facteur de trouble au Proche-Orient. Nasser s’autoproclame le leader de la lutte contre « l’ennemi sioniste ». Or dès les premiers troubles au Maghreb, il endosse également la lutte contre la France coloniale, notamment par la radio du Caire La Voix des Arabes. La France, qui voyait déjà d’un mauvais œil le nationalisme arabe, ne peut que désigner Nasser comme son ennemi numéro un. En novembre 1954, des émeutes en Algérie marquent le début de la longue et meurtrière Guerre d’Indépendance, que la France considère comme orchestrée par le chef de fil du nationalisme arabe, Nasser, lequel en effet accueille, finance et arme le Front de Libération Nationale (FLN). Elle est alors évincée des affaires proche-orientales par les Américains, qui craignent d’être identifiés à leur allié colonialiste, lequel fait gagner des points à l’URSS. Or parmi les Etats qui n’ont pas affirmé leur attachement à l’Occident, notamment les tenants du nationalisme arabe, la clé est l’Egypte, d’où les efforts américains pour l’empêcher de devenir un pays satellite, malgré les premiers signes de rapprochement en 1955 (accord de vente d’armes signé à l’automne avec la Roumanie), et nonobstant l’attitude française qui la désigne déjà comme un suppôt de l’URSS (l’affirmation de non-alignement de Nasser à la conférence de Bandœng en 1955, si elle a agacé les Américains, leur a aussi donné l’espoir de retenir l’Egypte hors du camp socialiste). Les tentatives américaines pour amener Arabes et Israéliens à un compromis sont donc menées sans l’aide des Français.
C’est cette situation qui permet un rapprochement entre la France et Israël : poussée par l’attitude anglo-saxonne qui tend à l’exclure du Proche-Orient et par les guerres de décolonisation qui lui valent l’hostilité de la majorité des pays émergents, la France a trouvé en l’Etat d’Israël un allié stratégique non négligeable : il représente à la fois l’opportunité de conserver un pied au Levant, et un marché pour son industrie d’armement qui parvient enfin à se rétablir dans les années 1953-1954 [8] – notamment grâce aux achats israéliens massifs de Mirage I et II pour faire face à une éventuelle mise en œuvre des menaces de destruction de Nasser. De plus, ce dernier crée une communauté d’intérêt entre la France et Israël, dans la mesure où il en fait les premières cibles du nationalisme arabe, et devient donc l’ennemi numéro 1 pour les deux pays. Dans ce contexte, les réticences du Quai d’Orsay sont écartées par les gouvernements successifs, d’autant que le ministère de la Défense se révèle particulièrement favorable à l’Etat hébreu. Pierre-Etienne Gilbert, premier diplomate français à exprimer son admiration pour Israël, est nommé en 1953 Ambassadeur à Tel-Aviv. Parallèlement, pendant les gouvernements Pierre Mendès-France, Edgar Faure et Guy Mollet, sans citer tous les ministres qui se succèdent aux Affaires étrangères et à la Défense nationale, des personnalités telles que Christian Pineau, Pierre Kœnig, Maurice Bourgès-Maunoury (etc.), influencent considérablement la politique française vers une plus grande collaboration avec Israël. Malgré les tentatives du Quai d’Orsay pour limiter les ventes d’armes, la coopération franco-israélienne devient « étroite et multiforme : les diplomaties des deux pays semblent complémentaires » [9]. Les stratégies française et israélienne s’accordent sur la forme comme sur le fond : dans une vision – peut-être un peu trop manichéenne – de la situation internationale, qui s’apparente à l’adage simpliste « les ennemis de mes ennemis sont mes amis », Français et Israéliens montrent du doigt Nasser et le panarabisme comme les démons perturbateurs qui menacent la sécurité des deux Etats, Israël dans son existence même et la France dans ses départements d’Algérie. Parallèlement, les relations de la France avec les Etats arabes se dégradent au point de cesser toute transaction d’ordre militaire, de peur que des armes de fabrication française ne se retournent contre l’armée de l’Etat en tombant entre les mains des insurgés algériens. Dès lors, la collaboration militaire avec Israël se développe progressivement jusqu’à prendre l’allure d’une véritable alliance ; les services de renseignements travaillent en commun. « Surtout, la France devient le principal fournisseur d’armes de l’Etat hébreu. L’armée de l’air israélienne est presque entièrement équipée d’appareils français. […] [Israël] participe à des projets en commun avec la firme Dassault… » [10]. Les Français conçoivent les ventes d’armement à l’Etat hébreu comme un moyen de pression – ou de revanche – sur Nasser pour contrer l’aide qu’il procure à l’insurrection algérienne [11].
B- La crise de Suez et la « lune de miel » franco-israélienne
Dans ce contexte de guerre froide, la France considère son combat en Algérie comme relatif au combat de l’Occident en général. Le fait que l’URSS soutienne le nationalisme arabe, et que ce dernier aide la rébellion algérienne, suffit à la France pour escompter, sinon un soutien militaire de ses alliés, du moins un appui politique. Or c’est l’inverse qui se produit : les Etats-Unis ne veulent en aucun cas être assimilés à leur allié colonialiste, et de ce fait, refusent « de considérer la France comme une puissance globale coresponsable » [12]. Le monde arabe est en effet devenu un enjeu majeur dans la Guerre Froide, l’Union soviétique courtisant le nationalisme arabe avec quelque succès [13]. Aussi la réaction française à la nationalisation du canal de Suez par Nasser s’inscrit-elle dans la logique de sa politique algérienne. A cette époque, il est indéniable que la politique étrangère de la France est davantage conçue en fonction de la guerre d’Algérie que du reste de la politique internationale, – alors que les Etats-Unis sont obnubilés par la guerre froide. Lorsque ces derniers, espérant ramener Nasser dans le droit chemin – en exerçant des pressions économiques et politiques afin qu’il renonce à son récent rapprochement avec l’URSS – retirent leur offre de financement du barrage d’Assouan, ils obtiennent le résultat inverse : le 26 juillet 1956 Nasser annonce la nationalisation de la Compagnie franco-britannique du canal de Suez. Le geste est aussi symbolique que la date : jour pour jour quatre ans après le renversement du roi Farouk, c’est aussi la première fois depuis la tentative de nationalisation des pétroles de Mossadegh en Iran en 1951, qu’une ancienne colonie revendique concrètement un élément de son indépendance économique. La France et la Grande-Bretagne, qui en plus d’être des ennemies déclarées de Nasser et du nationalisme arabe, sont des puissances en déclin dans la région, s’accrochent à ce qui leur restent d’intérêts au Proche-Orient. Elles sont prêtes à lancer immédiatement une intervention armée pour récupérer la gestion du canal et renverser le régime. La diabolisation de Nasser et du panarabisme atteint alors son paroxysme : Nasser est qualifié de « nouvel Hitler » et l’attitude américaine, par sa détermination à traiter l’affaire par la diplomatie et les instances internationales plutôt que par la force, de « nouveau Munich ». D’autant que les Franco-Britanniques considèrent les Américains comme partiellement responsables du déclenchement de la crise, dans la mesure où la cause directe – le retrait de l’offre de financement du barrage d’Assouan – évince les causes indirectes – réveil des nationalismes, volonté égyptienne de neutralisme, exprimée depuis 1955 à la conférence de Bandœng, période de décolonisation, refus de souveraineté étrangère sur les ressources nationales… Pour Paris, attaquer Nasser sous couvert de freiner les ambitions d’un dictateur est surtout l’occasion de ramener le calme dans l’Algérie française – effet envisagé par les Français, ce qui est loin d’être établi. Le 8 août la France exige une gestion internationale du canal. Le 9, l’Union soviétique défend Nasser bec et ongles et déclare que la nationalisation est tout à fait légale. Ce qui l’était moins, c’était l’interdiction de circulation aux navires arborant certains pavillons (c’est la période de mise en place des lois du GATT, actuelle Organisation Mondiale du Commerce (OMC), qui prône la libre circulation des marchandises, sans aucune discrimination). A la Conférence internationale des signataires de la convention du canal de Suez, convoquée à Londres fin août puis mi-septembre 1956, aucune solution n’est trouvée. Parallèlement aux piétinements des instances internationales, les Français et les Britanniques préparent secrètement une intervention armée, dernier sursaut d’impérialisme européen – à l’écart de laquelle le Quai d’Orsay est soigneusement tenu. Les Français convainquent les Britanniques, plus frileux, d’accepter la participation des Israéliens, également lésés par la nationalisation du canal puisque le premier geste de Nasser fut d’en interdire l’accès à tout navire en direction ou provenance d’Israël, ce qui étouffait l’économie israélienne – rappelons qu’à cette époque le golfe d’Akaba et le détroit de Tiran étaient également interdits au trafic israélien. Le complot est organisé en France, à la réunion tripartite de Sèvres les 23 et 24 octobre 1956. Une attaque israélienne servira de prétexte pour l’intervention franco-britannique, au grand dam de David Ben Gourion qui souhaitait un traitement d’égalité avec les puissances. Il devra accepter d’être l’unique belligérant pendant au moins trente-six heures. Les décisions de la réunion sont mises par écrit dans le Protocole de Sèvres, en trois exemplaires – malgré les protestations des Britanniques qui s’empressent de détruire le leur. Le 29 octobre, Israël envahit le Sinaï ; le 30 à midi, Français et Britanniques lancent un ultimatum demandant aux deux parties de cesser les hostilités et de se retirer à dix milles du canal de Suez – l’attaque éclair des Israéliens n’ayant pas encore atteint ce point, le ministre des Affaires étrangères Abba Eban remarquera qu’il leur faudrait « se retirer vers l’avant ». Comme prévu Israël accepte, et comme prévu également, l’Egypte refuse, donnant ainsi aux franco-britanniques le prétexte pour lancer une attaque aérienne. Les protestations américaines ne se font pas attendre : le 1er novembre, de peur que Nasser ne se tourne vers l’Union soviétique, entraînant avec lui nombre de pays émergents, ils choisissent de condamner l’attaque, plutôt que de partager le destin du colonialisme archaïque franco-britannique. De plus, face aux crises que traverse l’Union soviétique avec ses pays satellites, notamment en Hongrie et en Pologne, ils décident de conserver leur ligne anti-colonialiste pour donner plus de crédit à leur position vis-à-vis de l’Europe de l’Est. Ils sont par ailleurs en pleine élection présidentielle, qui verra le 6 novembre la réélection d’Eisenhower. Le 4 novembre, les chars soviétiques entrent à Budapest et le 5, les troupes franco-britanniques occupent Port Saïd et Port Fouad. Les Soviétiques ne sont en revanche pas dérangés par l’incohérence entre leur anti-colonialisme quant au Proche-Orient et leur attitude en Europe de l’Est. Boulganine écrit trois lettres, deux pour menacer les Français et les Britanniques d’une intervention, induisant implicitement l’usage d’armes non-conventionnelles, une autre aux Américains pour leur proposer une intervention conjointe pour défendre l’Egypte. Ils refusent poliment, préconisant un règlement diplomatique par les instances internationales, mais exercent des pressions sur la Grande-Bretagne, en pleine crise monétaire et qui se voit refuser un prêt par le Fond Monétaire International (FMI), pour l’amener à accepter le cessez-le-feu. La France et Israël n’ont que le choix de suivre leur alliée britannique. La fin officielle des combats intervient le 7. Les troupes européennes sont retirées à la fin de l’année 1956, tandis que les Israéliens maintiennent les leurs le temps de négocier quelques garanties, sur leur liberté de navigation dans le golfe d’Akaba notamment, et la présence de troupes de l’ONU, les United Nations Emergency Forces (UNEF) en tampon à la frontière égyptienne.
Ce double soutien des Grands, bien que les Américains n’aient jamais envisagé de le pousser jusqu’à l’intervention militaire [14], assure à Nasser une éclatante victoire diplomatique, légitimant ainsi son régime et consacrant son autorité et sa position non-alignée, ce qui lui permettra de jouer un rôle significatif sur la politique moyen-orientale des grandes puissances. La France et la Grande-Bretagne sont les grands perdants : la crise a prouvé leur manque d’autonomie face aux Etats-Unis, et la menace soviétique d’utilisation d’armes atomiques a mis au jour l’infériorité des puissances non nucléaires, et motivé la France pour intensifier son effort – déjà programmé – d’acquisition de l’arme atomique, indépendamment des Américains. Cette crise s’inscrit dans une dimension triple : la guerre froide, la décolonisation, et le conflit israélo-arabe. L’humiliation de la France et de la Grande-Bretagne illustre l’irruption du Tiers-Monde et la domination des Etats-Unis et de l’URSS dans les relations internationales, notamment par la supériorité du nucléaire, – remettant ainsi en question la place de la France dans le monde et son poids dans le jeu mondial des puissances. Cet échec diplomatique a achevé l’exclusion de la France du Proche-Orient, dans la mesure où l’ensemble des Etats arabes de la région ont rompu leurs relations diplomatiques avec elle, à l’exception du Liban. Son influence au Levant est ruinée : par sa connivence avec l’Etat d’Israël et leur agression conjointe d’un Etat arabe, elle s’est décrédibilisée aux yeux du monde arabe ; sa présence se limite dès lors à Israël, dont elle est le principal allié, et au Liban, traditionnellement francophile, notamment dans ses couches chrétiennes, encore majoritaires et dirigeantes à l’époque. La solidarité des Etats arabes a dépassé leurs divisions internes, et même les amis de l’Occident comme l’Irak ou la Jordanie se sont insurgés contre cet acte de colonialisme archaïque. Elle est non seulement montrée du doigt par les non-alignés et le bloc soviétique, en tant que puissance colonialiste, et également écartée des affaires internationales par ses alliés occidentaux, – les Britanniques s’étant vite ralliés aux Américains pour l’accuser de contribuer à propulser le Proche-Orient dans la sphère communiste en incitant son hostilité envers l’Occident. D’autant que la guerre d’Algérie prend de l’ampleur : « la crise de Suez n’a conduit qu’à intensifier le conflit et à accélérer son internationalisation », comme le remarque Frédéric Bozo [15]. En conséquence, les Etats arabes n’ont aucune raison de restaurer les relations diplomatiques interrompues, et l’hostilité envers la France s’accentue de jour en jour.
En revanche l’amitié franco-israélienne en sort renforcée : « Israël et la France ont à faire face à la même menace du panarabisme et du communisme » [16]. Malgré – ou grâce à – la déroute diplomatique par laquelle s’est soldée cette entreprise, la collaboration s’est non seulement maintenue, mais encore largement amplifiée : selon Elie Barnavi, « dans la foulée de la crise de Suez, les deux pays connaissent, bien au-delà de la raison d’Etat, un véritable roman d’amour » [17]. En effet, l’échec de Suez n’affaiblit pas l’idée qu’Israël est le meilleur moyen de pression sur Nasser : en armant et soutenant son ennemi, les Français se vengent en quelque sorte du soutien politique et logistique apporté par Nasser au Front de Libération Nationale (FLN). Ce soutien est d’ailleurs largement exploité pour justifier l’aide apportée à l’Etat hébreu, et considérablement exagéré par les services de renseignement israéliens, qui travaillent en étroite collaboration et fournissent des informations aux services français, en échange du soutien international de la France et des facilités accordées pour l’obtention du matériel militaire. Cette intimité hors du commun ne s’est pas arrêtée aux ventes d’armes conventionnelles et à la collaboration des états-majors : Shimon Peres révèle, en 1995, dans ses Mémoires, que c’est en marge des entretiens tripartites de Sèvres qu’un accord est prévu pour la mise en place d’un programme nucléaire commun. Il est conclu le 12 décembre 1956 entre le Commissariat à l’Energie Atomique et l’organisme israélien équivalent, l’Israel Atomic Energy Commission, et projette « la fourniture d’un réacteur et de l’uranium naturel nécessaire » [18]. Maurice Vaïsse souligne que la IVe République a ainsi ouvert à Israël « les portes du club nucléaire en favorisant l’osmose entre les institutions chargées de la recherche nucléaire et en l’aidant à construire un réacteur dans le désert du Néguev, celui de Dimona, ainsi qu’en édifiant une usine d’extraction de plutonium et en lui fournissant de l’uranium ». Selon lui, « si la vente du réacteur pouvait passer pour un transfert de technologie civile, le doute n’est pas permis pour le reste de la collaboration ». Enfin « le 21 août 1957, un accord est conclu, qui prévoit la coopération des deux pays pour la fabrication d’armes atomiques » [19].
Aussi cette alliance tacite est-elle d’une importance capitale pour Israël : la traditionnelle francophilie du peuple juif [20], le poids et le prestige que la France conserve tout de même sur la scène internationale, et le marché qu’elle représente pour son armement [21], conduisent Israël à entretenir l’amitié française. Les Israéliens sont donc prêts à tout pour protéger ces « relations d’amitié et d’alliance non écrite » [22] : c’est pourquoi, malgré la tendance naturelle des Israéliens à soutenir les peuples dans leur volonté d’émancipation, et à tisser des liens avec eux, ils ont adopté sur la question algérienne une ligne rigoureusement conforme à la politique française, notamment dans le sillage de la crise de Suez. Selon Michael Laskier, celle-ci « a poussé Israël dans l’orbite de la politique coloniale française. En échange de la fourniture de 200 tanks AMX 13 et 72 avions de combat Mystère, l’agence française de Renseignement (SDECE) demandait qu’Israël aide la France à contrer l’activité du FLN en Europe et ailleurs » [23]. Israël, envers et contre tout, défendait, à l’ONU et partout où l’occasion se présentait, la position officielle de l’Etat français. Et la France donnait également son assentiment aux entreprises israéliennes, à l’ONU et dans le cadre des relations bilatérales, notamment sur les questions vitales pour l’Etat d’Israël, l’armement et le nucléaire.
C’est ainsi que cette période a été qualifiée de « lune de miel » franco-israélienne. En effet, totalement isolée sur le plan international, tout comme l’Etat d’Israël à peine âgé de dix ans, leurs relations sont fondées sur des analyses convergentes de la situation internationale, ainsi que sur une communauté d’intérêts et une proximité de situation : considérés comme des handicaps à la politique de l’Occident envers le Tiers-Monde dans le cadre de la Guerre Froide, et montrés du doigt par les pays du Tiers-Monde, les Etats non-alignés, et le bloc de l’Est, les deux pays se consolent dans l’hostilité au nationalisme arabe incarné par Nasser. Cependant, l’internationalisation de la guerre d’Algérie conduit la IVe République à sa perte. Dans le but d’annihiler les soutiens extérieurs de l’insurrection algérienne – comme en 1956 –, le gouvernement Félix Gaillard autorise, le 8 février 1958, le bombardement du village tunisien de Sakiet Sidi Youssef, entraînant la mort de soixante-quinze civils. « Cette affaire place une fois de plus la France en position d’accusée sur la scène internationale. Les bons offices anglo-américains sont jugés comme un camouflet diplomatique » [24]. Selon Jean-Baptiste Duroselle, « c’est ce glissement vers une ‘solution américaine’ de la guerre d’Algérie qui déclenche, le 13 mai 1958, un véritable coup d’Etat des colons et de l’armée en Algérie » [25]. Comme le souligne Maurice Vaïsse, la France cumule les difficultés de la guerre froide et celles de la décolonisation, et la IVe République est morte de n’avoir pas su y faire face. A ce moment précis, avec l’Algérie en crise et à la tête d’un empire conséquent, la France est considérée comme « l’une des plus grandes nations colonialistes du monde » [26].
II- De Gaulle et le Proche-Orient
Finalement, « l’accession de De Gaulle au pouvoir se fait dans la légalité, sans coup de force apparent » [27]. A son retour aux Affaires en mai 1958, le général de Gaulle sait que « le rétablissement du rang international de la France implique d’abord de mettre fin à l’hypothèque coloniale » [28]. Néanmoins, son retour ne met pas fin à l’internationalisation du problème algérien, qui continue de peser sur la politique étrangère de la France. La majorité des pays arabes du Proche-Orient ont rompu leurs relations bilatérales avec la France à l’occasion de la crise de Suez, et la tournure prise par la guerre d’Algérie n’incite pas à leur rétablissement. Mais la mise à l’écart de la France n’est pas seulement le fait des Etats arabes : les pays de l’Est, les non-alignés, et une grande partie des Etats du tiers-monde se montrent solidaires de l’Algérie. Le général constate dès son retour au pouvoir la perte de puissance et l’isolement de la France dans les affaires internationales. Alors que dès 1957, la Jordanie, la Syrie et Oman connaissent des troubles internes inspirés par l’idéologie nassérienne, l’Egypte, que Maurice Vaïsse qualifie d’« épicentre de la région » [29], proclame avec la Syrie la création de la République arabe unie (RAU) le 1er février 1958 (rejointes en mars par le Yémen) ; en réponse à cette alliance qui menace ouvertement leur souveraineté, les monarchies hachémites d’Irak et de Jordanie forment le 14 février la Fédération arabe, plus généralement appelée l’Alliance hachémite, respectueuse des identités nationales [30]. L’Arabie saoudite, les émirats de la péninsule, la Libye et le Liban sont également à rattacher au camp occidental dans cette « guerre froide arabe ». La France, du fait de la guerre d’Algérie et de son absence au Proche-Orient arabe, reste à l’écart jusqu’à ce que le Liban, dernier fief arabe de l’influence française, soit atteint par la crise, et que la menace d’une guerre civile amène le président Chamoun à appeler à l’aide les Occidentaux. Le secrétaire d’Etat américain, John Foster Dulles, est en visite à Paris, et Français et Américains décident alors de ne pas intervenir. Mais contre toute attente, la monarchie hachémite irakienne de Nouri el-Saïd est renversée par un coup d’Etat militaire le 14 juillet, qui propulse le général Abd al-Karim Kassem au pouvoir. La Grande-Bretagne veut intervenir en Irak, mais les Américains s’y opposent. En revanche par crainte de voir les derniers alliés de l’Occident subir le même sort, notamment les cousins hachémites jordaniens et le Président Chamoun au Liban, Eisenhower décide de sauver ce qui peut encore l’être. Mais il veut mener seul ces opérations : il redoute que les Britanniques ne profitent de la situation pour intervenir également en Irak, et que la collaboration avec les Français ne crée un amalgame, une identification avec un pays qui a des liens si étroits avec Israël et est empêtré en Algérie dans l’une des dernières guerres coloniales. Au même moment, la Jordanie fait appel à la Grande-Bretagne. L’agacement français est à son comble : la France, une fois encore, n’a pas été admise au rang des puissances influentes au Levant ; mais cette fois c’est le général de Gaulle qui a la responsabilité de la France, et son irritation ne va pas rester lettre morte. Les Français ont été marginalisés par leurs alliés anglo-saxons pour la gestion de ces crises, alors même que le général de Gaulle, tout juste revenu au pouvoir, entend rouvrir les portes de l’Orient à la France. Dès le début des opérations américaines au Liban, sur lesquelles elle n’a pas été consultée, – elle a tout juste été prévenue lors du début de l’intervention [31] –, la France de De Gaulle se doit de répliquer et de faire entendre sa voix… en l’occurrence sa consternation. Un télégramme est adressé à Londres et à Washington le 17 juillet 1958 : Paris s’insurge de n’avoir pas été consulté sur toutes les décisions ; il met en avant les risques encourus par ses propres intérêts en cas d’intervention de l’Union soviétique, d’autant plus que les Américains ont utilisé les moyens logistiques de l’OTAN situés sur le sol français pour mener leur opérations [32]. Ainsi de Gaulle, à peine arrivé au pouvoir, voit la première crise internationale – interventions américaine au Liban et britannique en Jordanie – se dérouler sans qu’il soit consulté, ce qui va influencer l’élaboration de sa politique extérieure, notamment proche-orientale. La politique française sera définie en fonction de celle des Etats-Unis, pour s’en démarquer, moyen d’affirmer l’autorité et l’indépendance de la France. La prise d’autonomie de la France par rapport à ses alliés anglo-américains est ébauchée dès septembre 1958 dans les termes du mémorandum qui insiste sur le fait que sans une réforme de l’Alliance atlantique, la France prendra ses distances. Selon Frédéric Bozo, « les crises de l’été 1958, […] donnent [à de Gaulle] l’occasion de mesurer la faiblesse de la position française par rapport à ses partenaires anglo-américains, mais aussi de revendiquer plus d’influence sur les décisions occidentales » [33].
Le retour aux affaires du général de Gaulle et l’avènement de la Ve République engendrent une redéfinition profonde de la politique étrangère de la France, à l’origine des transformations des relations franco-arabes et franco-israéliennes. Nous allons étudier les années de la présidence du Général en trois tranches chronologiques : la première période est une période charnière, où la définition d’une nouvelle politique proche-orientale se dessine de manière théorique, mais la guerre d’Algérie continue d’entraver son application (A). La deuxième période, de la fin de la guerre d’Algérie au printemps 1967, voit la renaissance d’une politique arabe de la France et une prise de distance par rapport à Israël (B). Enfin la dernière période marque la politique proche-orientale de la France pour les décennies à venir : l’attitude inattendue du général de Gaulle lors de la guerre des Six jours, favorable aux Etats arabes, va devenir la règle de la politique étrangère de la France (C).
A- 1958-1962 : Une période de transition : du retour du général de Gaulle à la fin de la guerre d’Algérie
Le passage de la IVe à la Ve République implique une redéfinition profonde de la politique étrangère : dans la nouvelle Constitution, elle est le domaine réservé du Président, en l’occurrence le général de Gaulle. L’influence du ministre des Affaires étrangères, Maurice Couve de Murville, n’est sans doute pas à négliger. Le Quai d’Orsay dirige les opérations, mais les députés n’ont aucun pouvoir dans ce domaine. Le général de Gaulle revient au pouvoir avec « une certaine idée de la France », donc de l’orientation qu’il souhaite lui donner et de la place qu’elle doit occuper sur la scène internationale. Selon lui, le malaise est dû au passage difficile de l’état de grand empire à celui de puissance moyenne, qui affecte le sentiment national : ainsi, comme le rapporte Frédéric Bozo, il souhaite « ‘prendre’, sur la scène internationale et particulièrement dans le monde occidental, ‘une place qui nous soit propre, mener une action qui soit notre action’. Bref, restaurer l’indépendance nationale » [34]. Ce qui, pour de Gaulle, passe par une contestation délibérée du système bipolaire, pour réguler l’hégémonie américaine en Occident, l’emprise soviétique à l’Est, et l’ingérence des deux superpuissances au tiers-monde [35]. A cet effet, la France développe dès 1958 une politique d’ouverture vers le tiers-monde, dans laquelle le Proche-Orient occupe une place importante. Dès le 10 juin 1958, l’idée de reprendre pied dans le monde arabe, prônée par le Quai d’Orsay, est approuvée par de Gaulle de s’occuper le plus tôt possible de la restauration des relations diplomatiques avec les Etats arabes. Le choix de Maurice Couve de Murville, ancien ambassadeur au Caire (de 1950 à 1954), comme ministre des Affaires étrangères, augure d’ailleurs de cette volonté de rapprochement avec les pays arabes. Mais l’hostilité de Nasser, dont l’influence ne cesse de croître, est un handicap important : la priorité est donc de régler le contentieux né de la crise de Suez. Le 22 août 1958, des pourparlers aboutissent aux accords de Zurich, prévoyant l’indemnisation des actionnaires de la Compagnie du Canal et des entreprises et personnes dont les biens ont été séquestrés [36]. D’autre part, la France propose une conférence à quatre sur le Moyen-Orient, ce qui représente pour elle le seul moyen d’être considérée comme une puissance à part entière dans cette région, malgré son absence de relation avec les pays arabes du Proche-Orient. Seulement aussi longtemps que durera la guerre d’Algérie, le monde arabe ne sera en aucun cas réceptif à la nouvelle politique française. Le Général en est conscient : « La guerre d’Algérie, confie de Gaulle, est une épine dans le pied de la France qui infecte tout le corps. Ce conflit ridicule empêche la France de tenir sa place dans le monde. […] Il faut ramener la France aux vrais problèmes, ne pas laisser gaspiller outre-mer substance, énergie, et argent » [37]. En effet, malgré le fait que les dirigeants arabes sont sensibles à la personnalité du nouveau président, – lequel, à son arrivée au pouvoir, n’est impliqué ni dans les guerres de décolonisation ni dans l’attaque de Suez –, tous les pays arabes prennent fait et cause pour le Gouvernement provisoire de la République algérienne (GPRA) proclamé par Ferhat Abbas. Si le Bulletin du Service du Levant précise stoïquement que « cette initiative n’est évidemment pas de nature à faciliter l’amélioration de nos rapports avec les pays arabes » [38], c’est en fait un coup dur pour de Gaulle, qui n’admet pas qu’un autre gouvernement que celui de la France soit considéré comme souverain en Algérie. Et il n’entend pas renouer avec les Etats arabes tant que le rapport de forces lui est défavorable. Mais l’idée de l’autodétermination fait son chemin dans la politique française, jusqu’au référendum du 8 janvier 1961 qui recueille 75 % de oui en métropole, et 69 % en Algérie. Pourtant la route est encore longue avant que la France ne retrouve le chemin de l’Orient : les partisans de l’Algérie française mènent une tentative de putsch en avril 1961. De son échec naît l’Organisation armée secrète (OAS), qui, face au FLN et au GPRA – ardemment soutenus par l’Egypte et l’Irak –, redouble d’actions armées [39]. Les préoccupations de la Ligue arabe, généralement focalisées sur l’Etat hébreu, se concentrent sur l’Algérie, et donc alimentent l’hostilité envers la France. Ainsi, selon les termes même du ministre des Affaires étrangères Maurice Couve de Murville, « dans l’intervalle, c’est-à-dire entre 1958 et 1962, il n’était loisible que de marquer des orientations » [40].
En revanche, pour préparer le retour de la France en Orient, les relations franco-israéliennes, dont de Gaulle découvre stupéfait l’ampleur et l’intimité, sont problématiques. Son admiration pour Israël est connue : outre qu’il considère l’existence de l’Etat juif comme une « nécessité historique », il était agréablement surpris par son développement. Dans ses Mémoires d’espoir, il écrit que « la grandeur d’une entreprise qui consiste à replacer un peuple juif disposant de lui-même sur une terre marquée par sa fabuleuse Histoire, et qu’il possédait il y a dix-neuf siècles, ne peut manquer de me séduire » [41]. Son estime pour David Ben Gourion est certaine ; mais comme l’explique Samy Cohen, « pour l’homme d’Etat investi de responsabilités – surtout lorsqu’il s’agit, comme pour de Gaulle, d’‘assumer la France’ –, les sentiments pour tel ou tel homme d’Etat pèsent peu. […] Ils cèdent la priorité à l’idée de servir partout les intérêts de la France » [42]. Or ceux-ci conseillent de reprendre son indépendance vis-à-vis d’Israël dans les domaines militaire et nucléaire et de restaurer les relations avec les pays arabes. D’autant que l’excellence des relations franco-israéliennes ne cache pas leur dissymétrie : pour de Gaulle, « Israël représente un pays ami, un peuple courageux qui a droit comme il le dit ‘à la réparation de l’injustice dont il a été victime depuis des siècles’, un client déjà appréciable sur le plan de l’armement, un îlot de civilisation occidentale dans une région dominée par l’Islam. Mais Israël n’est qu’un Etat de 21 000 km2 avec peu ou pas du tout de réserves énergétiques, disposant de faibles atouts sur le plan international » [43]. Dès son retour au pouvoir, il s’emploie à « normaliser » [44] les relations franco-israéliennes, et à en atténuer l’éclat : une note du Quai d’Orsay indique qu’« un affichage moindre de notre intimité avec Israël est […] désirable » [45]. Selon Philip Cerny, la volonté de rationaliser les relations franco-israéliennes est directement liée à la conception gaullienne de la grandeur de la France dépourvue de ses colonies, dans un monde dominé par les hégémonies américaine et soviétique : les autres Etats, pour leur indépendance, doivent « mettre tout en œuvre pour coopérer en créant des ensembles plus larges comme la Communauté européenne ». Or la visibilité de l’entente franco-israélienne est perçue comme une entrave à la constitution d’un ensemble incluant la France en Méditerranée et au Proche-Orient [46]. Le général de Gaulle a mis au premier plan de ses priorités l’indépendance de la France. Indépendance vis-à-vis des deux blocs, ce qui signifie d’une part un refus du système intégré de l’OTAN et d’une Europe supranationale, mais aussi une parfaite liberté d’action par rapport à d’autres pays, notamment Israël. Il est en effet inconcevable de prolonger la collaboration nucléaire de la France, alors que de Gaulle estime que l’arme atomique « doit devenir la pierre angulaire d’une défense française indépendante » [47]. Aussi exige-t-il dès le mois de juin 1958, l’arrêt des projets de coopération nucléaire avec Israël, l’Allemagne fédérale et l’Italie : il exige qu’« ainsi cesse en particulier le concours prêté par nous à un début, près de Ber-Sheva, d’une usine de transformation d’uranium en plutonium, d’où, un beau jour, pourraient sortir des bombes atomiques » [48]. De même, l’étroitesse des relations franco-israéliennes dans les domaines militaire et du renseignement déplaît au Général : tout en maintenant les ventes d’armes à titre onéreux, il affirme vouloir mettre un terme « à d’abusives pratiques de collaboration établies sur le plan militaire, depuis l’expédition de Suez, entre Tel-Aviv et Paris et qui introduisent en permanence des Israéliens à tous les échelons des états-majors et des services français » [49]. Mais les liens tissés sont si solides que le processus de prise de distance, pour les questions nucléaires et militaires ne se fait pas du jour au lendemain. Du point de vue économique, il est notable que de plus en plus d’entreprises françaises cèdent au chantage au boycott de la Ligue arabe. En 1959, la Banque de l’Indochine - Djibouti accepte de montrer patte blanche : « soucieuse de ses intérêts en pays arabes, [elle] a renoncé à traiter toute opération avec Israël », et fournit une liste des propriétaires d’au moins 50 % des actions de l’entreprise sur laquelle ne figure aucun nom juif [50], ce qui revient à faire allégeance non seulement à l’aspect politique anti-israélien du boycott, mais encore à son caractère antisémite. Air France, qui avait prévu une collaboration avec la compagnie israélienne El-Al, se dédit au motif que les termes de ce contrat seraient en contradiction avec un hypothétique accord entre les compagnies d’aviation de l’Union européenne. La régie Renault, pour la signature d’un accord avec certains Etats arabes, accepte de se défaire de ses liens avec l’entreprise israélienne Kaiser-Fraser, en 1959 également. Au niveau diplomatique, le remplacement de Pierre-Etienne Gilbert, qui avait été un fidèle avocat de la cause israélienne au Ministère des Affaires étrangères de 1953 à 1960, par Jean Bourdeillette, témoigne de cette volonté de normalisation. Cette ligne politique est confirmée par une note du Service du Levant, qui souligne le « triple souci de ne pas sacrifier à Israël l’ensemble de nos intérêts aux Moyen-Orient, de ne pas faire, en toutes circonstances, figure de champions de la cause israélienne, et enfin de tenir compte de nos multiples engagements, parfois incompatibles avec les demandes de Tel-Aviv » [51]. La complaisance de la IVe République envers Israël n’est visiblement plus de mise. Dans les instances internationales, les gouvernements français et israélien ne sont plus aussi solidaires qu’auparavant. On discerne une certaine réticence française à soutenir Israël. Jean Bourdeillette ne fait pas mystère des objectifs de la France quant à Israël : « une clarification, une ‘démystification’ des rapports entre les deux pays, voilà ce qui pourrait être en route. […] De sérieux progrès ont donc été faits dans la voie de la normalisation des relations entre les deux pays » [52].
Cependant, la France est alors dans un consensus pro-israélien. Elie Barnavi écrit qu’« en France, extrême gauche et extrême droite exceptées, l’opinion publique, la grande presse, l’establishment politique et universitaire, le monde des arts et des lettres, sont dans l’ensemble chaudement pro-israéliens » [53]. D’autant que la guerre d’Algérie continue de faire rage, maintenant Français et Israéliens dans une communauté de combat : on fait le parallèle entre les moudjahiddins en Algérie et les fedayins qui font des incursions en territoire israélien, et leur financier commun, Nasser. Les gaullistes représentent les trois quarts des effectifs de l’Alliance France-Israël, et sont également très nombreux dans l’Association France-Israël [54]. Les difficultés à la remise en ordre des relations franco-israéliennes sont d’ailleurs saisissantes : fruit de la désobéissance de certains ministres, tels Jacques Soustelle, ou des habitudes prises par les états-majors, les liens étaient profondément ancrés et sont difficiles à défaire. Certaines pratiques se perpétuent malgré les directives gouvernementales. C’est le cas notamment pour les coopérations nucléaire et militaire. Enfin, l’accueil que le Général réserve au Premier ministre israélien David Ben Gourion est spectaculaire. Outre le fait qu’il s’agit de la première visite officielle d’un dirigeant israélien en France, l’entente entre ces deux hommes d’envergure est excellente, et l’admiration et l’estime mutuelles sont évidentes : les compliments échangés peuvent difficilement être considérés comme des courtoisies d’usage : « vous, Monsieur Ben Gourion, symbolisez en votre personne la merveilleuse résurrection, la renaissance, la fierté et la prospérité d’Israël ; à mes yeux, vous êtes le plus grand homme d’Etat de ce siècle ». A quoi Ben Gourion répond « c’est vous le plus grand homme d’Etat de notre temps. Je suis reconnaissant à vous et à votre Nation de l’aide magnifique que vous nous avez accordée » [55]. Samy Cohen précise que « la fin des relations privilégiées avec Israël ne signifie pas pour autant la fin des rapports d’amitié ». Mais à la suite de cette rencontre, l’ambassadeur Jean Bourdeillette, ayant appris la teneur de l’entretien entre de Gaulle et Ben Gourion par la presse israélienne, n’en croit pas ses yeux et demande au Quai d’Orsay confirmation [56] : cette attitude est assez révélatrice des directives qu’il a reçues, qui ne correspondent apparemment pas à ce type de déclaration d’amitié. Enfin, la plus importante preuve de sympathie est donnée par le Général en juin 1961, lors de la seconde visite officielle en France de Ben Gourion. L’accueil que de Gaulle lui a réservé est aussi spectaculaire que l’année précédente : « nous tenons à vous assurer de notre solidarité, de notre amitié, et je lève mon verre à Israël, notre ami et notre allié ». Pourtant, les négociations sont en cours entre les représentants français et le FLN et le GPRA [57]. Cette déclaration surprend les Israéliens, compte tenu des alertes données par les premiers signes d’éloignement manifestés depuis 1959 [58]. Si les relations franco-israéliennes perdent leur caractère privilégié, elles n’en demeurent pas moins amicales. La France n’a alors aucun intérêt à rompre avec Israël, puisque elle ne peut mener une politique cohérente dans la région tant qu’elle a les mains liées par la guerre d’Algérie – c’est ce conflit, davantage que ses liens avec Israël, qui entrave sa politique. De ce fait, la volonté de prendre une certaine distance vis-à-vis d’Israël peut être attribuée autant à la cohérence de sa politique d’indépendance qu’à une reprise, encore très hypothétique, des relations avec les Etats arabes.
Enfin, le 18 mars 1962, les accords d’Evian sont signés, et imposent un cessez-le-feu, en attendant la reconnaissance de l’Algérie indépendante le 3 juillet 1962. C’est une libération pour la politique étrangère de la France, et pour le Quai d’Orsay qui, en temps de guerre, ne pouvait en tenir les rênes. Le retour au calme lui donne une responsabilité nouvelle, qui va lui permettre de renouer avec sa traditionnelle politique musulmane.
B- 1962-1967 : Renaissance d’une politique arabe de la France
La perte des départements français d’Algérie est largement compensée par l’ouverture de nouveaux horizons en politique étrangère : de Gaulle peut mettre en pratique une politique de grande envergure, le tiers-monde et les non-alignés étant enfin libérés de leur solidarité inconditionnelle envers l’Algérie. Pour sortir du système bipolaire où une puissance moyenne comme la France risquait d’être étouffée, l’offensive lancée par de Gaulle envers le tiers-monde pour créer une zone hors de l’affrontement Est / Ouest peut prendre son envol. C’est cette dimension universaliste de la politique française qui l’aide à reprendre pied dans le monde non-aligné : le général de Gaulle présente la France comme une troisième voie, une alternative aux deux superpuissances, à la fois moins exigeante et moins dangereuse pour leur intégrité, avec comme garants les trois piliers de sa politique : indépendance, paix et coopération [59]. Au-delà de son aspect attractif pour les pays du tiers-monde, la réussite de ce projet instaurerait pour la France une sphère d’influence : « La France, selon de Gaulle, peut rassembler derrière elle, en un grand ensemble, ces nouveaux acteurs de la politique internationale » [60]. D’où la mise en avant de cette notion de « coopération », dont les anciennes colonies françaises bénéficient déjà. Ce programme d’aide au développement implique une rupture avec la conception traditionnelle de l’aide directe aux pays favorablement disposés politiquement, vers une assistance plus infrastructurelle, fondée sur l’envoi d’enseignants et de conseillers techniques pour aider les pays à créer leur propre base de développement [61]. Bien qu’à l’origine, cette politique ne s’adresse pas aux Etats du Machrek, et qu’ils n’en bénéficieront jamais dans les mêmes proportions que l’Afrique noire et le Maghreb, la conception de cette notion dispose favorablement l’ensemble des pays arabes envers la France. La coopération représente la posture que la France attendait de pouvoir prendre : dès la fin de la guerre d’Algérie, la décolonisation et la souveraineté des peuples sont présentées comme les constantes de la politique extérieure de la France [62].
Aussi, le terrain était préparé lorsque les accords d’Evian sont venus couronner l’ouverture de la politique française par leur effet libérateur. Le Quai d’Orsay note qu’immédiatement, « l’atmosphère est totalement modifiée à notre égard dans les capitales arabes » [63]. Les Etats arabes ont même déjà relevé le changement d’attitude de la France, qui ne soutient plus Israël inconditionnellement, et le problème palestinien a repris le devant de la scène, dès la fin de la guerre d’Algérie, supprimant du jour au lendemain la propagande anti-française. La question se pose alors de la stratégie à adopter pour la restauration des relations diplomatiques avec les différents Etats arabes : le général de Gaulle est ferme : « nous n’avons rien à ‘désirer’, et surtout rien à manifester, quant au rétablissement des relations avec les Etats arabes d’Orient. A cet égard, d’ailleurs, nous n’en ‘préférons’ aucun, car tous se sont très mal conduits à notre égard. A mesure qu’ils nous demanderont de reprendre les relations – s’ils le font, ce sera pour leur intérêt – nous examinerons la question cas par cas. […] Plus nous les ferons attendre et plus ils seront anxieux d’être admis » [64]. Ces lignes illustrent toute la philosophie du Général : en aucun cas il ne doute de l’attrait de la France pour les autres Etats, c’est cette certitude autoritaire qui, par contagion, donnera aux autres pays l’assurance de la grandeur de la France. Mais le Quai d’Orsay ne partage pas cet avis : les premiers Etats à manifester leur désir de rétablir des relations avec la France étant la Jordanie, le 2 juillet, et l’Arabie saoudite, oralement le 20 mars et formellement le 13 août, un traitement dans l’ordre des demandes produirait incontestablement un déséquilibre, puisque aucun Etat du camp nationaliste arabe ne s’est manifesté. « Nous paraîtrions ainsi prendre position trop nettement pour l’un des camps entre lesquels se divise le monde arabe et risquerions de compromettre le rétablissement de nos relations avec le pays qui reste la clé du Moyen-Orient – c’est-à-dire l’Egypte » [65]. Il s’agit donc de freiner les impatiences jordaniennes et saoudiennes, en attendant un signe de l’autre camp. Finalement le 1er septembre 1962, la demande officielle syrienne vient régler le problème. La stratégie du Général qui consiste à « se faire désirer » ne s’applique pas : il ne s’agit pas de faire attendre la Syrie, ce qui retarderait d’autant le processus pour la Jordanie et l’Arabie saoudite. Les relations diplomatiques sont restaurées les 9, 10 et 12 septembre, avec une priorité donnée à la Syrie – ce qui trahit tout de même une certaine préférence malgré la volonté affichée d’égalité de traitement entre les deux camps. Le processus prend un peu plus temps pour l’Irak, les relations sont rétablies le 18 janvier 1963. Pour l’Egypte, les négociations sur le règlement du contentieux (issu de la non-application par l’Egypte des accords de Zurich, qui eux-mêmes réglaient le contentieux né de la crise de Suez) retardent l’échéance. Mais la bonne volonté mutuelle aboutit à la reprise des relations diplomatiques le 4 avril 1963.
Tout comme les chefs d’Etat arabes, qui ont choisi de renouer avec la France au plus vite, plutôt que de la punir plus longtemps pour Suez et l’Algérie, les dirigeants français souhaitent cette nouvelle phase des relations entre la France et « le monde arabe dans un esprit positif » [66]. D’autant qu’avec l’Algérie française, s’envolent les espoirs de pétrole et de gaz naturel français au Sahara [67] ; l’avenir énergétique de la France doit être assuré par de bons rapports avec les pays producteurs. Aussi de Gaulle commande-t-il à Jean-Marcel Jeanneney un rapport sur la coopération avec les pays en voie de développement. La partie concernant le Moyen-Orient est rédigée par l’ambassadeur Jean Chauvel : il affirme que l’action de la France dans le monde arabe « n’est pas seulement acceptable », mais « désirée » [68]. Les diplomates français conservent toutefois quelques réticences vis-à-vis de Nasser. Pourtant l’Egypte représenterait un atout important pour la politique extérieure de la France axée sur le dépassement des blocs : sa stratégie d’ouverture envers l’Est, confortée par la perte de prestige de l’Union soviétique dans le sillage des crises de Berlin et de Cuba, et vers les non-alignés et le tiers-monde, est incohérente sans relations avec l’Egypte. Principal pays arabe par la taille, l’influence, et la position géographique entre l’Afrique et l’Asie, l’Egypte et le nassérisme sont à leur apogée. Le chargé d’Affaires français en RAU, Henri Froment-Meurice, l’indique d’ailleurs dès la fin de l’année 1963 : l’Egypte n’est pas une puissance mondiale, mais elle a la capacité de nuire aux intérêts de la France, notamment en Afrique et dans le monde arabe, deux cibles du discours gaulliste anti-blocs. Il souligne également que la France « possède une vocation privilégiée » pour combler les espoirs de l’Egypte d’accéder à la civilisation industrielle et intellectuelle du XXe siècle, sans être exploitée par l’Occident [69]. Auprès de la France, les Etats arabes jouent la carte de la diplomatie politique : le général de Gaulle reçoit à Paris un défilé de dirigeants arabes. Le roi Hussein de Jordanie ouvre la marche en septembre 1963, couronnant ainsi le rétablissement des relations entre la France et le monde arabe, comme l’affirme de Gaulle : cette visite est « la preuve de cette tendance réciproque de la France et du monde arabe de l’Orient à renouer entre eux les rapports particuliers étroits […] et amicaux […] que tout commande aujourd’hui de rétablir et de développer » [70]. C’est ensuite le général Hafez, président syrien, reçu par de Gaulle le 11 novembre 1964, qui ne prône ni plus ni moins que la destruction d’Israël, « le retour à l’état antérieur » dans le langage diplomatique. Pour toute réponse, de Gaulle se contente de répéter son discours habituel aux chefs d’Etats arabes, indiquant que la France n’a aucune responsabilité dans la création d’Israël, qu’il est un fait accompli, et que « la France ne l’aide pas et ne lui fait pas de cadeau » [71]. Quelques jours plus tard, Hussein est à nouveau reçu par le Général, auprès duquel il atténue le discours syrien par sa modération qu’il présente comme la voix de la majorité des Etats arabes [72]. En mai 1965, c’est le président Hélou du Liban qui est accueilli à Paris. De Gaulle l’invite à ne pas chercher le conflit avec Israël autour du projet arabe de détourner les eaux des affluents du Jourdain, dans le but avoué d’empêcher Israël d’en bénéficier [73]. Puis à la suite du sommet arabe de Casablanca de septembre 1965, le roi Hussein se rend à nouveau à Paris, confirmant ainsi son rôle tacite de temporisateur entre l’Occident et les Etats arabes. Enfin, les diplomates français étant de plus en plus sensibles à la personnalité du Raïs égyptien, le maréchal Abdel Hakim Amer, Vice-Président de la République arabe unie et gendre du colonel Gamal Abd el-Nasser, devient, en octobre 1965, le premier homme d’Etat égyptien invité en France depuis près de dix ans. Cette visite est un symbole fort, que Robert Grant décrit « comme la consécration de la fin du contentieux franco-arabe, [et qui] devient le départ d’une politique arabe française plus agressive et orientée vers les pays arabes ‘progressistes’ » [74]. A l’occasion de cette visite, de Gaulle réitère son habituel discours sur Israël : « la France n’a pas créé Israël. Ce sont les Soviets, les Anglais et les Américains » ; mais « Israël est devenu un Etat et cet Etat travaille et progresse ». Il insiste sur le fait qu’« Israël ne doit pas exagérer » [75]. Le discours d’Amer est plus modéré que celui que Ahmed Fawzi sert à Maurice Couve de Murville. Le Vice-Président chargé des Affaires étrangères reproche à la France l’aide procurée à Israël dans le domaine nucléaire à la fin des années cinquante. [76]. Cette visite marque un tournant dans la politique arabe de la France. L’Egypte assume désormais une place centrale dans la politique française au Proche-Orient. André Malraux, ministre de la Culture, s’y rend en mars 1966 pour signer un accord de collaboration culturelle, et Hervé Alphand, Secrétaire général du Quai d’Orsay, s’attarde quatre jours au Caire lors de sa tournée proche-orientale, en 1966. Il en profite pour souligner que la France entretient des « relations normales avec l’Etat hébreu », qui n’entravent pas l’amitié franco-arabe. On envisage même un échange de visites de Nasser à Paris et de De Gaulle au Caire [77]. Les bonnes relations franco-égyptiennes sont très utiles à l’ensemble de la politique extérieure de la France : l’Egypte est la première puissance arabe, et elle maintient des relations étroites avec le tiers-monde et le bloc soviétique, deux cibles du discours français sur l’indépendance nationale. Le général de Gaulle reçoit encore M. Pachachi, ministre des Affaires étrangères irakien, en juillet 1966, puis de nouveau le roi Hussein de Jordanie en août de la même année, et enfin le nouveau Président syrien Makhos, qui a renversé le général Hafez. Le dirigeant syrien est toujours le plus virulent à l’encontre d’Israël. De Gaulle lui tient le laïus usuel sur le fait que ce n’est pas la France qui a créé Israël, « nous n’y sommes pour rien et la France était dans une telle situation à l’époque qu’elle ne pouvait jouer un rôle actif dans cette affaire ». Il ajoute en outre que « ce sont les Anglais, les Américains et les Russes qui ont constitué cet Etat » [78], alors que les Anglais se sont abstenus sur le vote du plan de partage contrairement aux Français qui ont finalement voté pour, – sans doute fait-il allusion à la déclaration Balfour, mais dans le contexte de la situation de la France à la fin de la Deuxième guerre mondiale, c’est un raccourci un peu rapide. Par ailleurs, sur le fait que la France n’aide pas Israël, quand la majorité, – voire la totalité – de l’armement israélien est d’origine française, est également une manière de réécrire l’histoire, qui semble ne gêner en rien le chef de l’Etat français.
Peu à peu, et avec plus ou moins de diplomatie et d’insistance, « les Arabes veulent faire de l’abandon de l’Etat hébreu la condition de la reprise de la coopération avec la France », nous dit Maurice Vaïsse. Il insiste sur le fait qu’au fur et à mesure que les relations franco-arabes s’améliorent puis se développent, « l’alliance franco-israélienne se desserre » [79]. Or dans la perspective globale de la politique étrangère de la France, Israël sert beaucoup moins les ambitions françaises – s’il ne les handicape pas –, que les Etats arabes : ces derniers sont en effet un vecteur essentiel de la politique de coopération que Paris compte développer en direction du tiers-monde [80]. Dans les sphères gouvernementales, la tendance pro-israélienne est progressivement écartée : parfois ses partisans étaient également des défenseurs de l’Algérie française, comme Jacques Soustelle, éloigné en février 196o ; mais d’autres sont évincés sans raison apparente, comme Pierre-Etienne Gilbert, remplacé en octobre 1959 par Jean Bourdeillette. Sur le plan militaire également, le renouvellement des cadres permet la séparation effective des états-majors français et israélien, là où les ordres n’avaient pas suffi. De Gaulle doit cependant s’insurger contre ces habitudes pour les faire cesser : en mai 1963, il affirme que « nous ne devons pas non plus laisser notre état-major s’entretenir de cette hypothèse avec l’état-major ou les attachés militaires israéliens. Ces entretiens créent des équivoques et ne présentent aucun avantage » [81]. Quelques jours plus tard, le 4 juin, il laisse parler sa colère : « Ces conversations d’états-majors, qui ont lieu comme si la France était engagée à quelque chose, sont inadmissibles et doivent cesser immédiatement » [82]. A la même époque, le rapport Jeanneney est sévère quant aux relations franco-israéliennes : elles « hypothèquent » l’action française dans le monde arabe et « ne servent en aucune façon le crédit de la France en Arabie ». La coopération avec l’Etat hébreu doit être reconsidérée, « tant en raison du degré de développement très marqué de ce pays, que de son caractère hétérogène par rapport à l’ensemble qui l’entoure » [83]. Il faut souligner le caractère subjectif de ces propos : il paraît difficile, en pleine guerre froide arabe, d’admettre l’homogénéité du Proche-Orient arabe que Chauvel suggère. C’est une négation de leurs différences, qu’ils revendiquent pourtant dès qu’il ne s’agit pas de la question israélienne, et un encouragement à leur unique point commun, l’hostilité envers l’Etat juif. Mais le point de vue est explicite : il trahit la détermination du gouvernement à mettre un terme aux relations privilégiées avec Israël. Mais à part le Quai d’Orsay, qui dans l’ensemble ne cache pas sa volonté de prendre ses distances, personne n’envisage un « refroidissement » franco-israélien. Pour les ventes d’armes, lorsque le Quai se prononce contre une transaction, il n’est pas rare que de Gaulle tranche en faveur d’Israël, comme pour les quatre formations de 18 Mirage III (soit 72 pièces) en 1961, vente à laquelle le Quai et Maurice Couve de Murville lui-même s’étaient opposés, mais que le Général a autorisée [84]. De Gaulle était particulièrement sensible au lobby de l’industrie militaire, lequel coïncidait souvent avec les intérêts israéliens [85]. La différence principale est que ces contrats d’armement sont à présent tenus secrets, et que les relations, notamment dans le domaine militaire, prennent un tour plus discret et revêtent parfois « la forme d’une alliance sournoise » [86]. Néanmoins, le nouveau Premier ministre israélien, Levi Eshkol, est reçu à sa demande à l’Elysée en juin 1964. Bien que le Premier ministre Georges Pompidou lui explique que la France ne vendra dorénavant à Israël que des armes défensives [87], le général de Gaulle le reçoit très cordialement, et lui réaffirme qu’Israël est « l’ami et l’allié de la France » [88]. Mais il s’agit de la dernière marque d’amitié de la France envers Israël au niveau diplomatique. Paris ne reçoit plus d’Israélien, ni n’envoie en visite des représentants du gouvernement ; rien n’est prévu même pour compenser la multiplication des visites d’officiels arabes, au point que le nouvel ambassadeur français à Tel-Aviv, Bertrand de la Sablière, s’en inquiète : « il me paraît évident que l’opinion espère et attend d’ici quelques mois un échange de bons procédés qui mettrait, à ses yeux, vis-à-vis de nous, Israël sur le même plan que ses adversaires arabes. Il serait peut-être opportun de satisfaire, même discrètement, ces modestes désirs » [89]. Pourtant le Quai d’Orsay a peu à peu repris la conduite des affaires extérieures au Proche-Orient, ce qui contribue à donner à l’orientation de la politique française une tendance pro-arabe qui « affectait négativement les relations avec Israël », selon Samir Kassir et Farouk Mardam-Bey [90]. Cette orientation n’est pas rendue publique : elle est décelable par les Israéliens, prompts à repérer le moindre geste français en faveur de leurs ennemis, par certains membres du gouvernement, et au fil des archives diplomatiques. Les relations sont peu à peu réduites aux transactions de matériel militaire, ce qui continue de faire illusion. Il est certain que ce sont des critères commerciaux et stratégiques, au moins autant que politiques, qui dirigent cet aspect de la politique française ; c’est aussi conforme aux intérêts diplomatiques : la France compte servir un jour de médiateur au conflit israélo-arabe ; elle doit conserver une influence sur les deux parties, et il est évident que sans les ventes d’armes, la France n’aurait plus aucune influence sur l’Etat hébreu.
Les raisons profondes de la nouvelle orientation de la politique française se trouvent à différents niveaux : du point de vue économique d’abord, Jacques Frémaux explique que la France est amenée à « tenir compte des réalités |




