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Compte-rendu du débat Afidora « L’Occident face à la menace nucléaire iranienne » Sciences-Po, le 13/02/2006
Intervenants : Michel Darmon, Ingénieur Général du Génie Maritime Bernard Hourcade, directeur de recherche au CNRS en Monde Iranien et Indien Efraïm Inbar, professeur à l’Université Bar Ilan Barah Mikaïl, chercheur à l’IRIS
Modération (AFIDORA) : Sarah Gavison-Chauveau
Introduction au débat Avant de laisser la parole aux intervenants qui nous font l’honneur de débattre ce soir de l’Occident face à la menace nucléaire iranienne, je vais vous présenter brièvement les contextes historique et contemporain qui nous amènent à aborder ce sujet.
Il y a trois périodes à distinguer dans le problème de la prolifération nucléaire : - Les années 1950-60, marquées par la mise en place de puissances nucléaires officielles. - Les années 1960-70, où la coopération permet à d’autres pays d’accéder au nucléaire. - Enfin, alors que le début des années 1990, et la fin officielle de la guerre froide, se caractérisent par une diminution des Etats proliférants, on sait que l’Inde et le Pakistan possèdent l’arme nucléaire, et des doutes planent sur les intentions de la Corée du Nord et de l’Iran.
Dans ce cas spécifique, le programme nucléaire civil iranien est mis en place en 1967 par l’achat du premier réacteur aux Etats-Unis. Il est aussi soutenu par Israël, l’Allemagne fédérale et la France. Le réacteur de Buchehr est achevé à 77 % lors la révolution islamique en 1979. Ensuite, les ayatollahs délaissent le nucléaire pendant quelques années. Il redevient une priorité en 1983-84, dans le cadre de la guerre Iran / Irak de 1980 à 1988. Le programme irakien est en avance, et les belligérants se livrent à une course à la bombe, détruisent les installations de leur ennemi.
Après la guerre, les projets nucléaires de Téhéran sont réactivés. Au début des années 1990, le président Hachemi Rafsandjani constitue une équipe de 54 experts essentiellement Russes et Chinois. L’AIEA soupçonne l’Iran d’avoir repris le chemin du nucléaire, et en 1993, la CIA annonce que Téhéran mène un programme nucléaire clandestin. Les Etats-Unis s’inquiètent notamment du transfert de compétences apporté aux Iraniens par les Russes en matière nucléaire, qui reconstruisent la centrale de Boushir, et par la Chine et la Corée du Nord en matière de missiles. D’ailleurs, en décembre 2001, Hachemi Rafsandjani déclare que si « le monde islamique possède les armes qu’Israël tient à sa disposition aujourd’hui, les impérialistes seront stoppés car une bombe lancée sur Israël détruirait tout ».
En octobre 2002, le Conseil National de la Résistance Iranienne, principale coalition d’opposants au régime des mollahs, dévoile un programme nucléaire complet, la construction à Natanz d’une usine d’enrichissement de l’uranium, et à Arak d’une usine de fabrication d’eau lourde. Mais le gouvernement iranien soutient que les installations sont destinées à des fins pacifiques. Ces révélations sont à l’origine de la crise actuelle.
En février 2003, Mohammed El Baradei, directeur général de l’Agence internationale pour l’énergie atomique, lance le programme d’inspection et en juin 2003, il demande à l’Iran de signer le Protocole additionnel au Traité de non-prolifération (le traité a été signé par l’Iran en 1970) qui autorise les visites inopinées des installations nucléaires. L’Iran le signe le 18 décembre 2003. Mais en février 2004, un rapport de l’AIEA découvre que l’Iran a omis de signaler qu’il possédait les plans et des éléments d’une centrifugeuse très sophistiquée, dite Pak-2, qui permet de produire beaucoup plus vite un uranium hautement enrichi, de qualité militaire. L’AIEA demande à l’Iran de cesser toute activité nucléaire sensible, ce que l’Iran semble s’engager à faire le 15 novembre, en signant les accords dits de Paris. La troïka européenne est mise en place pour mener les négociations avec Téhéran.
Mais le nouveau Président Mahmoud Ahmadinedjad, élu au printemps 2005 annonce dès juillet la reprise de la conversion d’uranium à Ispahan. Depuis la situation ne cesse de s’envenimer avec les provocations du nouveau président : le 26 octobre, il prévoit qu’Israël sera rayer de la carte. Le 8 décembre, il met en doute l’extermination des Juifs et prône l’installation de l’Etat hébreu en Europe.
Dans sa Résolution du 4 février 2006 l'AIEA explique qu’« après trois ans de vérifications intensives l'Agence n'est pas en mesure de clarifier des points importants concernant le programme nucléaire iranien ou de conclure qu'il n'y a pas de matériaux ou d'activités nucléaires cachées en Iran. » L'AIEA note que l'Iran est en possession de documents suspects lui permettant de fabriquer « des composants d'armes nucléaires ». Elle lui a donné jusqu’au 6 mars pour cesser ses recherches atomiques, date à laquelle le dosser nucléaire iranien sera transmis au Conseil de Sécurité des Nations Unies.
Alors : - Faut-il croire les dirigeants quand ils nous affirment que leurs ambitions sont exclusivement civiles, alors que Ali Larijani, secrétaire général du Conseil de sécurité supérieur iranien, a déclaré lundi 6 février 2006 que l'Iran avait atteint la capacité de production de matériel destiné à la fission nucléaire ? - Dans le cas contraire, quels sont les dangers pour l’Occident et pour Israël d’un Iran possédant des armes nucléaires ? - Quels sont les moyens de la communauté internationale pour empêcher l’Iran d’acquérir de telles armes ? - Et enfin, quelles sont vos prédictions sur la suite des événements, qui semble compromise par les derniers retournements et la menace à peine voilée d’Ahmadinedjad de retirer l’Iran du Traité de non prolifération nucléaire ? Une solution diplomatique est-elle encore possible ?
Pour nous éclairer sur questions, et y apporter quelques éléments de réponses, sont présents à cette table le Général Darmon, Ingénieur général du Génie maritime, qui a travaillé au Service Technique des Constructions et Armes Navales, et à l’Institut National de Recherche et de Sécurité ; il a été aussi président de l’association France-Israël, et en est actuellement le président d’honneur. Efraïm Inbar, professeur d’Etudes politiques à l’université Bar Ilan et directeur du Begin / Sadate Center for strategic studies, spécialiste des problèmes de sécurité et des relations internationales au Moyen-Orient. Barah Mikaïl, chercheur en Sciences politiques, qui a fait une thèse sur la politique américaine au Moyen-Orient de 1945 à nos jours. Il est également chercheur à l’Institut de Recherche Internationales et Stratégiques (IRIS) et enseigne à Paris VIII – Saint Denis. Et Bernard Hourcade, directeur de recherches au CNRS au département des mondes iranien et indien, géographe spécialiste de l’Iran et du Moyen-Orient.
AFIDORA : Quelle crédibilité accorder à l'Iran quand le chef des négociateurs Ali Laridjani annonce dans une déclaration du 06 février que l'Iran a atteint un niveau de développement nucléaire lui ouvrant la voie vers l'arme atomique ? L'Iran a-t-il réellement une capacité nucléaire ? Peut-on croire que l'Iran se cantonnera dans un usage purement civil ?
Bernard Hourcade : C'est à l'époque du Shah que l'Iran a signé le Traité de non-Prolifération Nucléaire (TNP), soit il y a plus de 25 ans, et il a décidé en décembre 2004 d'appliquer volontairement le Protocole Additionnel au dit traité, qui autorise les inspecteurs de l'Agence Internationale de l'Energie Atomique (AIEA) à pratiquer des contrôles inopinés sur tout le territoire iranien. En réalité, l'Iran est sous contrôle depuis 2003 (pour ce qui est contrôlable). L'histoire du nucléaire militaire iranien remonte à la guerre Iran-Irak, au début des années 80, quand un programme de développement nucléaire a été engagé pour pouvoir opérer un contrepoids à l'Irak, qui était censé pouvoir aligner des Armes de Destruction Massive (ADM).
Quand l'Iran déclare "je n'ai pas de programme nucléaire militaire", il dit vrai, mais on sait très bien qu'il peut l'atteindre sans problèmes majeurs en quelques années, voire quelques mois. Ceci à l'instar de l'Allemagne, de la Suède, de la Suisse ou du Japon, qui ont les moyens technologiques de développer l'arme nucléaire en quelques mois à partir de leurs installations civiles actuelles. L'Iran a donc la capacité théorique d'acquérir l'arme nucléaire, car il en a tous les moyens : financiers, technologiques, politiques.
Que l'Iran puisse acquérir l'arme nucléaire ne fait aucun doute. Dans le rapport de forces actuel, il s'agit plus de croire ou de ne pas croire les déclarations de l'Iran. La question qui se pose à mon sens est maintenant : Comment contrôler ce potentiel ?
Général Darmon : Je souhaite apporter quelques compléments historiques. En octobre 2003, l'AIEA adresse à l'Iran un ultimatum échéant le 31 octobre, le sommant d'abandonner son programme nucléaire sous peine de saisine du Conseil de Sécurité des Nations Unies. Et mercredi dernier, soit en 2006, cette même agence somma fermement l'Iran de se conformer aux résolutions de l'ONU. Il est intéressant de noter qu'entre ces deux déclarations, deux ans se sont écoulés ! S'ajoutent à celles-ci d'autres déclarations de Matamore émanant du Quai d'Orsay, notamment sous l'ère Villepin.
Ensuite, si l'Iran et le Pakistan ont signé le TNP, ce n'est pas le cas d'Israël… Le Quai d'Orsay a ce travers de vouloir traiter tout le monde de la même façon, ce qui ne doit évidemment pas être le cas, et a abouti à des déclarations irresponsables, comme celle exigeant d'Israël de désarmer son arsenal nucléaire. Ceci dans une relative unité ; il ne s'est trouvé que peu de gens pour opposer un point de vue contradictoire, dont Alain Pierret, qui eut à prendre des positions courageuses, en déclarant qu'il ne se trouve personne de bonne foi pour mettre sur un même pied Israël d'une part, et Iran et consorts de l'autre, Israël détenant une arme atomique de dissuasion, et non d'impérialisme. Ceci pour indiquer à quel point coexistent des fossés d'interprétation en matière de diplomatie.
Quand il déclare le 26 octobre 2005 qu'il faut rayer Israël de la carte, le président iranien Mahmoud Ahmadinejad exprime sa vision du monde, selon laquelle le monde islamique est en guerre totale avec les infidèles, dont Israël est la tête de pont, et qu'il s'agit d'un combat historique entre le monde islamique et un monde oppresseur, depuis des centaines d'années. L'Occident feint de ne pas entendre les déclarations agressives dans lesquelles il est nommément visé, et se doit donc de répondre ! (Par exemple, et au minimum par un rappel d'ambassadeurs, pour consultations).
Ceci n'est à la limite pas l'apanage du président actuel, puisque l'ancien président réformateur Mohammad Khatami déclara lors de sa prise de fonctions qu'Israël est le "cancer de la région".
En conclusion, contre un état gangster, qui a pourtant un peuple admirable, il n'y a qu'une Europe ultra-munichoise qui cultive, avec ses déclarations à élastiques, un attentisme coupable. Quant à l'AIEA, elle n'a pendant longtemps fait que décider de saisir le Conseil de Sécurité "ultérieurement" ! Cela ne fait qu'une semaine que ledit conseil est effectivement saisi du dossier.
AFIDORA : Quelles sont les ambitions réelles de l'Iran ? (Militaires, …)
Barah Mikaïl : Je ne serai pas très éloigné de ce qu'a dit Bernard Hourcade. Effectivement, on ne peut pas croire que l'Iran prévoie de se limiter à la sphère nucléaire civile. Une remarque sur le titre du débat de ce soir : il faut aussi envisager les risques pour l'Iran de développer une technologie nucléaire militaire. Il ne faut pas non plus occulter la menace pour les pays arabes. Les fondamentalistes en Arabie Saoudite dénoncent la politique américaine au Moyen-Orient, qui a actuellement pour effet d'aboutir à la création d'un "Croissant chiite", en Mésopotamie.
Ensuite, il ne me semble pas pertinent d'opérer une distinction entre pays responsables et pays non-responsables, car il est bien d'autres critères pour décrire des nations. Ceci d'autant plus que ce sont souvent les institutions internationales qui définissent les critères créant des catégories d'Etats recommandables, et ces institutions souffrent de dysfonctionnements juridiques internes, comme, par exemple ici, le TNP. Par exemple : quand la Corée du Nord s’est retirée du TNP le 10 janvier 2003, elle était juridiquement dans son droit !
Il se trouve que malgré ses déclarations, la troïka européenne qui mène les négociations sur l'équipement nucléaire iranien n'est pas prête à aller en Iran. Une étude récente d'un centre de recherches britannique montre qu'il serait suicidaire de s'en prendre actuellement à l'Iran.
Efraïm Inbar (traduit de l’anglais par Jérémy Ghez) : Je vais tâcher d'exprimer un point de vue représentatif de la pensée en Israël au sujet de la réelle volonté de l'Iran d'anéantir Israël, et de la réalité des risques.
L'Iran donne une image troublante. Il s'agit d'un régime radical, qui déteste la culture occidentale, et la dénigre comme décadente. Ceci explique le comportement radical de l'Iran, ancien empire comme tant d'autres. D'autre part, il s'agit d'un régime irrationnel en ceci qu'il est prêt à sacrifier des millions de vies pour porter l'Islam par-delà les frontières, et donner ainsi corps à sa vision du monde. A ce titre, il ne quantifie pas le coût d'un conflit nucléaire comme la plupart des autres régimes (dont les démocraties).
Il s'agit donc d'un régime dangereux, et à ce régime il n'y a qu'une solution à opposer : la modernisation, et non l'Islam. Quand les dignitaires du régime iranien parlent de destruction, il ne s'agit pas de rhétorique, mais de leur projet politique, sentiment renforcé par la conviction que Dieu est avec eux (et Dieu fait beaucoup de choses en politique…). C'est pourquoi ce régime doit absolument être neutralisé. Israël est un avant-poste de l'Occident au Moyen-Orient, qui est aux prises avec une menace bien réelle. Par exemple, l'Iran poursuit un programme de développement de satellites militaires, avec lequel il pourrait tout à fait frapper n'importe quel endroit du globe.
Par conséquent, il n'y a qu'un chemin pour neutraliser le régime iranien actuel : lui faire comprendre que s'il ne met pas un terme à ses projets destructeurs, il en paiera le prix fort. Car ils comprennent parfaitement bien que s'ils ont la bombe nucléaire à leur disposition, ce sera bien plus difficile de les détruire.
Bernard Hourcade : Au niveau du Moyen-Orient, il existe également le risque de la course à l'armement avec d'autres pays. Le danger iranien n'est pas vu de la même façon par tous les pays. Ainsi, les Etats-Unis considèrent que la question iranienne n'est pas un problème d'ordre nucléaire. Il s'agit pour eux d'un contentieux politique qui remonte à la fin de l'ère du Shah, et la prise d'otages à l'ambassade des Etats-Unis en Iran, qui s'était soldée par le départ des Américains du pays, défaite d'autant plus humiliante qu'il n'y a pas eu un seul mort ni blessé. Depuis lors, l'Iran n'est plus la tête de pont qu'il a été pendant longtemps pour les Etats-Unis.
Le rapport de forces est actuellement différent : le problème iranien est plus grave que le seul contrôle d'un rogue state (qu'il est par ailleurs). Par exemple, imaginons que demain, Ahmadinejad soit mis de côté. On bascule alors dans un inconnu total. Ceci pour dire que la tête de pont actuelle de l'Occident au Moyen-Orient n'est pas Israël… mais la société iranienne, opposée à 60% au régime d'Ahmadinejad, largement occidentalisée, instruite, en évolution vers un ancrage solide dans une bourgeoisie moyenne. L'enjeu est là : le régime iranien, pour se maintenir, doit contrôler cette société civile. Car il ne faut pas se leurrer : Ahmadinejad ne fait que perpétuer la politique de rupture entamée il y a 25 ans avec la Révolution Islamique, et poursuivre l'œuvre de son prédécesseur à la présidence, Mohammad Khatami, dont le dernier acte avant la fin de son mandat fut de relancer l'enrichissement d'uranium en Iran.
Par conséquent, il est important d'avoir le schéma suivant à l'esprit : après les provocations du président iranien, c'est maintenant qu'il faut prendre la décision de bombarder l'Iran, car c'est de toute façon une obligation morale pour tout pays que de disposer d'une arme pour pouvoir se défendre. Tant que l'Iran n'a pas effectivement la bombe nucléaire entre les mains, on peut encore agir.
Mais c'est là tout le problème : en l'absence de menace tangible, il s'en trouve pour freiner toute velléité d'action. C'est le cas de la Chine et de l'Inde, actuellement dépendants du pétrole iranien pour une proportion significative.
Quelles solutions sont envisageables ? On ne peut pas envisager un bombardement significatif des installations nucléaires iraniennes, car ce serait légitimer le régime, sans régler le problème, puisque l'Iran a atteint un niveau de développement technologique qui ne le rend plus dépendant de quelques installations de pointe. On peut toujours mettre en place un boycott culturel de l'Iran, mais soyons réalistes, le retrait d'ambassadeurs n'est pas une sanction contre un Etat voyou. C'est là une différence fondamentale entre les diplomaties américaine et européenne (celle de la troïka), qui pratiquent un dialogue critique avec tout Etat, fût-il voyou. C'est ainsi que pendant des années, les diplomates européens se sont épuisés au contact des Iraniens. Mais ils ont pu prendre conscience que l'Iran n'est pas la Corée du Nord. Ainsi l'Iran a-t-il fait sa révolution culturelle il y a 25 ans, et emprisonne actuellement ses Luther et ses réformateurs religieux (c'est là qu'est le danger). Pour l'Union Européenne, il y a là une façon d'intégrer l'Iran dans ses discussions, puisqu'il est désormais impensable d'empêcher l'Iran d'être technologiquement sous-développé. Il faut absolument l'intégrer démocratiquement avant que ce ne soit un Iran socialement avancé sur une autre voie que celle de la tolérance avec l'Occident.
Nous sommes donc en présence d'une course entre la bombe nucléaire et la démocratisation. La mise sous tension est évidente, avec la transmission du dossier nucléaire iranien au Conseil de Sécurité d'un côté, et Ahmadinejad de l'autre, qui est devenu un héros dans le monde musulman, comme sachant s'imposer face à l'Occident.
Se pose alors la question du contrôle durable de l'Iran, étant entendu qu'il pourra faire ce qu'il veut technologiquement. L'enjeu est de voir ce que sera l'Iran dans vingt ans, et non pas uniquement demain.
AFIDORA : De quels moyens dispose la communauté internationale, après l'aveu d'impuissance de l'AIEA ?
Barah Mikaïl : Je ne vois pas quels sont ces moyens. Mais on peut pointer quelques tensions dans les mondes arabe et musulman.
Il n'est pas certain qu'une majorité des Iraniens soit en désaccord avec le régime en place. Ce qui est sûr est que ce dernier voit ses déclarations portées dans tout le monde musulman, car elles s'alimentent de foyers de tension effectifs : - Le conflit israélo-palestinien, qui n'en finit pas de ne pouvoir se trouver une issue.
- Le bras de fer entre les Etats-Unis et l'Irak, qui s'élargit aux sphères Occident-monde arabe.
Par ailleurs, il est notable que la plupart des gouvernements arabes sunnites sont effrayés de voir un Iran chiite émerger comme puissance régionale nucléaire. Il en va de même avec les opinions publiques arabes (y compris les opinions sunnites !), transcendées par les déclarations du président iranien, et qui constituent autant de menaces pour les gouvernements en place.
Il s'agit donc de montrer qu'il est possible de suivre un chemin négocié, alternative valable de relations avec l'Occident face aux excès iraniens.
Général Darmon : Je souhaite apporter quelques correctifs aux arguments de Bernard Hourcade, qui amalgame nucléaire civil et militaire. L'enrichissement à but militaire fait à lui seul problème ! Enfin, l'Iran n'est pas comparable au Japon, ou autres pays développés bien élevés sur la scène internationale, et ayant choisi de ne pas développer d'arme nucléaire. Voilà qui gomme la nature des régimes, et celle du nucléaire incriminé.
A propos de l'opposition entre pacifistes et bellicistes, je souhaite rappeler une période que je suis ici sans doute le seul à avoir vécue : 1938. Le monde entier était munichois, et Churchill, voulant prononcer un discours de mise en garde contre l'Allemagne hitlérienne, n'a pu le faire à la Chambre des Communes, empêché par les députés qui firent claquer leurs pupitres.
Pire encore est le fait de raccrocher la tension iranienne au seul conflit israélo-palestinien, alors que l'on sait parfaitement qu'il s'agit d'un conflit israélo-arabe, dans lequel les Palestiniens font l'objet d'une instrumentalisation islamiste.
Quant à l'affaire des caricatures du prophète Mahomet parues dans la presse danoise et reprises par France Soir notamment, je ne vois là qu'un contre-feu lancé par l'Iran en liaison avec l'Arabie Saoudite. Ce qui m'amène à dire que centrer la problématique des relations avec l'Iran sur des négociations avec un Etat-gangster, je le dis tout haut, il s'agit d'une imposture !
Ensuite, quand on dit que l'ONU a été saisie du dossier nucléaire iranien, et ne fait rien, c'est aussi parce que l'on a demandé d'attendre un rapport de plus sur la question.
Enfin, il faut corriger l'idée selon laquelle l'ONU dit le droit international. L'ONU dit le droit de la majorité, en l'occurrence le droit des pays développés, en majorité occidentaux. De ce fait, on trompe tout le monde en parlant de légalité internationale !
Plus le monde attendra, et plus il sera difficile de mater le gouvernement iranien. On peut s'attendre (et souhaiter) que les Etats-Unis agissent militairement. L'effort à fournir reste un effort, mais il est infime si on le compare à ce qu'il a fallu déployer pour mater l'Allemagne nazie. C'est moralement que l'effort est difficile, mais matériellement, il est tout à fait réalisable, il suffit de quelques unités spécialisées. Cela coûtera du sang, et c'est affreux ! Mais quand les Etats-Unis se sentiront au pied du mur, ils agiront. Le scénario catastrophe serait qu'Israël soit acculé à tel point qu'il paiera les pots cassés pour le monde entier. L'on assistera alors à des contre-offensives arabes, et paiera le fait d'avoir laissé tomber la résistance iranienne. Voilà qui montre qu'il est impossible d'avoir un débat démocratique sur la politique étrangère de la France.
En guise de conclusion provisoire, si l'Occident ne témoigne pas de sa solidarité avec Israël, il le paiera.
Efraïm Inbar : Les options qui restent sont en fait claires. La solution diplomatique est épuisée. La solution qui consisterait à mettre en place des sanctions économiques est facile. Il suffirait de stopper le trafic de pétrole raffiné en bloquant l'accès aux côtes iraniennes du Golfe Persique. Mais je suis peu optimiste sur la réalisation de telles sanctions, car tous ne sont pas prêts à renoncer au pétrole iranien. Des négociations sont en cours avec la Russie et la Chine. Mais les précédents de Saddam Hussein et de Fidel Castro montrent que l'on peut parfaitement s'accorder économiquement avec une dictature. Reste la solution militaire. Il y a seulement deux sites stratégiques à frapper, on pourrait choisir d'en neutraliser un, Natanz par exemple. Les Etats-Unis se préparent à l'éventualité de frappes chirurgicales. Si les Etats-Unis décident de montrer leur résolution, ce qu'espère la Turquie, on a certainement le bon président américain pour le faire. Peu importe que George W. Bush soit perçu parfois comme un cow-boy mal dégrossi, on a parfois besoin d'un cow-boy en politique étrangère ! Pis, il ne sera peut-être pas besoin d'attaquer, car les Etats-Unis représentent une menace crédible, pourvu qu'ils soient soutenus par la communauté internationale. En tout cas, il est certain qu'Israël voudrait que les Etats-Unis fassent le "sale boulot".
AFIDORA : Nous avons donc deux intervenants qui misent sur la résistance iranienne, et deux qui se prononcent pour une solution militaire extérieure. J'invite à présent le public à adresser ses questions aux intervenants, qui répondront ensuite.
Questions du public :
- Sachant que d'une part, la communauté internationale va dans le mur avec un compromis diplomatique, et que d'autre part le risque pétrolier pèse sur un bombardement de l'Iran, qui va faire le "sale boulot", sachant qu'Israël court les risques en premier, en tant qu'avant-poste de l'Occident au Moyen-Orient ?
- Comment faut-il prendre en compte la résistance iranienne (interne, et la diaspora) ? Pour quelles raisons ne les soutient-on pas ?
- On parle peu du cas épineux de la politique russe. J’aimerais avoir l’avis de Barah Mikaïl et d’Efraïm Inbar.
- L'Iran pourrait-il se servir du Hezbollah et du Djihad Islamique pour déstabiliser sérieusement la sous-région du Proche-Orient ?
- On note qu'actuellement, les extrémistes prennent le pouvoir dans beaucoup de pays musulmans (Egypte, Palestine, Iran) en cas de suffrage démocratique. Que faire ?
Bernard Hourcade : Ne soyons pas naïfs, ce n'est pas en soutenant la résistance iranienne que l'on éradiquera l'Islam politique. Ce n'est pas avec des groupuscules expatriés que l'on fait un pays. Les opposants iraniens expatriés aux Etats-Unis ont par leurs analyses à distance mis la politique américaine dans l'impasse, à tel point qu'en septembre dernier, Condoleeza Rice a convoqué une réunion de la CIA, pour repartir de zéro, car on ne comprenait plus rien à la politique iranienne. Il se trouve qu'Ahmadinejad reprend actuellement ses vieux rêves de reconquête du Moyen-Orient, et de la ville sainte de Jérusalem, rêve de jeunesse qu'il n'a pu accomplir lors de la guerre Iran-Irak.
Ensuite, on oublie un peu vite la vivacité du nationalisme iranien, qui peut souder brusquement tous les Iraniens, toutes tendances confondues, en cas d'attaque de la patrie.
C'est avec l'opposition véritable en Iran qu'il faut compter, et certainement pas avec les expatriés, au nombre desquels les Moudjahiddines du Peuple (mouvement de résistance répertorié en Europe comme mouvement terroriste, basé à Auvers sur Oise).
Souvenons-nous qu'en octobre 2003, l'Iran était en passe de capituler. Les actions conjuguées des diplomaties, au nombre desquelles la politique étrangère active de Dominique de Villepin, et la reconnaissance internationale de la résistance iranienne avec le décernement du Prix Nobel de la Paix à Shirin Ebadi avaient fait plier le gouvernement iranien, qui se voyait cerné de toutes parts, privé de marge de manœuvre. Mais aucune rupture n'a été provoquée à ce moment-là. A présent, les Iraniens, toutes tendances confondues, sont rassemblés autour du gouvernement sur la question nucléaire. Manque de chance donc, que ce soit le dossier le plus menaçant qui fasse consensus.
Efraïm Inbar : Au sujet de la politique étrangère de la Russie et de la Chine, il se trouve qu'il y a en face d’eux un monde unipolaire, rassemblé derrière les Etats-Unis. On devrait pouvoir en discuter avec eux. Quant au pétrole, le régime iranien a besoin d'argent, et ne courra pas le risque de voir ses capacités d'exportation et de production paralysées.
Le Hezbollah et le Hamas sont des outils importants. Hier, une bombe a frappé Londres, demain ce peut être Paris. La problématique que je retiens est simple : il faut couper la main qui vous menace. C'est là que les intellectuels compliquent la donne. L'Iran est un régime criminel, et croire en un dialogue sérieux avec ce régime n'est pas une solution très réaliste.
Barah Mikaïl : La Russie se cherche une présence au Moyen-Orient, c'est indubitable. De ce fait, elle joue avec le feu, en l'occurrence le nucléaire iranien. Je reviens rapidement sur la distinction entre conflit israélo-palestinien et israélo-arabe. Il est entendu que je retenais celui-là s'inscrit dans celui-ci. Un apaisement israélo-palestinien n'entraînera pas un apaisement israélo-arabe. Le panarabisme est mort en 1967, et le problème avec Israël est de toute façon plus vaste ; il s'agit plutôt d'un choc des civilisations, mais à la différence d'Huntington, qui est trop déterministe, je crois que la seule solution réaliste passe par le dialogue !
Général Darmon : J'ai des reproches à faire à la politique étrangère américaine en ceci qu'elle a des points communs avec celle du Quai d'Orsay ! Que la résolution d'un conflit se situe uniquement sur le plan du dialogue est bien trop réducteur, et c'est une perspective à ouvrir. Les Américains ont toutefois cet avantage de la clarté.
Je terminerai par deux réflexions, à l'intention de la jeunesse ici présente. Sur la paix : Spinoza la définit non pas comme l'absence de guerre, mais comme un mouvement de l'âme. Ainsi doit-il en être de l'Occident quand il demande la paix à l'Iran.
Sur la guerre enfin : « La démocratie ne condamne pas la guerre, elle condamne l'amour de la guerre » (Julien Benda, 1867-1956). La distinction éclaire toute politique étrangère en démocratie.
Débat rapporté par Pierre-Marie Duché 1 commentaire. 1. Sans titresonia, UnregisteredAfidora et sciences-po....ont toujours été des bastions sionistes de pointe , complétement décalés de la réalité , dans ce débat il n'y'a aucune forme de justice et de pensée , rien que de l'idéologie , la plus part des questions qui ont été posé allaient dans le sens du discours de l'excellent Barah Mikaïl, chercheur à l’IRIS
Mais bien sûr les ciseaux avaient effectués la danse du scalp , en fait ce prétendu débat c'est l'affect et le désespoir de la propaganda sioniste qui se trouve impuissante en face d'une réalité qui la dépasse et qui annonce sûrement le crépuscule de l'entité sioniste. |