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25-07-2008
 
 
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24-07-2006

Eclatement d’une bulle, éclatement d’une révolution

20 juillet 2006  
 

             L’intérêt qu’a porté la théorie financière, ces dix dernières années, à l’éclatement des bulles spéculatives, a permis de mettre en lumière, de manière assez insolite, les mécanismes par lesquels une révolution peut se déclencher au sein d’une population, comme ce qu’il convient d’appeler désormais « Le Printemps des Cèdres », révolution populaire déclenchée au Liban en 2005. 

La logique proposée par ces modèles financiers est simple.  Un groupe de spéculateurs décide, chacun individuellement, de lancer ou non une attaque spéculative.  L’attaque comporte un coût individuel pour chaque spéculateur, mais peut également générer un profit si l’attaque réussit.  Or, cette réussite requiert une masse de spéculateurs assez grande sans laquelle l’attaque n’atteindra pas son objectif.  C’est pourquoi anticiper le comportement des autres jouera un rôle prédominant dans la décision de chacun d’attaquer.  L’une des questions essentielles, dans cette littérature financière, correspond alors à la détermination des paramètres exacts pour lesquels une attaque est lancée – c’est-à-dire les paramètres pour lesquels chaque individu anticipe que le nombre de spéculateurs sera assez grand pour que l’attaque génère un profit net au-delà du coût qu’elle engendre.  D’après la théorie, les événements, indépendamment de leur ‘contenu informationnel’ – une simple annonce de la part d’une personnalité rendant public un secret de polichinelle serait suffisant dans ce cadre – peuvent jouer un rôle fondamental dans la synchronisation des attaques individuelles des spéculateurs.  Peu importe ce qu’implique concrètement l’événement : si chaque individu prévoit que celui-ci constituera le point focal pour un nombre suffisant de spéculateurs, il attaquera également. 

Un certain nombre d’économistes et de financiers n’ont pas manqué de noter qu’un tel raisonnement pouvait s’appliquer au déclenchement d’une révolution au sein d’une population (1). De la même manière que participer à une attaque, fomenter une révolution peut présenter un coût individuel évident – surtout en dictature où la prison, voire l’exécution, sont deux conséquences malheureusement habituelles – qui décroît cependant au fur et à mesure que la masse d’individus qui participe à la rébellion augmente.  Plus le mécontentement au sein de la population est grande, plus le nombre d’individus acceptant de s’exprimer s’accroît, non seulement parce qu’il devient plus coûteux pour le gouvernement en place de poursuivre chaque personne, mais aussi parce que la probabilité de réussite de la révolution augmente.  Dans une telle situation, de même que dans le cadre financier, un événement, indépendamment de ce qu’il peut impliquer en termes politiques, peut jouer le rôle de synchronisation en donnant de l’ampleur à un mouvement de mécontentement : il permettra en effet à une fraction de la population de se rallier à une cause commune. 

Une application intéressante de cette logique correspond au Liban de ces deux dernières années.  Au-delà du caractère dramatique de la disparition d’une personnalité fortement populaire dans une fraction de la population libanaise, l’assassinat de l’ancien Premier Ministre, Rafic Hariri, au printemps 2005, a très peu changé la donne entre le Liban et la Syrie : l’événement en tant que tel n’a fait que mettre en évidence une réalité connue de tous, à savoir l’emprise de la Syrie sur le Pays du Cèdre dont elle n’a jamais reconnu l’indépendance.  Ce n’est pas tant l’événement en lui-même qui a changé la donne, mais le mouvement de mécontentement qu’il a suscité au sein d’une population libanaise, fatiguée et usée par des méthodes dont elle veut se débarrasser.  Ce qu’on appelle désormais le « Printemps des Cèdres » a en effet engendré le réveil du peuple libanais et a également sorti les consciences internationales de leur relative passivité, avec le vote de la résolution 1595 de l’ONU, qui réaffirmait la volonté du Conseil de Sécurité, mené par la France et les Etats-Unis, de voir la Syrie quitter le Liban et de voir s’ouvrir une enquête internationale sur la mort de Hariri (1). Tout avait commencé l’année d’avant, lorsque le mandat de Lahoud a été prolongé de force par la Syrie en dépit de la constitution libanaise. L’assassinat de l’ancien Premier Ministre n’a rien révélé, mais a déclenché une série de mesures décisives pour le Proche Orient et la stabilité de la région.  Le peuple libanais, se sentant désormais soutenu par la Communauté internationale, enfin attentive à un problème dont tout le monde connaissait l’existence, mais dont personne ne voulait entendre, disposait alors de tous les motifs pour lancer ses protestations.

Il reste alors à savoir si la crise actuelle entre Israël et le Liban, qui a débuté dans ce cas précis avec l’enlèvement de deux soldats israéliens et la mort de huit autres, constituera également un « événement synchronisateur » tels ceux décrits plus hauts.  On savait la frontière nord d’Israël peu stable, dans la mesure où même si les affrontements entre le Hezbollah et Tsahal captaient moins l’intention de l’opinion internationale, ils restaient cependant révélateurs de la situation du terrain.  En soi, l’enlèvement des deux soldats israéliens le 12 juillet dernier ne révélait rien sur la réalité de la région.  Pour autant, on en connaît – partiellement – les conséquences décisives, surtout pour le peuple libanais, soudé dans cette adversité dramatique au-delà des fractures et des idéologies communautaires, mais parmi lequel des voix dissidentes de plus en plus fortes se font entendre pour poser le problème de la présence du Hezbollah dans le gouvernement d’union nationale.  Cette crise servira-t-elle d’événement ‘synchronisateur’ pour un ‘Automne des Cèdres’ ?  Là réside l’un des enjeux de la crise actuelle, dans laquelle les forces libanaises internes pourraient encore une fois être amenées à jouer un rôle décisif. 

Jeremy Ghez.  

(1) L’économiste Christophe Chamley a largement évoqué ce sujet, de manière technique (Coordinating Regime Switches », Quarterly Journal of Economics, 1999), ainsi que dans un cadre un peu plus vulgarisé ( Rational Herds, Cambridge University Press, 2004). 

(2) La résolution 1559 de septembre 2004 avait déjà exprimé le souhait de la Communauté internationale de voir la Syrie quitter le Liban.  L’assassinat de Hariri a non seulement accéléré le mouvement, mais a également accentué la surveillance dont la Syrie faisait l’objet depuis le 11 septembre 2001 par les Etats-Unis.

1 commentaire.
 1. Sans titre
Julien B, Unregistered
Article clair et informé et présentant une analogie séduisante au premier abord. Cela dit, le reste ne suit pas, on aurait aimé une étude bien plus approfondie: équations et jargon financier à l'appui parce que perso je ne suis convaincu ni de la pertinence ni de l'existence du lien présenté même si c'est sous la forme de la spéculation intellectuelle. Bref, à creuser (qui sont les 'spéculateurs', les coûts/gains/risques?) pour voir si ça tient vraiment la route quant à la compréhension de la difficile situatution libanaise.
 Posted 2006-07-30 10:04:25
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Dernière mise à jour : ( 22-03-2007 )
 
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