| Géopolitique et Islamisme : l’impossible dialogue |
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| 09-07-2005 | |
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Géopolitique et Islamisme : l’impossible dialogue 10/07/2005
Dans une récent édito (« Photo de famille »), AFIDORA s’attachait à remonter le fil de la tradition des Frères musulmans qui constituent aujourd’hui en Egypte une force populaire avec laquelle les protagonistes du conflit israélo-palestinien vont devoir compter. On peut y trouver une condamnation de leur doctrine, reprise dans la célèbre formulation de Hassan el-Banna : « Allah est notre objectif. Le prophète est notre chef. Le Coran est notre loi. La guerre sainte est notre voie. Mourir dans les voies d’Allah est notre plus grand espoir. » Au-delà des éléments historiques qu’il met en avant, cet article appelle une analyse plus approfondie d’une problématique récurrente mais rarement examinée dans le cadre d’une approche théorique par – le traitement des phénomènes religieux dans le cadre d’une réflexion géopolitique. Une piste, dont la pertinence sera examinée ici, était évoquée dans l’édito cité ci-dessus : les thèses des fondamentalistes islamistes prendraient la forme d’une cosmologie plutôt que celle d’une idéologie, deux concepts dont nous devons saisir les différences à travers une analyse des ressorts et des implications de la doctrine des Frères musulmans. Le problème théorique auquel nous faisons face peut-être résumé de la façon suivante : la géopolitique, science humaine pluridisciplinaire qui se livre à une interprétation des comportements sociaux en tenant compte d’une large palette de facteurs, peut-elle analyser des attitudes dont les ressorts n’appartiennent pas, à première vue, au domaine du rationnel ?
Pour répondre à cette question, un décodage rapide de la citation de el-Banna s’impose. En effet, dans une récente synthèse sur l’histoire du monde arabo-musulman (Histoire des Peuples Arabes, Partie II) exposait l’origine des différentes traditions religieuses et philosophiques de l’Islam. Les origines et la signification du message des Frères musulmans sont dès lors aisément perceptibles. Notons avant tout que la citation est composée de cinq phrases dont la première et la dernière mentionnent toutes deux Dieu qui est « ce qui donne la vie et ce qui la ravit, [qui] est la source d'où elle coule, l'estuaire où elle se perd ». En devenant musulman, l’homme se soumet à Dieu, il accepte la transcendance et la supériorité essentielle d’Allah ; là est l’acte de Foi. Sa vie est résumée par ces deux phrases : de la renaissance où il devient « autre » en changeant son « objectif » ultime – qui définit son essence – à la mort, aboutissement d’une vie dont le contenu n’a aucune importance tant que les formes – métamorphose originelle et disparition rituelles dans l’Un – sont respectées. Dès lors, les références au Prophète, au Coran et au jihad ne sont pas essentielles pour le philosophe des religions qui tient compte de la forme du message, de la genèse de la rationalité religieuse. En revanche, elles le sont pour le géopolitologue. Une fois comprise la « logique de la Foi », comprendre et anticiper les formes que prendrons les actions de ceux qui suivent les Frères musulmans – telle est le rôle des analyses en géopolitique. Plus fondamentalement, ces concepts, dont une approche historique permet de comprendre les ressorts, sont intimement liés aux termes « chef », « loi » et « voie » qui leurs sont associés. La géopolitique trouve ici ses limites en tant que science humaine rationnelle dont les maîtres mots sont « menace », « dissuasion », « intérêt », « politique », « influence » … Autant de termes qui suggèrent la possibilité d’un dialogue, d’un compromis, d’une solution négociée ou militaire aux différends qui préserverait l’intégrité des protagonistes. En d’autres termes, à moins de supposer que les fondamentalistes poursuivent leur propre « volonté de puissance » politique, que les têtes pensantes des mouvements terroristes sont d’habiles manipulateurs obéissant à la même logique rationnelle que nous, la géopolitique est incapable de comprendre la dynamique de la menace terroriste. Les difficultés auxquelles font aujourd’hui face les Américains en Irak sont la manifestation concrète d’un raisonnement qui s’est fondé sur des prémisses inexactes. Les mouvements, tels que Ansar al-Sunnah, qui empêchent le processus politique d’aboutir à une théocratie chiite paisible sont en majeure partie composés d’éléments sunnites qui adhèrent aux principes de la doctrine analysée ici. Malgré des réseaux de financement éprouvés, des combattants déterminés et une logistique impressionnante Al-Qaeda ne se serait raisonnablement pas aventurée dans un conflit avec la grande puissance américaine si ses membres obéissaient à une logique « géopolitique ». Mis à part des situations historiques où les jihadistes étaient soutenus par des puissances étrangères (Grande-Bretagne pendant la Première guerre mondiale, Etats-Unis en Afghanistan), une comparaison pertinente serait le jihad Sokoto au Nigéria au début du 19ème siècle. Le soulèvement et les guerres de conquête menés par Usman dan Fodio entre 1804 et 1810 firent de ce lettré un symbole révolutionnaire et amenèrent au fondement du Califat Sokoto. La recréation de l’archétype du « chef » par Dan Fodio, les références à la « loi » coranique, dénigrée ou abandonnée en pratique par les élites Hausa qui dirigeaient la région, et surtout l’affirmation de la sainteté de la guerre contre les impies – tel est le pattern, suivi depuis des siècles par les « soumis » désireux de changer l’ordre social. La défaite des Hausa avait pour principale origine l’incompréhension – de part leur approche « géopolitique » de la question – des dynamiques spécifiques de l’armée jihadiste. Aujourd’hui, Abou Moussab al-Zarqaoui a recréé l’archétype du chef pieux avec le succès morbide que nous connaissons. Les spécialistes de la question irakienne affirment cependant implicitement avoir trouvé un angle d’approche pour cerner le phénomène fondamentaliste. En adoptant la même démarche que nous dans cet article, ils concluent que les actions des jihadistes doivent s’analyser « à l’envers », autrement dit sans partir de d’une herméneutique en termes d’intérêt et de raison mais en admettant l’irrationalité des terroristes comme étant de l’ordre du donné. Une fois ce postulat posé, ils disent pouvoir prévoir les formes que prendra leur action. Un raisonnement typique pourrait être : « en admettant qu’un grand nombre d’entre eux sont des fanatiques pour qui la mort est un moindre mal, il faut s’attendre à des attentats suicides ». Il s’agit d’une démarche largement répandue aujourd’hui mais qui ne résout pas le problème que nous nous sommes posés : alors que la géopolitique tente une analyse rationnelle des conflits en attribuant les raisons des actions des hommes à la poursuite de quelques intérêts, le raisonnement fait amène à n’envisager que des solutions violentes au conflit. En effet, en situant les objectifs poursuivis par les terroristes en dehors du monde, la géopolitique démontre l’incapacité de la civilisation occidentale, préoccupée comme on le sait par les choses d’ici-bas, ne peut rien leur offrir qui soit à même de compenser ce que leur promet la religion. Ceux qui pointent du doigt toutes les autres sources de motivation des terroristes, que ce soit l’argent versé aux familles des kamikazes ou le prestige des moudjahiddines revenus de la guerre sainte, tentent de ramener le débat sur le seul terrain où il peut avoir une solution, celui de l’intérêt. Or, dans la pensée de el-Banna, la notion même est répudiée comme impie au profit d’une cosmologie dont on ne perçoit pas encore précisément les dangers dans le monde arabe.
Alors même que le 20ème siècle a été celui des idéologies, qui prétendaient mettre fin au processus historique en instaurant une utopie dans le monde ici-bas, le fondamentalisme tendre de faire renaître un passé qui a bel et bien existé à Médine lors du Hajj, dont les caractéristiques ont été répertoriées, commentées et admirées depuis plus de mille ans. Alors que l’idéologie, en partant du réel pour en trouver les Lois, prétendait – en s’adressant aussi bien à la raison qu’à la sensibilité – changer l’homme au-delà du reconnaissable, le discours fondamentaliste – qui en appelle à la Foi et à l’attrait du mythe – veut un retour aux sources, une régénération, une catharsis sans retour dans l’immersion du musulman dans le merveilleux, et pourtant réalisable, des origines. Toute la différence entre l’idéologie marxiste et la cosmologie fondamentaliste musulmane réside précisément dans le fait qu’ils n’en appellent pas aux mêmes instances du jugement. Ceci est fatal à la géopolitique comme science. Alors que le communiste était appelé à imaginer, à voir émerger dans son monde la « Jérusalem céleste », la cité idéale, on demande au musulman d’oublier, de retrouver dans les sourates et dans les hadiths les « formes sacrées » de la vie bonne : le premier se laisse entraîner par la rigueur des déductions auxquelles lui donnent accès les lois de la nature alors que le second est porté par la musique enivrante du Coran. Dès lors, alors que l’idéologie peut être combattue par la contradiction dans la mesure où l’individu effectue sans cesse des aller retours pour vérifier le bon fonctionnement des Lois de l’histoire, l’affirmation de la supériorité d’un ordre révélé ne laisse pas de place à la discussion raisonnable et amène à envisager, comme le font les américains, l’anéantissement pur et simple des fondamentalistes.
Alexandre Lucas 58 commentaires. Bonne analyse, un peu simple mais claire. Posted 2005-08-08 18:02:34 'L'aneantissement pure et simple des fondamentalistes'...Comme c'est facile de pavoiser, on voit qui ne porte pas le fusil au front. Posted 2005-08-15 13:52:34 Mais pour qui te prends-tu? Serais-tu au moins capable de pondre un aussi bon article? Pas moi en tous cas...Bravo afidora! Posted 2005-08-21 16:27:08 En lisant l'article entre les lignes, on peut aisément voir que je ne parle pas en mon nom (il faut avoir été le fruit de l'éducation américaine pour affirmer son "Moi", l'école de la république nous le défend, tout comme les règles déontologiques d'AFIDORA). Je tente simplement de montrer qu'en poussant la logique jusqu'au bout, les policy makers de la plus grande puissance sont arrivés aux conclusions auxquelles arrive cet article. Par ailleurs, j'ai voulu (et je fais toujours cela dans mes articles) être analytique. Je n'aime pas étaler des connaissance et faire de la recherche pour en avoir plein. Je pense qu'une refléxion simple, à l'aide de concepts accessibles à n'importe quel esprit plutot intelligent et qui a un minimum de connaissances en matière de philosophie politique, peut donner lieu à des articles qui ont pour mérite d'être clairs. De toute façon, je me fais souvent l'avocat du diable. Par ailleurs, je ne porte pas le fusil au front, cela est certain. La guerre créé des héros à condition que ces derniers parviennent à créer un mythe autour de leurs exploits. La séparation entre les militaires et le pouvoir (créateur de mythes car controllant les instances de socialisation) a fait que la guerre a perdu en prestige : les militaires qui revenaient de la guerre ne pouvaient pas mettre en valeur leur sacrifice dans le cadre de mythologie portée par des rites collectifs (les politiques maitrisent les lieux de création des rites). tout le monde se fiche des soldats, on les prend pour des idiots. En Europe plus qu'aux Etats-Unis. Certains y verront la mort du Volkgeist, d'autres l'inéluctable désenchantement du monde... merci pour vos commentaires. Posted 2005-08-22 21:34:34 xuyosnuy http://dgvtdazm.com ggwropwl bxlthtdt [URL=http://hpeshwuj.com]pzfiutus[/URL] <a href="http://uvgbtmby.com">mrovdqqt</a> Always do right. This will gratify some people and astonish the rest. As a scientist, I am not sure anymore that life can be reduced to a class struggle, to dialectical materialism, or any set of formulas. 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| Dernière mise à jour : ( 30-08-2005 ) |
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