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Un printemps arabe ? 23/03/2005
Sans doute parce qu’il est plus agréable de défiler au soleil, les printemps sont propices aux grandes Révolutions. Nous ne parlons pas vraiment de l’insurrection communale de 1871, ce curieux sursaut à la fois passéiste et moderne d’une France à l’agonie, encore moins de sa caricature de 1968. Il est question ici de ces bouleversements majeurs et parfois discrets qui ouvrent la voie à une révolution profonde de la société. Ainsi du printemps de Prague, annonciateur de la chute du communisme, du printemps 1789 en France, lors de l’éruption violente de la bourgeoisie face au despotisme de l ‘Ancien Régime, sans remonter jusqu’au printemps 1689 qui vit naître les édits de tolérance anglais, ces modèles qui devaient inspirer des générations de démocrates. Cette année, affirment les commentateurs, un nouveau printemps démocratique semble s’annoncer. Nous assisterions en ce moment, semble-t-il, au bourgeonnement des peuples arabes ; mais le meilleur reste à venir : l’éclosion, l’affirmation, le soulèvement spirituel (itjihad, par opposition au jihad) du Moyen-Orient dans la réalisation à son avantage de la vision de Grand Moyen-Orient (cf. compte-rendu du débat « Grand Moyen-Orient, grand ménage ? » du 27 février 2005). A) Des frémissements démocratiques ? Plusieurs évènements récents semblent en effet annonciateurs de poussées démocratiques dans cette région du monde. Entre janvier et février 2005 se sont tenus trois scrutins essentiels à cet égard, dans les territoires palestiniens, en Irak et en Arabie Saoudite. Certes, diront les pessimistes, les élections municipales de février 2005 en Arabie Saoudite ont été largement faussées, du fait notamment de l’exclusion des femmes de ce scrutin – scrutin partiel naturellement…. Toutefois, il convient de prendre la mesure de cet événement, le premier dans un royaume où le pouvoir religieux est incontesté. La tenue de ces élections est bien la preuve que le pouvoir dynastique peut concevoir l’idée démocratique. Les élections irakiennes ont surpris le monde occidental par la participation de la population (taux global de 59%) malgré le climat de guerre civile qui règne dans ce pays. Un tel taux a de quoi faire envie à de nombreuses démocraties établies comme les Etats-Unis dont le taux d’abstention pour les scrutins nationaux dépasse souvent les 50%. Le cas de l’Egypte est lui aussi exemplaire. Le 26 février, le président égyptien Hosni Moubarak a annoncé une réforme constitutionnelle essentielle : l’élection du Président au suffrage universel direct (cf. édito du 27 février 2005 : « Fin de règne au Caire »). Cette déclaration fut suivie le 12 mars 2005 de la libération du chef de l’opposition Al Ghad Ayman Nour qui compte bien se porter candidat aux élections présidentielles de 2005. Dans les territoires palestiniens, l’espoir d’une relance du processus de paix est avivé par l’élection de Mahmoud Abbas (Abou Mazen) le 13 janvier 2005. Se présentant volontiers comme un homme de paix, il incarne le tournant auquel aspire la population palestinienne. Faut-il voir un symbole dans le revirement historique du jugement que les palestiniens portent sur les attentats suicides ? Un sondage publié en mars par le Centre Palestinien d’Etudes Politiques montre que 29% des palestiniens approuvent aujourd’hui les attentats suicides alors qu’ils étaient 77% en septembre 2004. B) RévolutionsFrémissements démocratiques ou révolution ? Le « Grand Moyen-Orient » semble aujourd’hui se trouver à un moment clé de son histoire. La mort de Yasser Arafat en novembre 2004 a ouvert une nouvelle page dans l’histoire des relations israélo-palestiniennes en laissant la place sur la scène des négociations à une nouvelle génération de leaders palestiniens dont la vision est moins marquée par le caractère inéluctable du conflit que par la volonté de mener enfin une vie « normale ». Car ce sont bien les aspirations de tout un peuple épuisé qui ont porté Mahmoud Abbas au pouvoir. Aspirations à sortir d’un conflit vieux de près de 60 ans, et entretenu par un discours de haine.
A ce titre, nous pouvons parler d’une véritable révolution psychologique en cours au sein de la population palestinienne. La disparition de Yasser Arafat aurait-elle expié un passé dont elle voudrait faire table rase pour enfin reprendre en main son avenir ? Le 22 mars 2005, un officier des renseignements militaires israélien déclarait que les forces de sécurité palestiniennes avaient déjoué autant d’attentats que les services israéliens. Faut-il y voir la preuve d’une dynamique à l’œuvre en faveur d’un retour à la table des négociations et la relance de terrains de coopération? La révolution dite « des cèdres » au Liban durant les mois de février et mars 2005 est peut-être encore plus éloquente. L’assassinat de l’opposant et ancien Premier Ministre Rafic Hariri le 14 février 2005 a déclenché un élan de contestation sans précédent au Liban. « Acte fondateur » pour le Liban (cf. Le Monde du 27/02/05), cet assassinat et surtout les réactions spontanées qu’il a provoquées, ont révélé au grand jour les tensions latentes qui régnaient dans la société libanaise. Qualifié au départ de « révolution Prada » en raison de la participation massive des bourgeois d’Achrafieh, la contestation a de loin dépassé les mobilisations concurrentes du Hezbollah (qui avait sans doute fait venir plusieurs milliers de Syriens pour manifester à Beyrouth !) On peut ici bien parler de révolution au sens fort du terme : les Libanais, soutenus par la communauté internationale ont obtenu la démission du gouvernement Karamé pro-syrien, et l’engagement de Bachar el-Assad à retirer ses troupes et services de renseignements du Liban. Alors que les premières manifestations consécutives à l’assassinat de Rafic Hariri laissaient présager une guerre civile, les revendications populaires ont été exécutées sans recours à la violence. C) Le spectre américain
Mais qui se cache derrière tous ces évènements ? Leur concomitance est en effet frappante. S’agit-il de l’influence de l’intervention américaine en Irak ? Il paraît difficile de négliger l’impact qu’a pu avoir la campagne irakienne sur les régimes autoritaires en les mettant devant l’alternative simple, voir simpliste de la réforme ou la disparition. Dans La Repubblica du 28 février 2005, Bachar el-Assad dit craindre que la Syrie ne devienne la cible d’une nouvelle intervention américaine. Huit jours plus tard, devant le monde entier, il promet un retrait des troupes syriennes stationnées au Liban.
L’impact du 11 septembre ne doit pas non plus être sous-estimé. Les investissements extérieurs occidentaux à destination des pays arabes n’ont cessé de diminuer du fait de l’incertitude structurelle résultant du risque d’attentat contre les intérêts occidentaux. Dans le contexte de la mondialisation, le salut de ces pays se trouve peut-être dans l’attrait de capitaux étrangers, dont ils manquent cruellement, ce qui implique une répression accrue de l’islamisme afin d’améliorer leur image dans les pays occidentaux, principaux pourvoyeurs d’investissements directs à l’étranger.
La visibilité médiatique et la capacité à drainer des capitaux semblent être les deux principaux réactifs de l’alchimie démocratique arabe qui s’esquisse. Al-Jazira, qui s’affirme peu à peu comme le CNN arabe, doit encore trouver sa légitimité aux yeux des observateurs occidentaux encore sceptiques et méfiants, en se posant comme organe d’information et non de propagande. La guerre en Irak apparaît finalement davantage comme un catalyseur que comme une cause de cet élan démocratique. Printemps arabe ? Peut-être. Révolution ? Préférons le terme d’évolution : peu à peu, les pays arabes trouvent leur modèle, entre tradition (respect de la charia) et modernité (ouverture aux investissements extérieurs, réformes démocratiques, etc.). Gardons nous toutefois d’être aveuglés par l’enthousiasme. De telles expressions se bâtissent au fil du temps et a posteriori. Seul l’avenir nous dira, l’été venu, s’il s’agissait bien du printemps. Léonard Sellem |
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| Dernière mise à jour : ( 07-09-2005 ) |
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