| La personnification du mouvement |
|
|
| 27-08-2004 | |
|
La personnification du mouvement? 28/08/2004
Avez-vous déjà songé à la façon qu'ont nos voisins étrangers de traiter de thèmes d'actualité internationale? Et aux différences – et similitudes – de perception qui transparaissent dans les journaux? Voici aujourd'hui autour d'un article de la Frankfurter Allgemeine Zeitung datée d'aujourd'hui un balayage ponctuel de l'actualité au Proche-Orient, vu d'Allemagne.
L'Allemagne vue d'Allemagne Ici, en Allemagne, l'actualité est aux réformes sociales entreprises par le gouvernement Schröder, aux performances des athlètes allemands aux Jeux Olympiques d'Athènes. Sont bien sûr traités les grands titres de l'actualité internationale: la crise irakienne, les élections aux Etats-Unis…Mais venant de France, les questions de société relatives à la religion prennent un tour beaucoup moins épidermique, moins excessif. On a bien l'impression d'être plus éloigné du Proche-Orient; bien sûr, on peut invoquer à raison diverses données qui se conjuguent pour nous expliquer cette sensation.
Les Eglises bénéficient d'un impôt spécifique (ce qui ne concerne donc que les Eglises réformée et catholique), ce qui leur permet d'être tout à fait intégrées dans la société par la présence et l'activité de leur clergé; religion et société sont donc étroitement liées.
Ensuite l'Allemagne, depuis 1945, est restée scrupuleusement discrète sur le plan de la diplomatie, attitude que la Réunification opérée en 1990 n'a pas encore significativement affectée: la République fédérale reste, selon les termes mêmes des Allemands, un nain politique sur la scène internationale, en disproportion avec son poids dans l´économie mondiale. En revanche, l´Allemagne dispose d´une grande influence en Europe, et particulièrement auprès des nouveaux Etats membres de L´Union Européenne. Enfin, les Allemands n´hésitent maintenant plus à revendiquer un siège de membre permanent à l´ONU.
Enfin, le sombre passé nazi du pays explique de toute façon une prudence bien compréhensible vis-à-vis de l'actualité liée à l'Etat hébreu; et que l'on ait pu entendre des bruits de journaux qui accolaient une connotation nazie à la politique israélienne n'est certainement pas fait pour encourager des prises de position de la part de l'Etat allemand.
Et puis l'Allemagne n'a-t-elle pas ses propres minorités issues de l'immigration, notamment la communauté turque, en lesquelles le conflit israélo-palestinien trouve un écho bien moins grand qu'en France? N'oublions pas que la Turquie, à société musulmane, a été vigoureusement laïcisée à la chute de l'Empire ottoman, consacrée par le traité du Trianon en 1921, et qu'il ne faut pas confondre la civilisation arabe avec la civilisation ottomane. On peut donc comprendre que les Turcs, faisant la distinction entre Etat et religion et se sentant peut-être plus caucasiens que levantins, ne souhaitent pas se mêler à la seconde Intifada. Alors pour ce qui est des Turcs d'Allemagne… Et en même temps, des observateurs attentifs comme Alexandre Adler ont pu relever des manifestations de renouveau de l´antisémitisme allemand. Signe des temps, l´on peut voir des policiers devant la grande synagogue berlinoise de l´Oranienburger Straße, successivement brûlée puis bombardée, avant d´être partiellement restaurée au début des années 1990.
Bref, pour toutes ces raisons, l'Allemagne se sentirait-elle tout simplement moins concernée que la France? Pourquoi pas, encore que l'on apprenne que le ministre allemand des affaires étrangères, Joschka Fischer, est en ce moment pour cinq jours en voyage diplomatique au … Proche-Orient.
Le Proche-Orient vu depuis un article Toujours est-il qu'un article publié ce jour en dernière page (rubrique "Zeitgeschehen", ou "air du temps") de la Frankfurter Allgemeine Zeitung établit un portrait sans concessions du leader palestinien Jassir (Yasser) Arafat. Et par là-même, il nous permet d'ouvrir nos perspectives d'information. Voyons plutôt:
Le titre donne le ton, et ce n'est certes pas anodin: "Personifizierung der Bewegung", ou "La personnification du mouvement". Ce titre goguenard fait allusion d'abord au principe de mouvement, de dynamisme, mais aussi au mouvement politique qui, dans son acception la plus large, inclut bien sûr l'OLP (Organisation de Libération de la Palestine).
Malicieusement, l'auteur commence par la fin, à savoir un paragraphe sur les dauphins passés et possibles du leader palestinien. Immédiatement après, un bref résumé de sa vie politique qui campe le personnage. Puis son rôle aujourd'hui dans la gestion des institutions palestiniennes, personnelle, et notamment le conseil national de sécurité ainsi que le Premier ministre. Ensuite, vient la non-gestion de sa succession, en fait corrélée avec la certaine idée qu'il a de la représentation du peuple palestinien dont il a la charge par son titre de président de l'autorité palestinienne; représentation qui serait bien plus une personnification. Enfin un paragraphe sur Arafat, vu depuis le gouvernement israélien, ou encore sa double personnalité politique, pour terminer par la fin, quoi de plus normal, en l'occurrence la conclusion de l'ère Arafat.
Cet article réalisé avec sérieux est doublement efficace. De par sa démonstration intellectuellement honnête, encadrée par une perspective historique, il est convaincant. Par les conclusions de chaque paragraphe, en forme de mise en doute de ce qui est tenu pour avéré, cet article en devient intelligent, car il se place dans la perspective du personnage, entre ce qui existe de fait, et ce qu'il en est réellement. D'autant plus qu'en l'occurrence, l'on peut taxer Arafat de double personnalité ; du moins dans l´image qu´il donne de lui, car il faut rester prudent quand l´on parle de double langage, et savoir détacher l´action réelle de la perception que l´on a d´un personnage. (voir à ce sujet le numéro de Politis, mai 2003)
Exemple: après avoir présenté ses fonctions, l'auteur se demande lequel d'Arafat ou du Hamas est le plus fort.
Et ainsi de suite; par petits éclairs de lucidité sur les faits, l'on avance dans la perception du personnage, bien plus efficacement que par des pages de démonstration. C'est ainsi qu'à la fin, l'auteur avance comme hypothèse pour la disparition d'Arafat l'intervention d'un Brutus issu de son entourage, après avoir relevé aux passages concernés au fil de l'article ce qui peut rapprocher le leader palestinien du césarisme (monopole du pouvoir, âge, personnification du mouvement palestinien).
Il s'agit d'un article engagé, mais qui appuie ses assertions sur des faits éprouvés, et parvient à créer une impression d'ensemble qui dépasse la stricte teneur du texte; un bon article! Il n'est pas jusqu'à la photographie qui ne soit mentionné dans un but: celle-ci représente Arafat assis, prenant des notes, tandis que la légende révèle: Arafat, tel qu'il aime à se représenter, en travailleur infatigable.
De fait, un article de journal doit faire passer les bonnes informations, mais quand il peut ajouter à cela des pistes d'interprétation et de compréhension, il n'en est que meilleur. Mais attention; suggérer n'est pas imposer, et rien n'est si difficile que l'objectivité, si tant est qu'elle soit possible en matière de journalisme. D'autre part, l'Histoire montre la facilité avec laquelle l'on peut glisser du journalisme à la propagande, sans forcément s'en apercevoir, d'ailleurs. Faisons alors confiance aux travaux démonstratifs et rigoureux intellectuellement plutôt qu'aux articles passionnels pour forger notre propre jugement.
Et pour revenir au début, si le conflit israélo-palestinien peut paraître éloigné de l'Allemagne, cela n'hypothèque certainement pas l'intérêt que l'on peut y porter outre-Rhin. Et si le conflit y est un élément de politique internationale comme un autre, alors les prises de position n'y sont que plus appréciables, car dépassionnées. Mais ceci est un point de vue, et pour le mettre à l'épreuve, l'on ne peut que vous encourager à visiter la presse internationale…
Pierre-Marie Duché
|
|
| Dernière mise à jour : ( 30-08-2005 ) |
| < Précédent | Suivant > |
|---|








