| Compte-rendu de conférence: Recomposition géopolitique au Moyen-Orient |
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| 13-03-2005 | |
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Compte-rendu de conférence
Recomposition géopolitique au Moyen-Orient 14 mars 2005
Mercredi 23 février 2005 à l'Université Pierre Mendès-France, Grenoble.
À l'initiative de l'Union des Étudiants Juifs de France (UEJF) de Grenoble, M. Frédéric ENCEL, docteur en géopolitique, s'était déplacé à Grenoble afin de présenter son point de vue sur l'actualité, et la géopolitique du Moyen-Orient. Il officia ainsi pendant près de deux heures, en traitant d'abord trois sujets "brûlants" : le "tournant" du conflit israélo-palestinien, "l'affaire" irakienne, la "menace" iranienne ; pour ensuite répondre aux questions du public.
Le "tournant" du conflit israélo-palestinien
M. Encel commença par un avertissement : "on ne joue pas des sentiments à l'école Encel !", et met ainsi sur un piédestal le pragmatisme, qui selon lui est l'étalon de mesure de la qualité de l'action d'un chef d'État ou d'un gouvernement. Plongeant alors dans le vif du sujet, il dénonce l'attitude "saladinesque" de Yasser Arafat, qui, selon M. Encel, pouvait tout promettre à son peuple sans tenir compte des rapports de force, puisqu'il n'avait pas véritablement de pouvoir effectif. (Voir le compte-rendu du débat du 6 novembre 2003 entre Me Théo Klein et Dr Frédéric Encel) "Pour la première fois dans cette région, on a affaire à deux chefs d'États pragmatiques!" déclare-t-il. Le tournant a bien eu lieu avec la succession du défunt Yasser Arafat par Mahmoud Abbas, avec un vote formidable qui a montré la maturité politique du peuple palestinien, un vote que Frédéric Encel qualifiera même de pragmatique, au regard de son expérience et de son dialogue avec des palestiniens. On se souvient alors que Mahmoud "Abou Mazen" Abbas avait fait pression sur Arafat au moment de Camp David "n°2", avait mis en garde contre les méfaits de la "militarisation de l'Intifada", et s’était opposé aux attentats-suicides. Pour ce qui est d'Ariel Sharon, certains diront qu'il a "changé d'avis", qu'il "subit des pressions américaines", en commandant l'évacuation de Gaza. Il ne s'agit pas de cela. Tout d'abord, l'administration américaine a elle-même été surprise par une telle initiative lorsqu'elle a été annoncée, peinant à réagir rapidement. Ensuite, il s'agit bien là d'un examen des rapports de force: Sharon est conscient du gouffre militaire, économique et politique que constitue le maintien de l'occupation de la bande de Gaza, et cherche à se mettre en position de force sur la négociation de contentieux plus importants pour Israël (refus du "droit au retour", prise en compte des "évolutions démographiques"). On semble bel et bien dans une situation favorable à la résolution du conflit, où les leaders sont prêts à faire des avancées importantes. On peut donc espérer au pire une "mauvaise paix", qui vaut toujours bien mieux qu'une "bonne guerre".
"L'affaire" irakienne
"L'affaire irakienne", selon Frédéric Encel, n'est en fait qu'une affaire saoudiennne! Il reste ainsi en parfait accord avec ses précédentes déclarations (voir le compte-rendu ) Commençons tout d'abord par souligner que si l'après-guerre a été, en effet, largement raté par les États-Unis, l'opération menée en Irak n'en reste pas moins une réussite stratégique majeure, du point de vue "long terme et grands espaces". Cette réussite s'explique à deux niveaux. Le premier, c'est la prise de contrôle d'une grande partie des voies d'acheminement et d'extraction du pétrole. Ceci permet entre autres de maintenir une politique de "containement" sur la Chine, importateur exponentiel de pétrole, en exerçant le "levier pétrolier". La Chine s'est nettement repliée ces deux dernières années, en adoptant un politique extérieure moins "agressive, océanique", et plus "continentale". Les enjeux ne se limitent bien sûr pas à la Chine, mais s'étendent également à l'Europe , Russie. Le second niveau d'explication, c'est de mettre en relief la stratégie de "contournement" que le gouvernement américain met à l'oeuvre face à l'Arabie Saoudienne. En effet, l'ambiguïté de cette dernière la rend profondément dangereuse. D'une part, le pouvoir manque terriblement d'homogénéité, on y trouve plus de 500 princes de sang dont certains soutiennent activement le terrorisme islamiste; d'autre part, il est d'une fragilité inquiétante. Ceci explique donc l'attitude américaine en Irak; il s'agit de retrouver une position de force face à l'Arabie Saoudite, en n'étant plus dépendant de sa mainmise sur les ressources pétrolières. Par ailleurs, cette intervention en Irak constituait aussi bien une démonstration de force visant à intimider les dictatures de la région. De ce point de vue, l'intervention américaine a rencontré un certain succès : l'alignement de Khadafi en Libye, d'Omar el-Bechir au Soudan (malgré la poursuite des massacres par l'armée), le retrait syrien du Liban, et la proposition du régime yéménite d'ouvrir une base militaire américaine. Il y a quelques années, de tels évènements étaient encore inconcevables. L'Irak, pour y revenir, se dirige donc vers une démocratie de dominance chiite, et M. Encel se dit "certain que le futur régime irakien ne sera pas une théocratie". De plus, une toute nouvelle indépendance kurde semble tout à fait réalisable. L'avenir politique de l'Irak n'est donc pas si noir que certains voulaient le prévoir.
L'Iran
L'Iran est en pleine "marche nucléaire", perspective sombre, d'autant plus que les menaces dirigées vers Israël ne sont pas bien rassurantes, . D'un côté, on pourrait se demander pourquoi l'on n'autoriserait pas à un pays comme l'Iran de devenir une puissance nucléaire, lorsque le Pakistan possède déjà une telle arme? D'un autre côté, on peut aussi se demander pourquoi Israël n'aurait alors pas le droit de se défendre? La clef du problème, selon Dr. Encel, est de déterminer si l'Iran est gouverné de manière "pragmatique" ou bien "dogmatique". Dans la première optique, l'Iran serait en réalité en train de tenter de faire basculer les rapports de forces de son côté, dans les négociations avec les États-Unis. Il se pourrait que l'Iran tente de négocier, entre autres, une tutelle sur les Chiites d'Afghanistan et d'Irak et une révision de la loi d'Amato – qui empêche depuis 1996 les investissements en Iran. Imaginons à présent un scénario plus sombre : l'Iran adopte un posture "dogmatique", et décide d'utiliser l'arme nucléaire. S'il s'avérait que cette voie était suivie par l'Iran, alors, des opérations militaires seront conduites pour anéantir rapidement le potentiel nucléaire iranien; le "parapluie balistique" n'est pas encore assuré en Israël. La situation pourrait alors mener à une crise plus que préoccupante. On peut donc s'attendre à ce qu'Israël recherche la négociation avec l'Iran, pour ne pas provoquer de situation dangereuse, avant d'adopter une politique sécuritaire, si les risques s'avèrent trop grands.
M. Frédéric Encel conclut son exposé en citant Hobbes, afin de monter qu'il faut penser les conflits, qu'il faut voir les évènements sous leur angle géopolitique : "Sans l'épée, les pactes ne sont que des mots"
Questions du public
La création d'un Kurdistan indépendant ne s'exposerait-elle pas à trop d'hostilité ?
L'opposition a une telle initiative surgirait des nations suivantes : la Syrie, l'Iran, l'Irak et la Turquie. Selon Frédéric Encel, la Syrie est "une coquille vide" sur le plan géopolitique. Le pouvoir de Bachar el Assad se résume à la formule de Bourdieu : "Le pouvoir qu'on vous prête vous en donne". L'Iran et l'Irak pèsent bien plus lourd. Cependant, on peut espérer des négociations sur ce point avec l'Iran, et pour ce qui est de l'Irak, il n'aurait pas les moyens d'empêcher la création d'un tel État, et se heurterait à une résistance kurde féroce. Quant à la Turquie, elle se retrouve peu à peu "larguée" par les États-Unis –ce qui explique par ailleurs le changement de cap vers l'Union Européenne- et aura donc moins de pouvoir pour s'opposer à l'indépendance kurde. il y aurait donc un courant favorable pour cette indépendance, sans que l'on puisse vraiment dire si l'espoir doit se porter sur le court ou le moyen terme.
Le déficit d'image, en Europe comme au Moyen-Orient, de l'administration Bush n'est-elle pas une entrave au projet de Grand Moyen-Orient?
Il est vrai que la grande majorité des opinions publiques européennes étaient opposées à l'intervention en Irak. Cependant, le problème vient aussi de l'Europe, qui, aux yeux américains, semble s'opposer à toute forme de guerre (en 1999, il a fallu "attendre" l'intervention de l'armée américaine au Kosovo). D'autre part, les choix politiques semblent relativement indépendants de cette problématique. En effet, les élections anglaises et italiennes notamment, n'ont pas été "bousculées" par la politique contraire à l'opinion publique menée par ces deux États dans l'affaire irakienne. Quant au Moyen-Orient, il ne fait nul doute qu'une forte proportion de l'opinion publique, du Maroc à l'Irak était favorable à la chute du régime de Saddam Hussein, mais l'opposition s'explique principalement par le fait que l'intervention vient des États-Unis. Par ailleurs, il n'y a pas d'unité du Monde Arabe. Il y a eu près de 56 conflits depuis 1946, et trop peu d'échanges, encore aujourd'hui, au Moyen-Orient. On pourrait même parler de "schizophrénie politique" d'une partie du Monde Arabe: en janvier 2003, seize États alliés des États-Unis, aidaient à l'intervention tout en la condamnant. Tout compte fait, les premiers pas les plus importants qui ont été faits sont les élections palestiniennes et irakiennes.
Y a-t-il véritablement une volonté américaine de constituer un axe chiite pour encercler le monde sunnite?
Selon M. Encel, il y a certes une volonté de créer une puissance chiite, mais pas anti-sunnite! La volonté profonde des États-Unis est de créer des leaderships régionaux qui correspondraient à un axe Tel-Aviv, Téhéran, New Delhi. Un tel axe aurait comme conditions nécessaires une volonté de négocier de la part de Téhéran ainsi que la résolution du conflit israélo-palestinien. Le souci majeur des États-Unis, bien plus que le Monde sunnite, c'est la gestion du "déclin de l'Arabie Saoudite".
Jacques Chirac est-il un chef d'État pragmatique? Y a-t-il eu de véritables "punitions" américaines suite à l'opposition au conflit irakien?
M. Encel décrit M. Chirac comme "un commis voyageur de l'industrie de l'armement". C'est d'ailleurs une activité tout à fait justifiable car elle contribue à donner à la France une envergure nécessaire pour "peser" dans les relations internationales. Promouvoir l'industrie française de l'armement, c'est aussi ce qui peut expliquer sa position prétendument "pro-Arabe", qui lui permet en réalité de vendre au pétromonarchies, qui sont parmi les seuls acheteurs solvables. Quant à une éventuelle "punition", elle n'est pas vraiment là où on l'attend. Les politiques étrangères française et américaine ne sont réellement antagonistes qu'en Afrique. La France est bel et bien en train de "se faire damer le pion" en Afrique, en particulier dans la région des grands lacs.
Conclusion
Frédéric Encel souhaita conclure en s'entretenant brièvement de la question de la Turquie dans l'Europe. De la même façon que l'Allemagne serait instantanément bannie de l'Union Européenne, si l'État devenait nationaliste et ne reconnaissait plus le génocide; la reconnaissance par l'État turque du génocide arménien doit constituer un préalable aux futures négociations.
Julien Haguenauer
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