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05-06-2004

 

A propos du 06 juin…

06/06/2004

 

            Nous sommes le 06 juin 2004, jour anniversaire du débarquement allié en Normandie le 06 juin 1944, et Jacques Chirac, relayé par tous les médias dans un registre qui lui est cher, parle d’Histoire, de guerre fratricide et d’Europe. Voilà un moment assurément chargé en émotions, entre la présence des vétérans de l’opération Overlord (qui n’étaient pas majoritairement américains, il est utile de le rappeler) et celle de Gerhard Schröder et Vladimir Poutine.

 

Se souvenir.

Les vétérans, c’est la présence de l’Histoire, notre garantie à tous contre le spectre de la guerre, à l’instar de leurs aînés de 14-18. Ils sont aussi le témoignage que la guerre est un métier et une lutte à mort entre un futur vaincu et un futur vainqueur. A cette époque, qu’il était moralement simple de penser la guerre ! Un drame qui mettait en présence un occupant abject face à des alliés globalement unis sur la marche à suivre vers l’objectif final : la chute du troisième Reich, enfant monstrueux d’une démocratie impuissante à assurer sa propre survie, la république de Weimar. Ce fut un drame immense, qui n’avait pour précédent que la guerre de 14-18.

Ces vétérans donc, concentrent en leur simple présence bien des souffrances qui trouvent un écho ému en nous, générations postérieures, et d’autant plus grave que nous ne ressentirons jamais leurs souvenirs. Ces soldats nous sont l’incarnation de cette guerre dont nous pouvons parler, mais qui n’est qu’un souvenir gravé dans la mémoire nationale. Outre leur âge et leurs anciennes blessures, les anciens combattants sont fragiles parce qu’ils sont des témoins de cette funeste époque courant de juin 1940 à mai 1945, dans l’acception la plus complète du mot « témoin » : messager et martyr. Et nous sentons bien qu’il est important de les voir, ces vétérans, de les entendre, de les sentir vivants. On peut bien mobiliser des troupes en un défilé devant d’éminents personnages politiques du siècle, et organiser un spectacle en son et lumière, mais ne nous y trompons pas : l’âme de ce 06 juin 2004, c’est eux, soldats de 1944. On aura beau jeu de moquer le fétichisme relatif au débarquement, la mémoire humaine est ainsi faite qu’elle a besoin de symboles pour se représenter une époque qu’elle n’a pas connue, et la faire sienne par la même occasion.

 

Tourner la page.  

Pour la première fois depuis le jour J, l’Allemagne et la Russie ont rejoint le cortège des invités. Si la bataille du débarquement fut l’action décisive vers la chute du troisième Reich, cette journée de commémoration est un concentré de souvenirs de la seconde guerre mondiale toute entière.

Car tous les protagonistes européens y ont joué un rôle, les Russes bien compris, qui ont pesé de tout leur poids pour la prompte ouverture d’un front de l’Ouest contre l’Allemagne. Ce n’est pas en vain que le chancelier allemand, que l’on pourrait imaginer dans ses petits souliers, aura déclaré dans son discours que c’est aujourd’hui que s’est achevée l’époque politique de l’après-guerre (si l’on veut bien excepter le fait que l’Allemagne est encore régie par la Loi Fondamentale, initialement à vocation d’expédient provisoire).

Quant au président russe, sa présence nous rappelle les 29 millions de russes tombés sur le front de l’Est. 29 millions sur 55 millions de victimes totalisées ; chiffre effarant et inimaginable dont l’on parle bien trop peu.

 

Guerre fratricide ? Voilà une perspective bien inédite pour parler de la seconde guerre mondiale. Ou plutôt : un judicieux point de vue, parce que l’Europe en est à une situation dans sa construction telle qu’il est à présent devenu nécessaire – et logique- de tourner la page, sans pour autant reléguer le devoir de mémoire aux oubliettes. Imaginez : l’ennemi héréditaire, l, serait un frère, un pays et un peuple auxquels nous sommes liés pour le meilleur comme pour le pire. On le savait déjà ? Peut-être bien, mais il est important de se l’entendre dire, et de voir que Jacques Chirac n’a pas manqué le coche.

Symboles, nous avons besoin de symboles...  « La Nature est un temple où de vivants piliers laissent parfois sortir de confuses paroles ; l’Homme y passe à travers des forêts de symboles, qui l’observent avec des regards familiers. » Baudelaire, in Les Fleurs du Mal.

Il serait hautement profitable de recueillir l’opinion de nos vétérans à propos de cette association : « guerre fratricide ». Nul doute en tout cas que l’on peut voir ici, pour parler comme les journalistes, un signe des temps.

 

 

Un ennemi, une guerre, une bataille : pour les générations de l’après-guerre et particulièrement pour la deuxième, voilà qui facilite la tâche quand il s’agit de comprendre. Même si, bien évidemment, la réalité n’est jamais aussi simple que l’on se l’imagine ; le concept même d’alliés est devenu caduc quasiment dès la fin de la guerre, comme l’illustrèrent les tensions en jeu lors de la conférence de Yalta en février 1945.

 

Au Proche-Orient.

Ici, pas de chance : impossible de déterminer le peuple occupant le plus légitime ; sont-ce les Israéliens, les Palestiniens ? Rien à voir donc avec une logique « alliés contre occupants ». D’ailleurs, les bons sont-ils les mêmes pour tout le monde, les méchants font-ils l’unanimité contre eux ? On sait fort bien que cette logique ne fonctionne pas ici. Cette guerre-ci a-t-elle des points communs avec la seconde guerre mondiale ? Bien peu. Et pendant que nous y sommes, s’accorde-t-on sur le terme de « guerre » ? Là encore, ce n’est pas certain : ce n’est pas une guerre conventionnelle, en tout cas, qui opposerait une armée régulière à une autre. Alors où sommes-nous, et pouvons-nous réellement, nous autres Européens, nous l’approprier, alors même que la mémoire de « notre » seconde guerre mondiale n’a rien d’évident ? Je ne pense pas, à moins de posséder un lien culturel ou charnel avec le Proche-Orient.

Ceci peut contribuer à comprendre – et je n’écris pas faire comprendre- les formidables malentendus qui secouent régulièrement l’opinion française, pour quelque bord que ce soit. Toutefois, les mots employés par Jacques Chirac : guerre fratricide, même s’ils ne renvoient pas à la même ampleur, laissent rêveur si l’on ose le rapprochement avec le Proche-Orient. Peut-on parler de peuples frères en pensant aux Palestiniens et aux Israéliens ? Rien n’est moins sûr, de même qu’il était déplacé de parler ainsi des Français et des Allemands il y a soixante ans. Mais justement : il y soixante ans…Est-il seulement autorisé aujourd’hui de se projeter de la même façon dans la perspective du conflit israélo-palestinien ? Là encore, cela semble hasardeux voire incongru, et pourtant, je veux tenter l’expérience. Un problème de taille subsiste : encore faudrait-il que la guerre matérielle et humaine en question cesse, pour que l’on puisse imaginer que la guerre identitaire se résolve un jour entre les deux peuples.

Le précédent franco-allemand montre qu’au pire, et ce n’est pas rien de rappeler trois guerres en moins d’un siècle, peut succéder sinon le meilleur, du moins la coexistence pacifique. Mais pour cela, il faut pouvoir faire confiance au temps, et en ce domaine, rien n’est moins sûr. Au miroir de la réflexion ci-dessus, pourra-t-on parler un jour de vétérans du conflit israélo-arabe ? L’association sonne bizarrement, raison de plus pour commencer à y penser !

 

Soyons fous, et souhaitons, en ce jour symbolique du 06 juin 2004, le meilleur aux Israéliens et aux Palestiniens.

Après tout, les initiateurs du rapprochement franco-allemand –Adenauer et de Gaulle- n’ont-ils pas été considérés en leur temps comme des pionniers ?

 

Pierre-Marie Duché

 

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Dernière mise à jour : ( 30-08-2005 )
 
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