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La patience turque va-elle durer ? 17/04/2004
A dix-sept jours de l’élargissement historique de l’Union européenne qui comptera bientôt vingt cinq membres, tout le continent européen – du moins la partie euro optimiste- sera en fête. Exception faite de la Turquie. En effet, la Turquie qui frappe à la porte de l’institution européenne depuis 1963 (donc bien avant tous les pays de l’Europe de l’Est alors encore sous le joug soviétique) ne connaît toujours pas de réponse définitive quant à sa candidature. Les échéances, les promesses, et les belles paroles se succèdent. Partenariat privilégié ? Accord d’association ? Toutes les formules sont envisagées mais l’authentique adhésion n’a été mentionnée que du bout des lèvres lors du sommet d’Helsinki de 1999. Depuis lors, la Turquie a été reconnue comme candidate, certes sous certaines conditions, mais le principe de l’adhésion étant acquis, les dirigeants européens sont désormais pressés par Ankara, et jusqu’à une date récente par Washington, de proposer une date déterminée pour l’adhésion. Justement, cette date qui n’a pas encore été fixée sera discutée à la prochaine échéance de décembre 2004 : « Le Conseil européen rappelle la décision qu’il a prise en 1999 à Helsinki, selon laquelle la Turquie est un pays candidat qui a vocation à rejoindre l’Union… L’Union salue la détermination du nouveau gouvernement à prendre de nouvelles mesures sur la voie des réformes… Si, en décembre 2004, le Conseil européen décide, sur la base d’un rapport de la Commission que la Turquie satisfait aux critères politiques de Copenhague, l’Union ouvrira sans délai des négociations d’adhésion avec ce pays. Afin d’aider la Turquie sur la voie de l’adhésion… l’Union augmentera considérablement son aide financière de pré-adhésion en faveur de la Turquie. »
Il ne fait aucun doute, l’Europe est sérieusement divisée au sujet de l’adhésion turque. Celle-ci soulève une question identitaire : l’Europe doit-elle être un club chrétien ? Elle pose également une question de finalité : le projet européen marche-t-il vers une Europe politique ou un marché économique ? Et enfin, une question de solidarité, d’idéalisme et finalement de sécurité : l’Europe veut-elle rester frileusement protégée derrière ses frontières ou bien tenter d’aider au développement et à la démocratisation d’une région dangereuse ? Cet éditorial essayera de mettre en perspective les raisons en faveur ou en défaveur qui font tant douter afin de mieux en comprendre les enjeux.
Les craintes de l’adhésion … pas si solides
La position géographique de la Turquie n’est pas son meilleur atout pour l’adhésion. En effet, pays du Proche-Orient (de 779 452 km²), la Turquie est formée de l'Anatolie, sur le continent asiatique, et de la Thrace orientale, sur le continent européen (qui ne représente que 3% du territoire). Et ses longues frontières avec des États comme la Syrie, l’Irak et l’Iran la placent sans conteste dans l’aire géographique moyen-orientale, avec tous les dangers que comporte pour l’Europe une telle promiscuité. Ainsi, la possible adhésion de la Turquie questionne la sécurité de l’U.E sous deux angles, d’un côté celui de l’immigration, de l’autre celui de la montée de l’islamisme. L’immigration, tout d’abord, est rejetée par un nombre croissant d’Européens. En effet, elle effraie de plus en plus, surtout lorsque le pays d’accueil n’a pas une politique d’intégration efficace. Elle est associée, à outrance parfois, à la délinquance, et au chômage. Mais cet argument peut devenir un avantage. En effet, la Turquie peut apporter un secours d’ordre démographique à l’Europe. Depuis plusieurs années la chute de la natalité en Europe est un risque pour la bonne croissance économique de l’Union. L’Europe a sans aucun doute besoin d’une réserve démographique que la Turquie peut lui apporter.
L’islamisme est la deuxième source d’angoisse. L’Europe a peur pour ses frontières surtout dans un climat où le terrorisme sévit. La terreur, a justement frappé au cœur de la Turquie le 15 novembre 2003, contre deux synagogues d’Istanbul faisant vingt trois morts et trois cent blessés. Cet acte visait la laïcité et la coexistence harmonieuse des trois religions monothéistes, situation d’exception dans le monde arabe. Mais le terrorisme n’a-t-il pas frappé également Madrid, au cœur de l’Europe ? Certains avancent l’idée que le véritable danger de la Turquie, ce sont ses voisins peu recommandables (Syrie, Iran). Ils estiment que si la Turquie faisait un jour partie de notre Europe, elle l’impliquerait fatalement dans les conflits armés qui affectent cette partie du monde. L’Union européenne - qui se veut une zone de paix - peut-elle prendre le risque de laisser entraîner dans de nouveaux conflits ? Mais favoriser l’intégration de la Turquie peut être vue également comme une façon de ne pas céder au chantage terroriste. En effet, les islamistes extrémistes turcs sont contre l’occidentalisation, la modernisation et la démocratisation de la Turquie. Les actes de terreur sont là pour dissuader toute adhésion. L’intégration de la Turquie à l’U.E. peut aussi avoir pour but de démonter la thèse de Huntington, du « choc des civilisations ». En effet, les Européens n’ont rien contre l’Islam, en revanche ils luttent contre l’Islamisme fondamentaliste. On peut également penser que la non adhésion ferait sombrer la Turquie dans le désespoir, la frustration puis le chaos à la vue de tous les efforts qu’elle fournit.
Les efforts turcs sont indéniables
La Turquie multiplie les signes de bonnes volontés en vue de correspondre étroitement aux critères d’adhésion à l’U.E. La Turquie s’est engagée avec détermination dans la voie des réformes lourdes mais indispensables, illustrant ainsi sa volonté de poursuivre la démocratisation du pays. Parmi ces réformes, on peut citer celle qui concerne la réduction du poids de l’armée dans les décisions politiques. Les prérogatives du Conseil national de sécurité, qui pèse chaque mois sur la politique du gouvernement n’a plus qu’une fonction consultative et son secrétariat général, actuellement contrôlé par les généraux, sera ouvert à des civils. Par ailleurs, la Turquie a également décidé de supprimer la peine de mort. On peut également citer l’adoption historique d’un texte législatif aux conséquences politiques importantes : une loi d’amnistie pour les rebelles kurdes repentis acceptant de donner des informations sur les activités illégales des travailleurs du PKK (Parti des Travailleurs du Kurdistan lié à des actes terroristes). Son application sera notamment suivie de très près par les organisations de défense des droits de l’Homme (entre particulier, la Fédération internationale des droits de l’Homme).
Sur le plan économique, le bilan est plus contrasté. Le poids de la dette publique et l’inflation semblent incompatibles avec les « critères de Maastricht ». De plus, la situation sociale est marquée par le chômage de millions de travailleurs (dont l’Europe serait l’exutoire). Toutefois des arrangements peuvent être trouvés et des délais aménagés dans les domaines de l’économie et de la société, comme cela fut d’ailleurs le cas lors de l’adhésion de l’Espagne et du Portugal et comme cela va être sûrement le cas pour la Pologne, ou la Slovénie. Quant à la question chypriote, elle est sur le point d’être réglée. Le soutien turc au plan onusien de réunification de Chypre appelée à rejoindre l'Europe élargie, est un point très positif. Le 24 avril, les communautés grecque et turque de l'île doivent décider par référendum si elles unissent leur destin. Si le « oui » l'emporte, Ankara s'estimera en droit de frapper plus fort à la porte de l'Union. L’épineuse question de l’identité européenne.
Le projet de traité établissant une Constitution pour l’Europe remise au Conseil européen à Thessalonique le 20 juin 2003 fait mention dans son préambule : « des héritages culturels, religieux et humanistes de l’Europe dont les valeurs toujours présentes dans son patrimoine… » . Ce préambule a été l’objet de vives critiques de la part de l’Espagne et de la Pologne qui jugeaient indispensables de mentionner explicitement la religion chrétienne. La volonté de ces pays est clairement de faire de l’Europe un club chrétien. Ce raisonnement est contestable sur plusieurs points. Tout d’abord, ce serait considérer que toutes les autres identités religieuses, sont et seront toujours « étrangères à l’Occident ». Et ne pas connaître de plein droit l’appartenance des Arabes et des Juifs à l’histoire occidentale, c’est, selon les mots de Michel Morineau « accepter une histoire de l’Occident qui justement suppose l’effacement du Moyen-Age et procède directement de l’esprit de 1492 ». Il poursuit, « c’est identifier l’Occident à l’Europe chrétienne, bref c’est recommencer l’expulsion ». Derrière la volonté de mentionner l’Europe Chrétienne, il y avait implicitement une tactique politique afin de rejeter plus aisément la candidature turque. Mais c’est un leurre que de croire que l’Europe est encore chrétienne. De plus, certains États entièrement ou partiellement musulmans comme l’Albanie ou la Bosnie-Herzégovine ont pleinement vocation à faire partie de notre Europe.
Le choix de l’Amérique ou de l’Europe
Historiquement, la politique étrangère turque a le cœur qui balance entre ses voisins européens d’un côté et l’allié militaire américain de l’autre. Jusqu’à très récemment, l’adhésion turque était amplement soutenue par Washington, les Américains faisaient même pression sur les Européens pour accélérer le processus. En effet, la Turquie est un des alliés fidèle de l’oncle Sam dans la région houleuse du Moyen-Orient. Toutefois, la deuxième guerre d’Irak a mis en lumière des divergences. En effet, le refus du Parlement turc de soutenir l’intervention militaire américaine en faisant transiter les troupes par le sol turc a obligé Washington à revoir toute sa stratégie militaire. Les relations américano-turques s’en sont depuis largement ressenties, Washington annulant notamment un important paquet de mesures économiques destinées à aider la Turquie. De plus, les Américains craignent que le rapprochement de la Turquie avec l’Union européenne puisse finalement aller à l’encontre de leurs dessins. Car certaines des réformes préconisées par Bruxelles en vue d’une éventuelle intégration à l’Union européenne réduisent le rôle des militaires turcs dans la vie politique locale. Or, c’est notamment sur l’armée que s’appuient les Américains pour exercer leur influence en Turquie. Cependant, les Etats-Unis ont eux seuls véritablement compris l’importance stratégique de la Turquie. Le partenaire privilégié de la Turquie reste non pas l’Europe mais les Etats Unis. Ceci vient du fait que les Américains ne délibèrent pas pendant des mois ou des années mais donnent une réponse immédiate aux questions et demandes turques. Dans le fond, le choix ne se fait pas entre l’un ou l’autre. En effet, ils peuvent être complémentaires et ne s’excluent pas. Et puis, ce dilemme du choix atlantiste ou européiste est général, il traverse actuellement tous les Etats-membres. La question ne sera tranchée que lorsque la politique étrangère commune de l’Union sera enfin établie. En attendant, la Turquie ne doit pas être pénalisée de ce grand écart, d’autres pays européens sont concernés comme le Royaume-Uni ou la Pologne. Une issue incertaine qui risque de devenir irritante pour les turcs
Le scénario le plus probable est que les hommes politiques délégueront la question, soit en repoussant aux calendes grecques la date de l’adhésion, soit en faisant reposer la décision sur les citoyens européens. En dernier ressort, c’est donc l’opinion publique européenne qui fera le choix, par référendum ou par sondage. Opinion que la Turquie peut redouter car il semble que « L'opinion française ne veut pas de cette adhésion », tranchait Alain Lamassoure, cette semaine, député européen. Voilà qui a le mérite d'être clair. Quant aux autres pays européens le oui est loin d’être acquis. Le danger est de braquer la Turquie « On lui promet le mariage depuis si longtemps, elle sera forcément très en colère », prévient, sous couvert d'anonymat, un nouveau commissaire européen de l'Est. Elle sera en colère, certes, mais ça passera avec le temps. En revanche, ce qui passera moins c’est l’absence de stabilité à l’intérieur des frontières européennes comme à l’extérieur. L’adhésion de la Turquie à l’Union européenne permettrait un remodelage démocratique de tout le pourtour méditerranéen. D’ailleurs, on pourrait y voir une volonté européenne de s’associer au souhait américain de former un « Greater Middle East » (dont la présentation est faite dans le point de vue de Julien Bensusan, « The Greater Middle East » : un tournant des relations internationales ? ). Arrimer à l'Europe un pays musulman de 70 millions d'habitants peut paradoxalement ainsi être analysé comme une pièce maîtresse de la lutte contre le terrorisme.
Leslie Palti
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| Dernière mise à jour : ( 07-09-2005 ) |
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