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A propos d’un nouveau désordre mondial qui n’en est pas un
09/03/2004 L’historien Tzvetan Todorov expose une thèse claire, en tant qu’européen, dans son livre, Le nouveau désordre mondial. La deuxième guerre d’Irak, d’après l’auteur, a été facteur d’un désordre profond dans l’équilibre mondial, dans la mesure où elle a violé une règle fondamentale, à savoir qu’il existe pire qu’un mauvais Etat souverain : l’absence d’Etat tout court, ce qui équivaut à l’anarchie.
Toute cette thèse s’articule autour d’une idée essentielle défendue par l’auteur : la guerre d’Irak menée par les Etats-Unis a constitué une erreur, dès qu’elle a violé la souveraineté irakienne. « La démocratie signifie que chaque peuple est souverain, qu’il a donc aussi le droit de définir pour lui-même le Bien, plutôt que de se les voir imposer du dehors. Par conséquent, lorsque les puissances occidentales conduisent leurs guerres coloniales au nom de la démocratie dont elles se veulent l’incarnation, les moyens utilisés annulent le but poursuivi. » Cette idée, souvent répandue et exprimée en Europe pour critiquer la guerre en Irak, reste cependant difficile à défendre, quand on s’intéresse de plus près au ‘droit de définir le Bien’ des Irakiens. Qui pourrait en effet soutenir que les Irakiens disposaient de ce droit avant la guerre ? De même, l’idée de souveraineté nationale qui n’est pas respectée par cette guerre ne résiste pas au même examen : le concept de souveraineté peut-il vraiment s’appliquer à une dictature dont le dirigeant est élue avec 100% des voix ? Todorov a cependant un mérite. Il rappelle clairement que les tractations, les omissions, les raccourcis contraires au droit international ne sont pas le monopole des Etats-Unis. La France, elle aussi, s’est rendue coupable des mêmes ‘crimes’ que l’on impute généralement aux Etats-Unis, et ce notamment en Côte d’Ivoire. La France n’a en effet jamais attendu l’aval de l’ONU pour y intervenir, tant la probabilité de nouveaux massacres était grande – argument que des proguerres pourraient utiliser pour défendre l’intervention américaine en Irak. Todorov a également raison de rappeler que les tractations politiques qui ont poussé tant les Américains que les Français à aller chercher des alliés sur le dossier de l’Irak et à promettre récompenses et sanctions suivant le comportement de chaque pays, montrent à quel point nous sommes loin de règles universelles régissant les relations internationales, telles celles auxquelles M. de Villepin faisait allusion dans son discours devant l’ONU pour critiquer l’intervention américaine, en Février 2003. Tels sont des éléments que l’on doit garder à l’esprit, pour mesurer à leur juste valeur la portée des événements et des idéologies qui guident les comportements internationaux. L’élément le plus troublant ne réside donc pas dans la critique de la guerre contre l’Irak, tant elle est nuancée et remise en perspective. Ce qui demeure choquant dans le plaidoyer de Todorov est l’absence de surprise et d’émotion lorsqu’il en vient à évoquer la manière dont a été perçu le conflit en France notamment. Il rappelle les chiffres suivants – dont B. Kouchner s’était, à juste titre, ému au cours d’un passage télévisé – : un tiers seulement des Français se sentait plutôt du côté américain, et 25% espéraient la victoire de Saddam Hussein. Commentaire de Todorov, qui, soyons juste, évoque tout de même sa ‘perplexité’, et une ‘quelque inquiétude’ : « Réaction épidermique sans doute mais révélatrice : contrairement aux forces militaires, les promoteurs de la guerre sur le marché international des images ont perdu la partie ». Au lieu de prendre les distances nécessaires avec les résultats du sondage et d’en critiquer le message plus qu’inquiétant, Todorov ne fait finalement que tirer les conclusions sur l’état de l’opinion française, en l’excusant presque – ce sont les Etats-Unis qui ont perdu la guerre des images – puisque la défaite est américaine et doit donc être entièrement assumée par l’hyperpuissance. Jamais ne se demandera-t-on quel rôle un livre tel celui de Todorov pourrait jouer pour remettre les événements en perspective, et insister sur les réels enjeux du conflit… Que voudrait dire la victoire de Saddam Hussein ? La question paraît aberrante, mais pourtant nécessaire étant donné ces résultats ! Dans ces conditions, une personne de mauvaise foi pourrait aller jusqu’à se demander pour quel parti la France roule-t-elle… Todorov fait d’ailleurs naître le même sentiment chez un lecteur averti, lorsqu’il compare et met sur le même plan la Yougoslavie, la Turquie, et Israël. De deux choses l’une : soit Todorov considère qu’il n’y a pas de génocide en Yougoslavie, et donc la comparaison se justifie par l’état précaire de chaque état, secoué par des crises politiques et géopolitiques majeures ; soit il y a, aux yeux de Todorov, un génocide en Yougoslavie, et on n’ose même pas continuer la comparaison tant celle-ci est injustifiée et insoutenable. Pour Todorov, Israël et la Turquie bénéficient de traitement de faveur car ce sont des pays amis. Jamais ne posera-t-il la question de savoir pourquoi ces pays sont des alliés stratégiques. Le lecteur pourra ainsi objecter que cette qualité d’ « allié », c’est grâce à leurs structures démocratiques que ces pays l’ont acquis, et n’ont l’inverse. Ce n’est pas participer à une meilleure compréhension du monde que d’offrir à ses lecteurs de schémas parfois aussi simplistes. Tant de complexité dans cette conjoncture mondiale actuelle ne peut jamais justifier une telle simplification à l’extrême.
Jeremy Ghez
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