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22-10-2003
 
Histoire de frontières
 
23/10/2003


 
 
         La frontière est décidément un terme plus crucial qu’il n’y paraît, si tant est que l’on puisse ajouter des superlatifs à la rhétorique qui couvre actuellement le conflit israélo-arabe au levant. Et l’on s’en doute, elle n’est pas qu’une affaire de cartes d’état-major, quand bien même la réalité du terrain la place au centre de toutes les préoccupations.
 
Comment la comprendre, cette frontière ? Elle sépare, c’est indéniable, deux peuples et deux identités. Couvert par le fracas des explosions et des attentats, un mur se construit jour après jour, et progresse insidieusement au mépris des réalités locales. C’est un limes qui se matérialise de jour en jour entre Israéliens et Arabes, et qui tend à pérenniser la situation actuellement imposée par Tsahal : la séparation physique des personnes. Le passage d’un côté à l’autre de la frontière entre Israël et les territoires sous autorité palestinienne  est hautement problématique au jour le jour. Mais cette frontière palpable, et donc inquiétante, relaie puissamment la séparation qui ne manque pas de se creuser entre les deux peuples occupant l’ancien protectorat britannique. Si une frontière se dessine, c’est qu’elle existe déjà dans le système de pensée des dirigeants. Elle est l’aveu d’un fossé bien plus profond encore qu’elle ne l’illustre déjà. En effet, les dirigeants israéliens excluent de facto toute perspective d’intelligence avec le peuple palestinien. Ils montrent qu’ils n’envisagent pas l’avenir d’Israël avec une autorité ou un Etat palestinien. Autrement dit, nous voici face à un mur qui hypothèque à long terme toute possibilité de réconciliation, et rend d’emblée un tel espoir hors de portée.
 
Mais derrière la frontière, il y a aussi l’opposition entre deux voisins. Prenons le risque de jouer sur les mots: une opposition frontale, une scène qui montre deux adversaires campés de part et d’autre. Campés ? Certes, mais surtout vigilants, pour que l’autre n’outrepasse la ligne verte qu’au prix d’un lourd tribut, humain en l’occurrence. Et ce sont les attentats suicides qui illustrent régulièrement cette logique implacable. Les attentats et les représailles en Territoires palestiniens qui en sont la conséquence immédiate. On touche là à l’un des nombreux drames de ce conflit israélo-arabe : Israël se replie sur son territoire, et prend le pari -fort incertain-  d’un biotope derrière une frontière hermétique. Le problème, c’est que la frontière infranchissable relève dans ce contexte du  mythe, parce que les territoires israélien et palestinien sont étroitement imbriqués, parce qu’Israël continue, plus que jamais au cœur de la tourmente, d’impulser la colonisation. On ne peut même pas citer le rideau de fer en exemple, puisque la situation est infiniment plus complexe qu’au temps de la bipolarisation. On n’est même pas certain de pouvoir définir de façon assurée des camps idéologiques prenant l’un ou l’autre parti. Seule certitude, à des degrés divers : Israël cristallise au Proche-Orient une forte animosité.
 
On pourrait voir cette confrontation comme une opposition en chiens de faïence, exception notable faite des incursions sanglantes dans l’un et autre territoire. Ceci alors que tout ce que l’on peut souhaiter, c’est que les deux parties en présence aient le désir d’atteindre un objectif commun.
Il y a donc quelque chose de navrant dans la construction de ce mur, qui conforte chaque partie dans la position actuelle, et campe les animosités de part et d’autre de ce mur. Les uns cherchant – pour simplifier- à franchir ce mur, et les autres voulant à tout prix maîtriser ce flux transfrontalier. Comme si les préoccupations des dirigeants s’étaient brusquement repliées sur le très court terme, voire le jour le jour, si on se limite aux échos qui nous parviennent depuis le levant. Ce que l’on en perçoit, c’est une succession d’attaques et de contre-attaques, comme sur un champ de bataille. Le stratège prussien Von Clausewitz a écrit : « la guerre est la poursuite de la diplomatie, par d’autres moyens ». Pour être cynique, on pourrait ne parler que de la « diplomatie israélienne ». 
 
 
Derrière la mystique de la frontière, il y a celle de l’étranger. Et derrière la frontière infranchissable, il y a l’étranger inconnu, l’ennemi qui à la fois fait fuir et attire, dans un ballet de la mort. Après chaque attentat-suicide, il y a une riposte de l’armée israélienne.
Que cette frontière se matérialise en un mur bien visible, et l’on voit aussitôt illustrée cette mystique : la frontière masque le territoire ennemi, et le rend aussi redoutable que désirable. Le mur protège quelque peu des tirs de missiles, certes, mais il protège surtout des regards, et rend invisible aux palestiniens l’ennemi. Cette relation est bien sûr valable dans l’autre sens. Que se passe-t-il donc derrière ces hautes murailles ? Que prépare l’ennemi ? La muraille protège, mais il suffit qu’un seul individu la franchisse pour que en soit remise en cause la protection, parce que l’acte dès lors perpétré est d’autant  plus destructeur qu’il est relativement inattendu. Dans toute guerre, l’on combat pour un territoire, le plus souvent pour  n’en ravir qu’une fraction à la souveraineté ennemie. Dans le cas du Proche-Orient,  deux peuples se déchirent pour un seul territoire…cruelle simplification, qui nous permet pourtant de comprendre que, derrière la muraille, il n’y a pas une terre ennemie, mais il n’y a que des occupants. Pis, des usurpateurs. La terre reste, elle, sacrée pour l’un et l’autre des protagonistes. En revanche, la vie des autres occupants est tout le contraire : impie, comme l’est celle d’un usurpateur, qui ne mérite que châtiment voire mépris.
 Et ce n’est pas un vain mot que d’utiliser le mot « sacré » pour qualifier la terre d’Israël. C’est pourquoi, qu’on le veuille ou non, l’on se sent concerné par le conflit au levant, beaucoup plus que, par exemple, par la guerre en Tchétchénie. Tout ce qui se passe là-bas touche à un patrimoine historique qui est tout ou partie de notre culture, du moins en Occident.
 
 
Si mur il y a, c’est qu’il y a un bien précieux à défendre, qui nécessite cette mesure extrême.
Les autorités israéliennes ont pris l’initiative d’ériger cette barrière qui, tout à coup, complique incroyablement la vie de tous les jours, pour des Palestiniens et Israéliens qui se retrouvent, qu’ils le veuillent ou non, dans a condition de travailleurs transfrontaliers. Derrière le mur, se trouve ce qui est à protéger. Plus encore que l’intégrité du territoire israélien, c’est la vie des Israéliens que l’on cherche à protéger. Il y a là quelque chose de primordial, et l’on se retrouve dans un sens dans la situation d’Israël en 1947, quand chaque colon luttait pour sa propre survie, tragiquement parfois, comme à Jérusalem. Maintenant, ce ne sont plus les autocanons couleur de sable de Glubb Pacha qu’Israël doit combattre presque à mains nues. A l’inverse, ce sont des combattants individuels qui attaquent un peuple défendu par une armée performante. Cruel renversement de situation, qui laisse inchangée la complexité de l’affrontement, car ce sont toujours deux forces qui ne s’affrontent pas sur le même terrain.
Voilà pourquoi, malgré le mur, malgré les ripostes à grand renfort de bulldozers et de tirs de roquettes, Israël apparaît vulnérable, et Tsahal parfois dépassé.
Gardons-nous de généraliser ! Mais l’identité du conflit ne semble pas avoir beaucoup évolué depuis 1947. A peu de choses près, il s’agit toujours de lutter pour survivre.
 
 
 Derrière le mur, l’avenir ? Et après tout  pourquoi pas ?
Aussi divergentes que soient les vues des dirigeants israéliens et palestiniens, ils ne pourront manquer de s’interroger tôt ou tard sur des perspectives d’avenir en commun. Mais là encore, il faut sauter le mur, quitte à payer de sa personne. Pour l’heure, on en est encore loin.
 

 Pierre-Marie Duché

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Dernière mise à jour : ( 30-08-2005 )
 
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