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Tu veux déjà nous quitter ?
06/01/2006 (19 :14, heure de Paris)
Le présent point de vue n’engage que son auteur et aucunement AFIDORA, structure de réflexion collective de géopolitique du Moyen-Orient sans ligne éditoriale à proprement parler.
Cher Ariel, A l’heure ou j’écris ces lignes, j’ai entendu tes docteurs dire que tu étais bien mal en point… Dommage que tu ne sois pas hospitalisé chez tes vieux amis français, d’ailleurs : vois-tu, depuis que Yasser et Abdel-Azziz sont passés par la case ‘hospitalisation’, comme toi, je suis devenu un peu sceptique par rapport au discours officiel des docteurs français dont la transparence n’était pas la caractéristique la plus notable. Alors si tu avais été en France, peut-être qu’il y aurait eu de la place pour espérer. Mais là… La transparence fait mal. Alors permets-moi tout de même d’exprimer toute ma surprise et mon incompréhension face à ce départ si rapide et abrupt. Mais est-ce vraiment si surprenant, au bout du compte ? Oublions le fait que tes soixante-dix-sept années passées sur terre n’aient pas été des plus sereines ni des moins anxieuses. Il n’en reste pas moins que tu incarnes l’un des plus paradoxaux et étonnants personnages de l’histoire des relations internationales. Un véritable spécialiste de la douche écossaise – en plein milieu de la Méditerranée, il fallait tout de même oser. Tu as pris tout le monde de court, il n’y pas si longtemps que cela, en annonçant et en appliquant le retrait de Gaza, toi, l’homme qu’on identifie injustement au déclenchement de la Deuxième Intifada (encadré 1), ou plus généralement, au plus vieux des faucons de ton pays – image plus fidèle à la réalité. Ton passé est trouble et comporte des zones d’ombres, ne faisant ainsi pas exception, dans le rang des leaders historiques de nations qui ont dû se construire dans la guerre et dans la confrontation avec leurs voisins – on devrait en savoir quelque chose en France. Tu as commis des fautes, jugées graves par les plus hautes instances judiciaires de ton propre pays, ce qui t’a condamné à réaliser une traversée du désert de laquelle tu n’es vraiment sorti qu’avec cette visite sur l’Esplanade des Mosquées – ou le Mont du Temple, selon les goûts. Prenons un exemple, le plus fameux. Ta responsabilité à Sabra et Chatila a été jugée indirecte, et elle continue de te poursuivre jusqu’à aujourd’hui. Pas assez, disent ceux qui te détestent le plus. J’aurais souscrit à cette thèse, si ce n’était pas pour toutes les autres facettes de ta personnalité, parmi lesquelles la plus importante : ton pragmatisme, qui t'a amené à faire partie des premiers hommes à secrètement négocier avec les Palestiniens, et à évacuer les colonies du Sinaï pour sceller la paix avec les Egyptiens. Cela, on ne te le pardonnera peut-être jamais, la complexité n’ayant jamais eu vraiment beaucoup de partisans impatients qui veulent tout comprendre et tout de suite. | Sharon est-il responsable de la Seconde Intifada ? C'est la question que tout le monde se pose… ou pas vraiment. En effet, les opinions publique arabes et européennes sont généralement convaincues que la visite d'Ariel Sharon - alors rival de Binyamin Netanyahu pour prendre la tête du parti de droite israélien, le Likud - sur l'Esplanade des Mosquées (Mont du Temple pour les juifs) le 28 septembre 2000 est le principal facteur d'une révolte spontanée que l’on baptisera par la suite « Seconde Intifada ». Mais très vite, cette thèse est controversée. La militarisation massive du soulèvement (dénoncée aussitôt par Mahmoud Abbas, actuel président de l’OLP), les ballons d'essais tels que la Journée de la terre de Mai 2000 orchestrée par Marwan Barghouti ainsi que certaines déclarations des officiels palestiniens laissent entrevoir que le mouvement insurrectionnel n'a pas été si spontané que cela… Du reste, si dans un premier temps on peut parler d'émeutes violentes, très vite, les attentats terroristes reprennent (ils n'avaient en fait jamais cessé depuis les accords d'Oslo mais s'étaient considérablement espacés). On faisait donc face à une situation autrement plus complexe que celle qui correspondrait à une simple provocation, agissant comme phénomène déclencheur de tant de violence. C'est ce qui, semble t-il, a amené Georges Mitchell, missionnée par la communauté internationale pour mener une enquête sur le déroulement des événements, à conclure que «la visite de M. Sharon n'est pas la cause de l'Intifada d'Al-Aqsa. Mais elle était inopportune et son effet provocateur aurait dû être prévu.» Cette version des faits est aujourd’hui très peu connue de l’opinion publique. | Complexe, ni noir, ni blanc, ni ange, ni démon. Comme sans doute tous les hommes de cette planète. Mais je dois tout de même te faire un aveu : au début, je n’ai pas cru en toi. J’ai vu dans ta victoire de 2001 la revanche du vieux qui ne voulait pas se faire enterrer aussi vite par le fils politique indigne qu’est Netanyahu. Tu es arrivé à la tête d’un pays en guerre, dans lequel les larmes avaient beaucoup trop coulé, et mon intuition me disait que tu n’étais pas venu pour discuter, mais pour redonner à tes concitoyens une possibilité d’aspirer à la normalité – une vie tranquille en somme. Mais là où tu nous as tous piégés, c’est que très vite, tu as compris – et beaucoup d’entre nous avec toi – que cette normalité passait aussi par une fin de l’occupation, qui, indépendamment de tout, vous endeuillait beaucoup trop, ces temps-ci. Et si ce n’était pas l’occupation, l’objectif restait au moins d’ôter tous les prétextes à vos ennemis. Et cela, dans ton camp, on ne l’a pas compris très vite non plus. Tu as agi avec pragmatisme, et j’attendais la suite avec patience et espoir. Je dois dire que j’observais, presque amusé, dans cette situation dramatique, la réaction étonnée et embarrassée dans les chancelleries européennes à la suite du retrait de Gaza et du nord de la Cisjordanie, exécuté sans la moindre encombre, l’été dernier. Cela n’empêche pas d’autres de tes ennemis de se réjouir de la situation actuelle, prenant leur revanche sur toi : eux espéraient que la mort d’Arafat ne changerait rien à la donne, juste histoire de prouver que le Raïs n’était responsable de rien, comme ils aimaient l’affirmer. Tu les as sans doute contrariés, en leur démontrant à quel point la situation était désormais débloquée. Toute symétrie entre toi et Arafat est d’ailleurs difficilement compréhensible : la situation du Proche-Orient a évolué bien plus rapidement pendant les quatre ans de ton mandat que pendant les quelques décennies de règne d’Arafat sur la cause palestinienne. | Alors peut-être que tu t’es vexé, entendant, trop souvent à ton goût, que pour que la page se tourne vraiment, tu devais disparaître toi aussi. Et tu as eu envie de dire « Chiche ! », dans un dernier geste inconscient, et refiler le dossier à tes lieutenants, ou à ton fils indigne de Netanyahu. Parce qu’en bon croyant du Livre, c’est à l’avenir que tu penses, et non au passé et aux morts. Mais je suis tout de même triste. Parce que finalement, la fin de ton histoire, on ne la connaîtra probablement pas. J’espère de tout mon cœur que tu te relèveras de ce choc, mais quelque chose me dit que la meilleure issue pour toi, à ce stade, est une retraite bien méritée, et rien de mieux, vraiment. Avoue quand même que c’est tout de même stupide, après tout ce parcours réalisé… Bel et bien abrupt et rapide, ce départ, que le destin a sans doute un peu choisi à ta place. Comprendra qui pourra. Jeremy Ghez |
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