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“What makes Zarqawi Tick?” “Gilles Kepel on Biography, Ideology and Violence” Conférence du 16 mars 2006 – Washington DC 23/03/2006
Dans le cadre de la récente publication en anglais de son dernier ouvrage, Al Qaida dans le texte, Gilles Kepel était invité à discuter du rôle d’Abu Mussab al-Zarqawi, responsable d’Al Qaida en Irak et principal animateur du terrorisme sunnite dans le pays. La conférence « What makes Zarqawi Tick ? » était organisée en partenariat par l’USIP (United States Institute of Peace) et le Woodrow Wilson International Center for Scholars et M. Kepel accompagné de deux professeurs de l’université de Georgetown, Daniel Brumberg (1) et Dan Byman (2). Gilles Kepel a livré un double exposé sur la vie et l’idéologie de Zarqawi d’abord puis sur la situation actuelle en Irak :
Selon ce qui est rapporté, les leaders d’Al Qaida ont à plusieurs reprises exprimé le regret de n’avoir pas su créer une structure plus à même de mobiliser les populations locales. Très efficace sur le plan opérationnel, l’organisation critique sa propre gestion des médias, et son manque d’habileté à produire du spectacle, choquer et surtout montrer la faiblesse de l’ennemi américain. Or, il semblerait que ce constat ne se vérifie plus en Irak, Al Qaida ayant trouvé en la personne de Zarqawi un leader capable de galvaniser les foules. Zarqawi est né en Jordanie. Il commence sa lutte en Afghanistan, avant de passer quelques temps en prison, à son retour en terre natale. Durant sa réclusion, il fait la connaissance de celui qui deviendra son mentor, et dont l’influence l’aidera à s’adresser aux foules, l’idéologue jihadiste Abou Mohammad Al-Makdissi. Zarqawi, lui, n’est pas un intellectuel : il n’écrit aucun des discours qu’il signe, et n’est pas même l’auteur de son texte le plus fameux exposant sa stratégie d’attaque contre les chiites. Zarqawi vient ensuite en Irak mais ne rejoint les sunnites qu’après la guerre du printemps 2003, voyant dans l’insurrection anti-américaine une fenêtre d’opportunité. Zarqawi et son groupe ont non seulement réussi à joindre à leurs forces celles des insurgés locaux sunnites, mais surtout à labelliser le mouvement sous la bannière d’Al Qaida, le dotant d’une franchise locale, le nom de « base d’Al Qaida dans le pays des deux rivières » (traduction littérale de l’arabe). C’est la première fois qu’Al Qaida prend sous son aile un terrorisme local, ce qu’elle n’était pas parvenue à faire jusqu’alors, notamment en Palestine. Cette alliance de circonstance est très problématique parce qu’elle suppose que la rhétorique d’Al Qaida, sa propagande et sa vision du monde, sont adoptées par les sunnites irakiens. La popularité de l’organisation, notamment à Falloujah, vient du fait qu’elle se soit imposée comme la seule à être radicalement opposée aux troupes américaines. En plus, Al Qaida, non contente d’entraîner les populations locales, est devenue un nouveau point d’ancrage régional pour l’islamisme. L’Irak a remplacé l’Afghanistan des années 90, c'est-à-dire la destination vers laquelle se rendent des jeunes arabes, syriens ou saoudiens, pour mourir en s’y faisant sauter. Seulement, cette alliance qu’ont choisi les sunnites irakiens n’est pas dirigée uniquement contre les Américains, les « impérialistes », mais aussi et surtout (si l’on s’en tient au nombre de morts) contre leurs compatriotes irakiens « hérétiques », comme les appelle Zarqawi, et chiites. Contrairement à Al Qaida, qui ne mentionne jamais les chiites, Zarqawi est obsédé par eux. Selon lui, leur extermination est une condition sine qua non au triomphe de l’Islam. Ils lui semblent dangereux, amis d’Israël et des Etats-Unis. Daniel Brumberg compare les écrits de Zarqawi à un Mein Kampf anti-chiites tant la haine en ressort. Et les sunnites, qui voient au final leur intérêt, espèrent, une fois débarrassés des chiites, obtenir une part léonine du pouvoir. Zarqawi, par son discours adapté au contexte local, s’est cependant éloigné du message originel d’Al Qaida, dont la vocation est universelle, pour devenir un outil dans les mains des sunnites irakiens.
Zarqawi se trouve aujourd’hui à un tournant : une tentative de rapprochement avec les sunnites de la part des Américains lui fait craindre la perte de sa base militante. Le 22 février 2006, la destruction du dôme de Samarra a constitué une attaque majeure sur un lieu saint chiite. Elle a donné suite à des massacres, ce qui ressemble à une guerre civile entre chiites et sunnites et fait reculer les chances de formation d’un gouvernement de coalition. On pourrait y voir une victoire, du moins temporelle, de la stratégie d’Al Qaida et de manière certaine l’amorce d’une période supplémentaire d’inquiétudes pour l’Irak. Les Etats-Unis pouvaient faire face – quoiqu’avec difficulté et en comptant sur le soutien des kurdes et des chiites – à un seul ennemi, les insurgés sunnites. Dorénavant, une partie des chiites prenant les armes, se dirigeant contre les sunnites, se fiant à un agenda propre, bénéficie du soutien de l’Iran d’Ahmadinejad. Les Etats-Unis se trouvent alors face à deux ennemis et vont devoir, si les chiites décident de se venger des sunnites, protéger ces derniers. Zarqawi et son groupe sont donc parvenu à enflammer une situation déjà explosive, voyant l’entrée sur le théâtre d’un nouvel acteur, l’Iran, dont ils devront se méfier encore plus que des Américains.
Julie Decroix
(1) Daniel Brumberg enseigne au département « Government » de Georgetown University et est Conseiller pour le Muslim World Initiative de l’USIP. (2) Dan Byman enseigne à la “School of Foreign Service” de Georgetown University
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