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05-12-2008
 
 
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20-02-2005

Synthèse d’ouvrage

Histoire des peuples arabes

Par Albert Hourani (Points Histoire H175, Seuil)

21 février 2005

Introduction à la synthèse de l’ouvrage

Jamais les yeux n’ont autant été fixés sur le monde arabo-musulman. Jamais cette région du monde n’a été autant au centre des stratégies des puissances. Jamais un monde n’a autant fait l’objet de commentaires exagérés, erronés et même scabreux.

Le propos de cette synthèse est précisément de remonter le fil délicat de l’histoire des peuples arabes pour en comprendre les évolutions profondes et saisir avec objectivité les traditions qui fondent les clivages d’une culture aussi riche qu’inconnue en Occident.

Introduction à la synthèse de la Partie I

Tout commencement est un moment très délicat, à différents égards. Les arabes entrent dans l’histoire universelle comme des conquérants dont l’épopée dépasse en ampleur celle d’Alexandre le Grand, comme messagers d’une religion à laquelle se convertira progressivement un cinquième de l’humanité mais surtout comme porteurs d’une tradition qui fait explicitement référence à un homme, Mahomet, dont la vertu sert d’exemple comme jamais la vie d’un homme ne l’a fait.

Trois siècles après la mort du Prophète, des hauts plateaux d’Iran jusqu’aux plaines d’Espagne, les peuples se sont converti à l’Islam. Un monde est né autour des élites arabes et de l’Islam.

Partie I : La création d’un monde (7ème-10ème siècles)

1. Un pouvoir nouveau dans un monde ancien

·        Le monde où entrèrent les Arabes était, au 7ème siècle, sous l’emprise de deux grands empires

Il est intéressant de remarquer qu’à partir du 13ème siècle, époque de l’invasion Mongole de l’Iran et de l’Irak, le monde arabe a été sans cesse envahi, livré au pillage, découpé par les grandes puissances coloniales et mis sous tutelle par l’URSS et les Etats-Unis. Toutefois, au temps des premiers califes, le monde arabe a pu rapidement se faire une place entre deux grandes puissances. Il s’agit de la seule époque de l’histoire où les arabes étaient des conquérants d’envergure mondiale. Aujourd’hui, on peut, peut-être, penser que derrière les discours terroristes qui prônent la libération des pays arabes, se cache un désir de conquêtes.

Le premier de ces deux empires, Byzance, contrôlait la partie orientale du bassin méditerranéen, de l’Italie du Sud jusqu’à l’Egypte. L’empire romain d’Orient avait embrassé la culture hellénistique si bien qu’Alexandrie et Antioche étaient des centres de culture grecque. Progressivement, l’empire est devenu chrétien : la conversion se fit à différents niveaux et donna un cadre unificateur aux cultures et communautés qui composaient l’espace impérial. Alors que le pouvoir central a réduit l’autonomie des provinces, les évêques pouvaient prétendre représenter un pouvoir local. A coté de l’Eglise orthodoxe, se développèrent d’autres courants, nés de querelles à propos de la nature du Christ.

L’empire Sassanide rassemblait les nombreux peuples qui vivaient au-delà de l’Euphrate, dans la région de l’Irak actuel et des hauts plateaux d’Iran. La dynastie régnante avait tenté de fonder une société stable en ressuscitant le zoroastrisme, antique religion qui considère que notre monde est le théâtre d’un affrontement où les esprits du Bien luttent contre ceux du Mal. Ces différents peuples parlaient pahlavi et araméen ; Ctésiphon, la capitale, était en Irak, dans la vallée du Tigre et de l’Euphrate. Ouvert aux influences occidentales depuis l’épopée d’Alexandre le Grand, ce monde était, au 7ème siècle, partiellement christianisé. La force des traditions écrites, des pensées spéculatives et la mémoire de temps anciens pleins de gloire donnaient toute sa spécificité à l’Iran, qui reste à part dans le monde arabe.

·        La péninsule arabique : à la frontière des deux empires

Recouverte de steppes et de déserts ponctués d’oasis, cette région du monde était habitée par des peuples qui parlaient des dialectes arabes et avaient des modes de vie très différents.

Les nomades, appelés « bédouins » étaient des éleveurs de chèvres, de moutons et de chameaux alors que les paysans cultivaient le blé dans les oasis. Les sédentaires, agriculteurs et artisans, étaient dominés par les nomades, bédouins et commerçants. Leur ethos - courage, fierté, loyauté familiale – s’était imposée. Aucun pouvoir ne les contrôlait, ils se réunissaient en tribus, des groupes sociaux dont les contours étaient fluctuants. Ils vénéraient des dieux locaux qu’ils croyaient appartenant à un haram – sanctuaire, généralement une oasis – qui devait servir de lieu pèlerinage aux tribus et dont le contrôle par un chef pouvait conférer de l’influence.

Cette culture bédouine était celle du Prophète. A travers son exemple, les musulmans tentent de faire revivre cet ethos aujourd’hui. La place très particulière du guerrier dans cette culture du désert se retrouve aujourd’hui dans le malaise de nombreux arabes face à la dépendance pétrolière et pourrait être à l’origine du ressentiment qui nourrit aujourd’hui les groupements terroristes.

·        Les conflits entre l’Empire Sassanide et l’Empire Romain d’Orient ont ouvert la voie à des migrations intensifiées d’arabes vers le Croissant fertile

La guerre que se livraient les deux puissances avait principalement lieu en Irak, ce qui a amené les Sassanides à contrôler la partie sud-ouest de la péninsule arabique. Or, depuis plusieurs siècles, les éleveurs nomades arabes venaient s’installer sur les terres du Croissant fertile, en y apportant leur culture et leurs formes d’organisation. Ces peuples étaient utilisés par l’Empire Sassanide pour se protéger contre les autres nomades ; des entités politiques stables, telles que l’Etat des Lakhmides, ayant pour capitale Hira, ou encore celui des Ghassanides, sont donc apparues dans la région.

·        L’émergence d’une culture commune était liée à la constitution de la langue arabe

Les hommes des tribus prenaient conscience de leur identité commune à travers la langue de la poésie. A travers de ses formes complexes, telles que la qasida (ode), et des règles de récitation strictement appliquées par les rawi (récitants), les arabes exprimaient leur diwan (mémoire collective) dans ce qu’on a appelé Mu’allaqat (« les suspendues »), des poèmes dont la beauté stylistique en a fait des modèles admirés par les troubadours.

·        L’apparition de l’Islam

L’Islam est né dans un espace païen influencé par le christianisme et par le judaïsme où les grandes puissances n’exerçaient aucun contrôle direct, autrement dit dans un terreau favorable aussi bien sur le plan politique que religieux.

Un nouvel ordre politique, avec à sa tête une nouvelle élite, issue des tribus arabes de la Mecque, se mit en place entre les deux empires. Le rôle précis que Mahomet a joué dans ces évènements est incertain puisque l’histoire de son temps ne fut reconstituée par écrit que près d’un siècle après sa mort. Ces biographies relatent des évènements concernant sa vie, sa révélation et son action qui ne peuvent pas avoir été inventés de toutes pièces.

Né vers 570, Mahomet est issu de la tribu de commerçant qui portait le nom de Quraysh. Il épousa Khadija, une veuve plus agée que lui qui était dans le négoce et géra ses affaires pour elle. Lorsqu’il avait la quarantaine, un ange lui est apparu au cours de ce que la tradition appelle la « Nuit de la Puissance ». La révélation fut acceptée par un cercle restreint de disciples, dont sa femme.

Mahomet se mit à communiquer son message, annonçant la fin du monde, l’arrivée du Jugement, demandant de se soumettre à la Volonté de d’Allah, le mot arabe pour désigner le Dieu des monothéismes. Ses relations avec les autres tribus se dégradèrent rapidement si bien qu’il quitta la Mecque pour Médine au cours de l’hijra, l’hégire, qui marque le début de l’ère musulmane (622). A Médine, Mahomet rassemblait un nombre accru de sympathisants et fit la guerre à Quraysh.

Au cours de ces temps difficiles, la communauté et le message du Prophète prirent leur forme définitive, se démarquant plus nettement des autres religions. Les relations avec les Juifs se dégradèrent, les musulmans se détournèrent de Jérusalem et commencèrent à partir de ce moment à prier en direction de la Mecque. Progressivement, une réconciliation eut lieu entre Mahomet et les dirigeants de la Mecque. En 629, La Mecque se rendit sans résistance et Mahomet en fit un lieu de pèlerinage faisant remonter sa fondation à Abraham, ce qui était faux sur le plan historique.

Ce temps « magique » des commencements a, dans la religion musulmane, une force d’autant plus grande que Mahomet était simplement un homme, au contraire de Jésus qui était fils de Dieu ; il était donc un exemple à imiter, certes, mais surtout imitable parce qu’humain.

·        Le gouvernement de Médine et l’héritage de Mahomet

A Médine, Mahomet régnait en arbitre suprême, sans administration et sans impôts sur les fidèles. Le trésor était alimenté par des dons et des prélèvements sur les tribus soumises ; l’armée était composée de croyants.

Lorsqu’il se rendit à la Mecque en 632, juste avant sa mort, le Prophète affirma que les musulmans sont frères et que tout combat devait être évité entre eux, même pour venger le sang versé à l’époque païenne. Il jura également de combattre jusqu’à sa mort pour que tous les hommes affirment qu’ « il n’y a pas de dieu sauf Dieu. »

Vu par ses partisans, il apparaît comme un homme en quête de vérité dans sa jeunesse puis abasourdi par un pouvoir tombé d’en haut, brûlant de communiquer ce qui lui a été révélé, comme un arbitre soucieux de rendre justice à la lumière de principes divins, comme un dirigeant habile. La communauté qu’il a fondée s’est efforcée de suivre la voie qu’il a tracée en imitant autant que cela était possible le Prophète.

D’après les spécialistes, le Coran s’est largement inspiré d’idées qui existaient déjà dans le monde où il est né. Mais son originalité est précisément d’avoir transfiguré ce que Mahomet a emprunté aux autres religions de sorte que ceux qui ont accepté son message ont regardé le monde d’un œil neuf.

2. Formation d’un empire

La mise en place d’un empire arabe se fit en trois temps : les premières conquêtes des 7ème et 8ème siècles, l’instauration d’une administration centralisée au 8ème siècle et le morcellement progressif sous les Abbassides au 9ème siècle qui donna à l’espace musulman sa configuration pour les deux siècles suivants.

·        La succession de Mahomet

Abu Bakr, un fidèle de première heure, succéda à Mahomet comme chef de la communauté ; il reçut le titre de calife (de khalifa, successeur). Il lança des guerres contre les marches de l’empire Byzantin mais la communauté du faire face à la rébellion des tribus lorsque le premier calife mourut. Au cours des guerres de la ridda, visant à vaincre les territoires rebelles, le nouveau pouvoir s’enfonça profondément dans les espaces controllés par les deux grands voisins si bien qu’à la fin du règne du second calife (Umar ibn al-Khattab, 634-44) les musulmans (de muslim, soumis) régnaient sur l’ensemble de l’Arabie, sur la Syrie, l’Egypte et sur une partie de l’empire Sassanide. Ce dernier, affaibli par les épidémies et par les invasions barbares, succomba peu de temps après aux armées organisées et expérimentées du calife.

L’arrivée au pouvoir de Uthman ibn Affan (644-656), un Quraysh converti très tôt, correspond à l’émergence de troubles au sein de la classe dirigeante de Médine et des tribus, mécontents du pouvoir des hommes de la Mecque. Ali ibn Abi Talib (656-661), gendre de Mahomet, était prétendant au titre de calife mais il devait faire face à une opposition du clan de Uthman. La première guerre civile qui secoua les musulmans voyait l’affrontement des partisans d’Ali avec ceux du clan d’Uthman, mené par Mu’awiya ibn Abi Sufyan (661-680). Trahi par ses compagnons pour avoir conclu un accord à l’amiable avec Mu’awiya après la bataille de Siffin, Ali fut assassiné par les siens à Kufa. Mu’awiya devint alors calife.

La place du dirigeant et la quantité de prétendants posaient des problèmes récurrents de succession. On peut noter que c’est toujours le cas aujourd’hui en Arabie Saoudite où la mort du Roi Fahd, qui est aujourd’hui artificiellement maintenu en vie, pourrait précipiter une guerre civile. De nombreux analystes soulignent l’existence de cinq cent princes de sang qui peuvent prétendre au trône ainsi que d’intrigues incessantes qui laissent présager une révolution de palais susceptible de se transformer en un conflit de grande envergure.

·        Le califat de Damas

Les quatre premiers califes sont qualifiés de Rashidun (les « bien guidés ») par la tradition. Il en est autrement de ceux qui les ont suivi. Le pouvoir restait désormais entre les mains de la famille des Omeyyades et la fonction de calife était héréditaire. Le pouvoir fut transféré à Damas, riche province dégageant suffisamment de surplus pour entretenir une cour et une armée.

Les forces musulmanes avançaient sur tous les fronts : dès la fin du 7ème siècle, les premières percées dans le Nord-Ouest de l’Inde furent opérées et, au début du 8ème siècle, elles débarquèrent en Espagne.

Une administration faisant appel aux bureaucrates se mit en place ; ils remplacèrent les familles de la Mecque et de Médine, accusées de privilégier les liens de sang au détriment des exigences de la religion. Les élites qui assistaient le monarque étaient celles qui avaient aidé les dirigeants Byzantins et Sassanides à régner. Alors que les Omeyyades étaient similaires aux rois barbares de l’empire Romain dans la mesure où ils perpétuaient l’existence d’un monde en lui offrant la protection de leurs armes, ils s’en distinguaient par leur apport de l’Islam comme culture qui allait dominer le peuple et les élites.

L’affirmation de la permanence de l’ordre nouveau passa par l’adoption de l’arabe comme langue officielle du pouvoir, par l’émission de nouvelles pièces sans effigie où figurait le message de l’Islam et surtout par la construction d’immenses édifices à la gloire de la nouvelle religion. Le Dôme du Rocher fut érigé à Jérusalem, ville que visita Umar et où Mu’awiya se fit proclamer calife, sur le lieu précis où s’était tenu le Temple des Juifs. Il semble qu’afin d’inciter les Juifs à se convertir, les autorités religieuses ont interprété la référence dans le Coran à « une ville lointaine » comme pointant du doigt Jérusalem. Cette interprétation a ancré Jérusalem dans la pensée musulmane. Indéniablement, bien des problèmes auraient pu être évités si cela n’avait pas eu lieu !

En Syrie, les Omeyyades régnaient sur le maillon faible d’un empire en pleine intégration, un territoire où ni les musulmans ni les arabes n’étaient majoritaires. Or, les riches villes d’Irak attiraient un nombre croissant de convertis d’Iran et d’Arabie. Deux factions se liguèrent contre leur pouvoir. Les kharidjites descendaient de ceux qui avaient abandonné Ali ;  leurs revendications s’exprimaient par un appel à la pureté adressé aux dirigeants, censés cultiver la vertu. L’autre faction défendait le droit de la famille du Prophète, autrement dit d’Ali et des imams, ses descendants, à occuper le pouvoir ; ils attendaient la venue du messie, le mahdi, « celui qui est guidé », pour que revienne le règne de l’ordre et de la justice. Alors que le fils aîné d’Ali n’osa pas défier Mu’awiya, Husayn, son second fils, est mort en tentant de rassembler les partisans d’Ali, les shi’at Ali, ou chiites, et est devenu pour eux un martyr. Le jour anniversaire de sa mort s’appelle l’Achoura : cette fête chiite, a récemment célébrée dans le sang en Irak ou en Afghanistan puisque les sunnites ont commis des attentats sanglants contre les civils de cette mouvance religieuse.

En 740, les Omeyyades furent renversés par une coalition d’intérêts momentanément convergents et les descendants de l’oncle de Mahomet, Abbas, prirent le pouvoir, fondant ainsi la dynastie des Abbassides.

·        Le califat de Bagdad

Plus systématiquement que les Omeyyades, les Abbassides fondèrent la légitimité de leur règne sur l’Islam. Le calife dirigeait le califat au nom de Dieu, en tant que membre de la famille du Prophète, selon le Coran et la Sunna. L’importance croissante des juges, les qadis, en témoigne. Ils jouaient dorénavant un rôle de juge seulement puisque leurs fonctions politiques et administratives avaient été restreintes.

La résistance de la branche chiite n’était, la plupart du temps, que passive ; il s’agissait d’attendre l’arrivée du mahdi. Toutefois, Ma’mun (813-833), membre de la branche descendant d’Ali, fit deux tentatives pour raffermir les prétentions de sa famille au pouvoir en les déclarant égaux aux descendants d’Abbas : il affirma que le choix du calife devait se faire en fonction de la valeur individuelle, ce qui voulait dire en pratique que les chiites avaient autant de droits que les Abbassides. Sa volonté d’imposer l’interprétation mu’tazilite du Coran s’est heurtée à une opposition des théologiens.

Finalement, la croyance en l’unité des différentes traditions juridiques et interprétations fut à l’origine d’un mouvement de personnes qu’on appelle aujourd’hui « sunnites ».

3. Formation d’une société

Au cours du 9ème siècle, alors même que l’unité politique du monde musulman se désagrégeait, un mouvement d’unification s’opérait par la langue et par la religion au sein de la société.

·        La fin de l’unité politique

Les Abbassides n’exercèrent sur leur empire qu’un pouvoir limité. Progressivement, des dynasties locales apparurent : Saffarides en Iran (867-1495), Samanides dans le Khorassan (819-1005), Tulunides en Egypte (868-905), Aghlabides en Tunisie (800-909). Ces pouvoirs régionaux étaient chargés de collecter l’impôt et de maintenir l’ordre ce qui leur donna une grande autonomie. En 945, des chefs militaires, les Bouyides prirent le contrôle à Bagdad.

Des mouvements séparatistes qui ont secoué l’empire des Abbassides, le plus puissant était celui des ismaéliens. Ils soutenaient les droits à l’imamat d’Isma’il, fils de Ja’far al-Sadiq considéré par les chiites comme le sixième imam. Alors que la plupart des chiites pensaient que le frère d’Isma’il, Musa al-Kazim, était le successeur de son père, les ismaéliens refusaient cette position et attribuaient à Muhammad, fils d’Isma’il, le droit à l’imamat. Les activités missionnaires de ce courant étaient fortes si bien qu’un groupe ismaélien fonda la république de Qaramita en Arabie Orientale et qu’il influença l’émergence des Fatimides au Maghreb au 10ème siècle. Leur forces envahirent la Tunisie puis l’Egypte et fondèrent le Caire. Le calife d’Egypte, qui était également imam, n’imposa pas ses croyances au peuple du Nil, partagé entre sunnisme, chrétienté et judaïsme.

Au Maroc, Idris, arrière petit-fils d’Ali, fondateur de la dynastie des Idrissides et de Fès fut important dans l’histoire du pays. De même, un royaume omeyyade fit son apparition dans la région de al-Andalus en Espagne, avec Cordoue comme capitale sur le Guadalquivir. Peuplé d’une majorité de musulmans mais ayant également une forte minorité chrétienne et juive, al-Andalus développa une culture fondée sur la tolérance religieuse et sur le sentiment d’appartenir à un monde à part. Au 11ème siècle, le royaume se morcela après le règne de Abd al-Rahman III (912-961), premier et dernier calife d’Andalousie.

Jamais depuis le monde arabe de retrouva un pouvoir politique aussi unificateur que celui des Abbassides. De nombreuses rivalités et guerres internes l’ont d’ailleurs empêché de redevenir une grande puissance, que ce soit au 15ème ou au 20ème siècle.

·        Une société unifiée : les bases économiques

Malgré la fin de l’unité politique, il existait désormais un monde musulman uni par des liens et par une haute culture. Le commerce entre les trois grandes zones géographiques se faisait par bateau ou par caravane. Les régions d’Iran et d’Irak entretenaient des liens durables avec la Chine et avec l’Inde, tout comme la Syrie et l’Egypte voyaient une croissance lente mais soutenue des échanges en Méditerranée. Ces échanges devinrent de plus en plus importants avec le monde chrétien, bien que les principales routes commerciales se situaient dans le Sud, avec la Tunisie comme entrepôt.  Du fait de l’importance économique du Caire, le commerce connut un déplacement du Golfe Persique vers la mer Rouge.

Fait intéressant, le transport sur roue disparut du Proche-Orient pour un millénaire : les routes romaines tombaient en ruine, les élites arabes avaient des intérêts dans l’élevage de chameaux…

Les différentes provinces du monde musulman ont connu une redistribution des terres après les conquêtes, ce qui donna naissance à une nouvelle élite de propriétaire fonciers arabes : le calife donnait des terres en échange d’impôts.

La constitution de modes de pensée communs à ce monde passait par le progrès de l’islam comme ensemble cohérent de valeurs et de comportements partagés.

·        Unité de foi et de langue

Plus que le commerce ou l’économie, l’arabe et la foi en l’existence d’un Dieu unique, tout puissant et miséricordieux, unissait le monde arabe.

La conversion à l’Islam a commencé par les élites et par les populations les plus pauvres des villes, si bien qu’au 8ème siècle, seuls 10% de la population de l’empire omeyyade était musulmane. Au 10ème siècle, en revanche, la plupart des ruraux s’étaient également convertis.

Les rites, la doctrine et les lois séparaient plus nettement les musulmans des autres, qu’ils soient païens, « gens du Livre » (ceux qui possédaient des écritures révélées) ou « gens du Pacte » qui étaient protégés par le Pacte d’Umar. Pour ces derniers, les monuments, les pratiques et la présence ne devaient pas être ostentatoires et un impôt spécial devait être payé par les dhimmis (personnes protégées). Les Juifs, exclus de la péninsule arabique, jouent un grand rôle comme commerçants et artisans dans le reste de l’empire.

On peut par ailleurs remarquer que cette tolérance a progressivement été remplacée par l’hostilité du fait, peut-on penser, de l’importance croissante de la population arabe et islamisée. Il s’agit d’un processus bien connu dans les pays d’Afrique subsaharienne et sur la côte Orientale du continent où, dès avant l’époque coloniale, les différentes ethnies ne vivaient en paix que tant que les minoritaires ne représentaient pas plus d’une certaine part de la population (leur donnant l’illusion de pouvoir prétendre un pouvoir plus important dans la communauté).

L’arabe se répandit comme langue parlée dès avant les principales conquêtes. Alors qu’il ne rencontrait aucune frontière dans sa forme écrite, son usage oral restait limité en Iran où on continuait à parler persan. En Espagne, l’arabe était la langue de la philosophie, de la poésie et de la science alors que certains chrétiens du Proche Orient l’utilisaient pour prier.

Sous le règne des Omeyyades, les principaux poètes étaient d’origine bédouine : Akhtal, Farazdaq, Jarir. Le panégyrique des puissants pris de l’importance et le ghazal, poésie amoureuse, pris un ton plus personnel. La grammaire comme science fit son apparition dans les contrées pour répondre à la demande des peuples autochtones apprenant l’arabe. Ainsi, Sibawayh (mort en 793) était le grand théoricien fondateur de la grammaire. En littérature, les travaux de Ibn Qutayba (828-889) sur la poésie fondèrent la tradition de la qasida. Les amateurs d’histoire littéraire retrouvèrent les histoires contant la vie du Prophète et les mirent par écrit, sous forme de récits. L’historiographie était parvenue à maturité avec des historiens comme al-Baladhuri (mort en 892), Mas’udi (mort en 928) qui écrivit l’histoire des grands peuples de l’Antiquité, ou encore al-Biruni (973-1050), célèbre pour son histoire de l’Inde.

Progressivement, l’arabe, langue du Coran et donc langue de Dieu, fut embrassé par tous ceux qui adhéraient à l’Islam.

·        Le monde de l’Islam

Les grands édifices symbolisent l’unité de ce monde de l’Islam. De Cordoue à Bagdad, les mosquées ont des traits communs. Dans les grandes villes, elles étaient entourées de la maison du qadi, de l’hôtel pour les pèlerins, des hôpitaux pour les malades. Les sanctuaires et autres tombeaux des grands de l’histoire religieuse étaient des sources d’attraction majeures. Les autres édifices font référence au monarque et à sa puissance : palais, somptueux jardins, centres administratifs et dômes où était rendu la justice symbolisaient le pouvoir des rois.

Les hommes et les femmes se définissaient en des termes islamiques et par rapport à leur religion. Alors même qu’ils se disaient membres d’un famille, d’un clan, d’une tribu, d’un quartier, d’une ville ou d’une province, ils avaient le sentiment d’appartenir à quelque chose de plus grand : l’Umma, la communauté de croyants. Aujourd’hui, la mondialisation pourrait redonner au monde arabe un sentiment d’appartenance du même type, contribuant à diminuer les rivalités internes, amenant un dialogue pacifique entre ses différentes composantes mais également l’orienter, comme le veulent certains, vers un objectif commun.

4. La structuration de l’Islam

Pendant près d’un siècle, l’Islam restait plus une tradition religieuse qu’une religion structurée autour d’un ensemble uniforme de croyances et de pratiques. Toutefois, les débats autour du Coran ont rapidement été très intenses ; progressivement, des courants émergèrent.

La structuration de l’Islam en un corpus de sciences et de pratiques religieuses fut essentiellement réalisée en Irak. La quête du savoir religieux, ilm, constitua un corps de lettrés bien renseignés et engagés, les oulémas (de ulema).

Les mu’tazilites, « ceux qui se tiennent à l’écart », croyaient qu’en appliquant la raison au Coran il était possible de réponde à la question de l’autorité. D’autres étaient plus sceptiques, conscients des dangers pour la communauté d’une réflexion trop poussée et d’un débat trop âpre ; leur position était défendue par Ahmad ibn Hanbal (780-855). Les deux mouvements s’accordaient pour dire que la foi n’est pas suffisante pour être un bon musulman et que les actes sont nécessaires. L’influence des mu’tazilites diminua au sein du mouvement sunnite mais resta vigoureuse chez les chiites. La pensée d’Hanbal a été reprise par les tenants du hanbalisme, courant qui inspira le renouveau de l’islamisme au 20ème siècle.

Au 10ème siècle, al-Ash’ari (mort en 935), un ouléma, utilisa le discours rationnel (kalam) pour défendre la position traditionaliste. Il affirmait que le Coran devait être interprété au sens littéral et que le questionnement de ce sens ne devait pas aller trop loin, autrement dit, à partir d’un certain moment, il fallait arrêter le questionnement et se soumettre. Le traditionalisme de al-Ash’ari se trouve dans sa position vis-à-vis de la doctrine : il ne faut pas se révolter contre le calife ou se quereller en matière de religion.

·        La Shari’a

Sous les Omeyyades, les religieux tentèrent de juger les actions des hommes à la lumière des préceptes religieux, ce qui ne manqua pas de soulever la question de la hiérarchie en matières de textes de loi. A cette époque, les qadis jugeaient les hommes en fonction des coutumes et des interprétations locales en cherchant dans les traditions et dans les souvenirs de la communauté des éléments nécessaires pour départager les plaignants. Les traditions se fondaient souvent sur le consensus local (ijma’) dont la diversité avait pour origine la dispersion des clercs dans l’espace impérial et le manque de communications entre eux.

Sous les Abbassides, l’importance de la religion comme pilier du pouvoir exigea une unification bien plus importante. Après l’indépendance des qadis, qui en faisait des juges religieux, un pas important fut franchi avec la doctrine de al-Shafi’i (767-820). Il établit une hiérarchie entre les Textes, expliqua l’infaillibilité du Coran et de la Sunna et, surtout, affirma que pour éviter l’erreur, le peuple devait laisser aux lettrés le soin d’interpréter les Textes. Un hadith important dit : « Les lettrés sont les héritiers du prophète. ». La distinction implicite entre les lettrés et les masses devait devenir un lieu commun de la pensée islamique.

Une fois les affirmations de al-Shafi’i acceptées par tous, il ne fut pas difficile d’y rattacher le corpus des lois. Le consensus intellectuel fut nommé le fiqh, et son résultat final, la shari’a.

Malgré un pouvoir important sur le plan religieux, les oulémas restèrent en dehors des affaires du califat.

·        Les traditions du Prophète et la voie des mystiques

Allah et Mahomet sont les deux axes autour desquels se construit la pensée du musulman. La quête intime de Dieu comme celle d’un idéal de vertu par l’action ont amené deux voies de recherche aux méthodes et aux pratiques très différentes, celles des lettrés en quête de l’Umma originelle et celles de la spiritualité numineuse des poètes.

Les hadiths, récits des actes et des propos du prophète, étaient des éléments essentiels aussi bien pour les oulémas que pour les simples musulmans. Très tôt, les spécialistes tentèrent de récolter toutes les histoires à propos de la vie de la communauté au temps du Prophète. Certains savants se consacrèrent à faire remonter la chaîne de témoins jusqu’à l’époque de Mahomet. Les hadiths furent finalement classés par degré de fiabilité.

En islam, le mysticisme a longtemps été associé au soufisme, tant l’influence des écoles iraniennes était forte. Deux mouvements peuvent être distingués : piété, prière et renoncement d’un coté, méditation sur le sens du Coran de l’autre. Pour ceux qui s’engageaient sur la voie de l’illumination, Dieu était l’unique objet adéquat de l’amour humain, unique à pouvoir être aimé pour Lui seul. Al-Muhasibi (mort en 857) étudia la meilleure vie à mener pour atteindre le vrai savoir alors que al-Junayd (mort en 910) se demanda ce qui attendait les hommes au bout du Chemin.

Conclusion de la synthèse de la Partie I

En trois siècles, « les soumis » ont mis le monde civilisé à leurs pieds à l’issue d’une épopée dont les conquêtes ont été aussi durables que celles de l’Empire Romain. Ils importèrent dans les provinces conquises leur langue, leur culture et leur religion. Ces dernières se sont stabilisées et ont gagné en maturité grâce au travail des lettrés et des princes. Un monde est né. Au cours des siècles suivants, il allait perdre son rayonnement tout en conservant, jusqu’à nos jours, son indéniable particularité.

                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                         Alexandre Lucas

2 commentaires.
 1. Sans titre
rodgers, Unregistered
ce qui m'interresse le plus dans l'islam est une connaissance plus approffondie de ses principaux axes majeurs que sont le coran et mahomet. vous semblez ici en faire peu cas de leur nature controversées. la nature du coran comme d'origine extra-mondaine pose aujourd'hui problème: pour la simple raison que s'y trouve des versets contraditoires et contraires à l'amour et la tolérance, et de deux l'exemplarité de la vie du prophète pose problème ne fut-ce qu'au niveau des moeurs sexuels. il n'avait pas une seule femme mais un harem et entre autres, cette inclination au maniement du sabre est inquiètante. bref, je suis plus interessé par une docte de l'islam participant à une herméneutique pacifique, montrant à la base le contexte bariolé et conflictuel de sa genèse, que sa présentation enjolivée comme s'il n'en était rien.le monde contemporain est en proie à un activisme islamiste inquiétant et destabilisateur depuis les attentats du 11 septembre et les islamistes tentent de faire imposer une conception tronquée de l'islam l'assimilant à une expression bestiale de la violence. une certaine hermèneutique allant dans ce sens est toutefois possible s'il faut s'en tenir à certains versets. mais encore une fois, ce n'est qu'une question d'herméneutique et il est souhaitable qu'un islam plus tolérant des autres confessions soit vulgarisé plutôt que la soupe servie par les compagnons de route des talibans. aujourd'hui une certaine psychose s'installe en Occident du fait de la terreur véhiculé par nos amis intégristes bien-pensants. cela entraine une certaine peur du libre examen et de la libre expression, conduisant ainsi à la loi d'omerta sur des pratiques oh que moyenagueses qui sont légions dans l'islam et que veulent imposer au monde ces islamistes qui veulent refaire le monde.il faut en parler en briser le silence pour défendre ce qui me semble évident: le fait que l'espace publique est le lieu par excellence d'une conception morale minimale, une base commune de neutralité à l'égard des notions controversées de la vie bonne. A ce titre, la religion ne peut pas intervernir dans la construction de l'espace publique comme contexte de neutralité caractéristique de l'esprit républicain, puisque consacrant une vision de la vie bonne axée sur le dogme; donc ayant la prétention d'une validité absolue, exclue à toute forme de contradiction ou de critique. je pense que nous avons le devoir d'aider à la consolidation du vivre ensemble en rompant le silence et faisant un travail critique. je ne vous fais pas un reproche, mais ayant constaté cet intérêt commun à la question, j'attire votre attention sur notre responsbilité à restituer exactement les événements dans le contexte de leur genèse, et particulièrement dans le contexte de l'islam à contribuer à une herméneutique entée sur la tolérance.

merci.
 Posted 2006-10-30 23:03:27
 2. corréction
Visiteur, Unregistered
les arabes sont comme tous les peuples de la terre il y'a du bon et du moin bon, et celui qui n'a jamais commis de péché qu'il leur jette la première pierre.
 Posted 2008-11-10 21:34:44
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Dernière mise à jour : ( 03-08-2005 )
 
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