| Entretien avec Marius Schattner, journaliste |
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| 22-03-2004 | |
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Entretien avec Marius Schattner, correspondant israélien en agence de presse, a notamment collaboré en tant que journaliste au Monde Diplomatique, à la revue Politique Etrangère, et à l’Agence France Presse. Marius Schattner est l’auteur de l’ouvrage Histoire de la droite israélienne, Complexe, Bruxelles (1991).
De passage à Paris (Marius Schattner réside à Jérusalem depuis trente-cinq ans), Marius Schattner a accordé à AFIDORA un entretien d’une heure au café américain La Coupole, dans le quartier parisien du Montparnasse. Le thème ? Presque le même que notre débat du 3 mars (cliquez ici pour consulter le compte-rendu du débat intitulé « Le Journalisme Français face au Conflit du Proche-Orient ») :
Entretien avec Marius Schattner, journaliste Journalisme et Proche-Orient, journaliste au Proche-Orient 23 mars 2004
AFIDORA : Vous étiez présent, il y a dix jours, à notre débat AFIDORA du 3 mars sur le journalisme français et le conflit israélo-palestinien…Qu’en avez-vous pensé ?
Marius Schattner : Vous savez, vous avez de la chance car l’image d’Israël est infiniment plus exacte en France que pour d’autres conflits…A ceux qui veulent défendre à tout prix Israël, je rappelle que la seconde intifada a fait l’objet d’une préparation d’une durée de deux ans par Tsahal. Regardez « Libé » d’aujourd’hui (N.D.L.R. : Marius Schattner sort le journal Libération du 11 mars 2004) : tout est dit et clairement exprimé concernant cet attentat! Un Palestinien qui possède une arme n’est pas forcément un terroriste. De même, un militant d’Al-Aqsa n’est pas forcément terroriste. C’est pour cela qu’ à l’A.F.P. (Agence France Presse) où je collabore régulièrement, on emploie plutôt le terme de « combattant » que celui de « terroriste » ou de « résistant » - même si l’emploi de ce dernier mot me paraîtrait assez plausible. On parle en ce moment des colonies en Israël. Mais que démantèle l’armée ? Rien. Ce qui est à mourir de rire, c’est que le gouvernement Sharon pense que la destruction de la maison d’un kamikaze est un facteur de dissuasion pour le terrorisme…
AFIDORA : Mais pour en revenir à notre thème, et sur un plan assez « politique », les médias se doivent d’être une sorte de glace entre la réalité et sa propagation – ce qu’ils sont bien souvent. Mais certains sont aussi des miroirs déformants et..
Marius Schattner : L’A.F.P. n’a jamais écrit « massacre à Jénine » mais « les Palestiniens accusent les Israéliens de ». Vous pouvez vérifier si vous le voulez. La réalité sur le terrain est très, très difficile à cerner pour le journaliste que je suis. Restons sur Jénine : un hôpital palestinien m’avait communiqué le chiffre de soixante morts, l’Autorité Palestinienne faisait état de cent morts, alors que l’armée israélienne annonçait un peu plus. Il y avait très peu de différences ! Les noms des victimes devaient être comptabilisés, et on ne devait pas sacrifier le degré de précision pour faciliter le comptage. J’ai même parlé avec un porte-parole du gouvernement israélien qui évaluait le nombre de victimes à trois-cents morts !
AFIDORA : Tsahal s’est-il servi de boucliers vivants ? L’armée israélienne a-t-elle achevé des blessés et organisé des fosses communes comme l’ont écrit certains médias ?
Marius Schattner : Vous avez raison, l’histoire des fosses communes, c’était bidon. Mais l’A.F.P., je le répète, n’a jamais parlé de massacre. Ce n’est de toutes façons pas son rôle. Cela dit, les journalistes ne pouvaient pas accéder à Jénine, ce qui laissait penser qu’un massacre avait pu avoir lieu.
AFIDORA : Comment exactement travaille une agence de presse ?
Marius Schattner : Comprenez que je ne suis pas en droit de vous révéler des scoops. En gros, les trois grandes agences procèdent à des divulgations d’informations très proches. Associated Press (AP) est plus américaine, évidemment…Et contrairement aux idées reçues, le premier client de l’A.F.P., c’est l’agence japonaise. Nous, nous sommes sur le qui-vive tout le temps. En Israël, l’information est très vite divulguée à la radio, par l’intermédiaire d’un « flash spécial attentat » par exemple. Puis une de nos sources ou le journaliste lui-même se rend sur le terrain. Vous imaginez la suite…
AFIDORA : Et comment se servent les médias français de l’A.F.P. par exemple ? Ont-ils d’autres sources d’information ?
Marius Schattner : Ouest-France, par exemple, utilise pour son information la télévision certes, mais surtout les dépêches de l’A.F.P. Tous les journaux et les chaînes de télévision ont un correspondant – mais ces derniers ont des missions différentes de celles d’une journaliste d’agence : ils doivent faire des reportages, et fouillés si possible. Dans mon métier, ce qui est à la fois passionnant et difficile, c’est que l’on doit jongler avec l’info : en écrivant parfois une nouvelle scientifique, un résultat de basketball ou sur le chômage en Israël, je dois parfois m’arrêter pour écrire une dépêche urgente sur un attentat.
AFIDORA : Il n’y a donc aucun problème relatif à la couverture médiatique du conflit ?
Marius Schattner : Regardez ce dessin (N.D.L.R. : il sort de son sac un coupure de journal israélien) et surtout sa légende « This is not a robery » (N.D.L.R. : « ceci n’est pas un vol »). Tsahal est passé dans une banque islamique et a pris de l’argent qui n’appartient pas au Hamas. L’argent n’a pas d’odeur, et qui a déjà vu de l’argent stocké dans un coffre ! Non, c’est évident, cet argent n’appartient pas au Hamas. De même, Yoël Marcus, dans le quotidien israélien Haaretz du 27 février 2004, s’indigne des propositions israéliennes faites à La Haye. C’est de la self-pity. Tout ça, c’est bon pour les Opéras de savon, pas pour un Etat aussi fort qu’Israël. Imaginez un seul instant les médias français faire ça. Ils seraient immédiatement traités d’antisémites !
AFIDORA : Et quelle est votre position par rapport à l’édification du Mur de séparation ?
Marius Schattner : Je n’ai rien contre le Mur – et je suis heureux que vous n’ayez pas dit clôture. A-t-il l’air d’une clôture ? Bon, concernant le Mur, je m’offusque de son tracé, pas de son existence. Il faut choisir entre être occupant et être victime. C’est le parti travailliste qui avait eu cette idée de construire une barrière. Sharon s’est longtemps opposé à cela ; et les colons y sont de toutes façons opposés, étant du mauvais côté de la barrière. Pourtant, elle est efficace à certains endroits, cette barrière, dans le Nord par exemple. Les deux décisions qui me chagrinent sont celle de l’enfoncement dans le secteur d’Ariel, et celle de l’extension au Grand Jérusalem. Sharon veut faire passer la barrière le long du Jourdain pour enfermer les Palestiniens. On en arrive à un point où les gens qui représentent Israël sont les extrémistes du Zaka, ceux qui ramassent les corps des victimes du terrorisme. Pour l’extrême droite israélienne, le petit Mohamed Al-Dura n’a jamais été tué. C’est du délire : on s’en prend aux médias. Il est très difficile de débattre. Les gens sont passionnés !
AFIDORA : Certains estiment pourtant que l’édification de cette barrière permet la création d’un Etat palestinien de fait…
Marius Schattner : Mais non ! Tout ça à cause du tracé ! L’objectif était bien de se défendre contre le terrorisme. Ce qu’ Israël ne fait pas. Ce qu’il s’est passé à La Haye, c’est un faux débat, c’est de la propagande.
AFIDORA : Vous parlez de propagande. Mais y a-t-il une volonté d’agir de la sorte sur les représentations ?
Marius Schattner : Pour Tsahal, toute personne qui s’oppose à eux est terroriste. Cette appellation a une signification politique très claire. Pas un seul soldat israélien sur soixante-douze n’a été condamné pour mort d’homme devant les lanceurs de pierre. La stratégie de la contre-terreur d’Israël a pourtant été efficace au début de l’intifada.
AFIDORA : L’armée israélienne ne respecte donc rien pour vous ?
Marius Schattner : C’est une armée d’occupation. La situation est pourrie. Il y a deux populations sur un territoire. L’une a des droits, l’autre n’en a pas.
AFIDORA : A cause de Yasser Arafat qui n’a pas été en mesure d’accomplir sa mission de création de cet Etat palestinien, non ?
Marius Schattner : Je ne rentre pas dans ces considérations. Je suis journaliste, et je ne parle que de ce que je vois sur le terrain. L’armée n’est pas si cruelle, pas si humaine non plus. Elle utilise la propagande. C’est la même chose chez les Palestiniens : toute victime est shahid (N.D.L.R. : martyr). Tout le monde fait de la propagande. En tant que journalistes, notre travail à tous les deux, c’est d’aller au-delà.
AFIDORA : Un mot sur les manuels scolaires ?
Marius Schattner : Il est vrai que les anciens manuels scolaires jordaniens ou égyptiens sont …, enfin bon. Mais dans les écoles religieuses d’Israël, c’est pas mal non plus. Ca donne des choses comme : « Israël appartient au peuple d’Israël par la volonté divine ». Pour être anti-israélien, pensez à un petit enfant palestinien qui voit son père humilié à un barrage. Ce sont des images terribles. La population palestinienne est opprimée, et ne rêve pas de coexister avec Israël.
AFIDORA : Nous avons tout à l’heure parlé du Hamas. Pourquoi ce groupe terroriste est-il assimilé à une force politique aujourd’hui ?
Marius Schattner : le Hamas est antisémite et il est prêt à une longue trêve, qu’elle soit tactique ou stratégique. Mais ce n’est pas un groupe terroriste, c’est une organisation politique avec un forte composante terroriste. Le problème est le suivant : comment arrêter cela ? L’armée israélienne détruit de façon efficace certaines infrastructures, mais engendre un engrenage à long terme. C’est évident, la situation actuelle est sans issue. De même, ce n’est pas aux Israéliens de décider qu’ « Arafat is irrelevant »…
AFIDORA : Est-ce alors le rôle des Américains ?
Marius Schattner : L’image d’Israël est ternie par l’occupation comme l’image de la Palestine est ternie par le terrorisme. Peu importent les Américains. Des erreurs sont commises, des mots sont mal utilisés, y compris à l’A.F.P.. La première info n’est pas toujours exacte. Il existe une tension entre la nécessité d’informer très vite, et celle d’informer correctement.. Le problème du vocabulaire est très compliqué…Les gens sont heurtés par l’image qu’Israël donne d’elle même. D’autres, comme vous, en sont obsédés. N’importe quel juif de la diaspora est hanté par l’idée d’un réveil réel d’antisémitisme. Pourtant, en France, les médias déforment beaucoup moins les choses que pour d’autres conflits.
AFIDORA : Tiens, c’est vrai qu’on ne parle pas beaucoup des conflits africains en France. Les massacres au Soudan par exemple.
Marius Schattner : Israël n’est pas traité comme le Soudan dans le monde. Le conflit est sur-médiatisé. Le sionisme a aussi utilisé les médias contre les Britanniques, rappelez-vous Exodus. Israël se présente comme une démocratie, et l’est dans son droit fondamental. Cependant, les cartographes reçoivent des consignes de ne pas marquer les frontières dans le but de les estomper. Ces décisions sont politiques. Il n’y a qu’à Gaza où il existe une carte…
AFIDORA : Pensez-vous que le conflit soit encore soluble ?
Marius Schattner : Oui, mais plus pour longtemps…Les représentations sont assez proche de la réalité. Ce qui gêne, ce ne sont pas les déformations mais la réalité. Toute représentation est nécessairement déformation. Ce n’est pas un mensonge mais une réalité qui gêne la communauté juive : voici la réalité en Israël ! Grosso modo, le miroir, pour reprendre votre métaphore du début de l’interview, n’est pas si déformant. La réalité est très difficile à accepter, et ne montre pas Israël sous ses meilleures couleurs. Concernant la corruption de l’Autorité Palestinienne, on n’en parle pas sans toutes les informations nécessaires. La réalité va alimenter une opposition totale à Israël, et il est évident que l’antisémitisme et l’anti-judaïsme sont alimentés par le conflit proche-oriental.
AFIDORA : Pour résumer votre pensée, les médias français reflètent donc bien la situation au Proche-Orient, n’est-ce pas ?
Marius Schattner : En gros oui. Mais dans un conflit, on est toujours pour la victime. C’est normal. Pourtant, les occupés rêvent peut-être de la destruction de l’Etat d’Israël…
AFIDORA : Auriez-vous une proposition de solution à formuler pour conclure cet entretien ?
Marius Schattner : Il ne faut pas qualifier les gens mais leurs actions. Ainsi, quelqu’un commet une action terroriste, mais n’est pas nécessairement un terroriste. « Libé » du 11 mars nous parle de conflit sans fin…Seule une solution politique peut résoudre le conflit. Les conflits modernes sont de plus en plus médiatisés : les médias ne sont plus des transmetteurs mais des enjeux de la bataille, et sont sommés de prendre position. Il y a comme un sentiment que rien ne sert de gagner la bataille militaire sans gagner la bataille médiatique. Les médias ne sont donc plus simplement un reflet, mais également un enjeu.
AFIDORA : Marius Schattner, merci du temps que vous avez accordé à l’agence de ré-information visant à promouvoir le débat .
Marius Schattner : Tout le plaisir fut pour moi.
AFIDORA : Au contraire, je vous assure. Merci encore.
Propos recueillis par Jeremy Fain
5 commentaires. Je trouve les réponses de ce monsieur Schattner enchantantes. Ca fait plaisir de voir que chez Afidora ils interviewent des gens de tous les bords. Posted 2006-03-27 01:05:17 En dehors de toute considération de justesse des propos, c'est incroyable que le représentant d'une agence officielle soit aussi ouvertement engagé et partisan, quelque soit le parti pris. Cet entretien est un véritable scandale pour l'AFP. Posted 2006-05-12 17:51:30 Bas les masques : Mr Marius n'est qu'un activiste de la cause palestinienne. au moins les choses sont claires. On comprend mieux desormais. quel scandale pour l'AFP , qui irrigue toute l'information en France, et ailleurs. Ou est l'objectivité?? Posted 2006-05-13 05:11:45 http://fr.news.yahoo.com/14052006/202/preparatifs-pour-la-visite-d-olmert-washington-trois-palestiniens-tues.html A mettre en parallèle avec cet entretien d'AFIDORA Posted 2006-05-14 17:46:02 ![]() Merci à Afidora pour cet interview, à l'évidence un document de première importance. J'explique sur mon blog Anatole pourquoi je suis en partie d'accord avec Shattner lorsqu'il demande que l'on qualifie les actes plutôt que les personnes, et aussi pourquoi, dans le cas présent, ce n'est pas acceptable. Anatole Posted 2006-05-16 16:15:29 |
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| Dernière mise à jour : ( 27-03-2006 ) |
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