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Vas, Vis et Deviens : le « happy end » n’est pas le monopole des Américains Version imprimable Suggérer par mail
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01-07-2005
 
 Vas, Vis et Deviens : le « happy end » n’est pas le monopole des Américains
 
02/07/2005
 

 
            Pour ceux qui connaissent et travaillent sur le Proche-Orient, il y a énormément de choses qui peuvent potentiellement énerver, dans le nouveau film de Radu Mihaileanu, Vas, Vis et Deviens. 
 
L’histoire commence en 1984, avec la mission menée par le service secret israélien, le Mossad, en Ethiopie, pour sauver les Juifs éthiopiens menacés par la famine et la guerre.  Le jour où un groupe d’Ethiopiens doit partir vers Israël, l’un d’entre eux, un petit garçon, meurt.  Un autre petit garçon, poussé par sa mère, le remplace et part vivre en Israël.  Le film de Radu Mihaileanu raconte la vie de ce garçon, devenant adolescent et adulte.
 
Ce qui énerve, ce sont ces raccourcis et ces clichés qui permettent certes de mettre le spectateur dans un cadre simple qu’il connaît certainement bien, mais qui restent pourtant si réducteurs :
 
ü      la famille adoptive du jeune éthiopien se dit de gauche et donc non religieuse (comme si les idées politiques avaient une influence directe et systématique sur les pratiques et les croyances religieuses) ;
ü      le ‘mec sympa’ est un flic (qui encouragera le jeune éthiopien à ne pas se laisser faire face au racisme et aux discriminations), un israélien (arabe ou juif), un vieux Ethiopien, mais presque jamais un religieux, tous dépeints dans le film comme des fanatiques racistes ;
ü      et enfin un ‘happy end’, peu vraisemblable, et digne des films américains à l’eau de rose.
 
Tout cela énerve, et peut nuire à la qualité du film.
 
Et pourtant…
 
Et pourtant, malgré ces éléments réducteurs et ces clichés, en dépassant ce simple ‘happy end’, Radu Mihaileanu réussit un coup de génie avec la fin de ce film.
 
Car, en somme, en ne terminant pas son film sur une note dramatique, alors que cela aurait été si facile, et beaucoup plus cohérent avec la tonalité globale du film, Mihaileanu avait sûrement un but, mais lequel ?  Oui, dit Mihaileanu, en Israël , il y a du racisme, il y a des discriminations, la vie y est dure, et des jeunes gens meurent en servant dans l’armée.  C’est d’ailleurs cette facette du pays que l’on connaît le mieux, quand on n’y vit pas.  La vie n’y est pas facile, et ce n’est pas le paradis qu’espéraient tous ces Ethiopiens dans le film (comme dans la réalité d’ailleurs) qui, eux, ont fui l’enfer. 
 
Mais voilà, même quand on a dit tout cela, une vérité reste indéniable : Israël reste un pays qui a incarné et qui continue d’incarner pour des millions de gens dans le monde une espérance lointaine, un lieu de refuge quand la pire des catastrophes vient de frapper…
 
Un parrallèle avec le dernier livre de Philip Roth, The Plot Against America, s’avère intéressant.  Roth part d’un contexte historique véridique : les Etats-Unis du milieu des années 1930.  Avec une différence de taille : Roosevelt n’est pas élu pour un second mandat, car il est battu par l’aviateur Daniel Charles Lindbergh, connu pour ses positions proches des nazis.  S’ensuivent une séries de comportements racistes et des lois qui tuent les Juifs américains à petit feu.  Mais la fin de l’histoire est réjouissante, car, à la suite d’un coup d’Etat, Lindbergh disparaît, et Roosevelt reprend le pouvoir.  On peut s’en tenir là, à ce ‘happy end’.  Ou on peut aller plus loin, comme le fait Alexandre Adler (1).  Le philosophe français remarque la chose suivante : tout au long du livre de Roth, il s’en passe, des événements malheureux, dans un pays, les Etats-Unis, pourtant connu pour sa tolérance et le rêve qu’il offre à tous ses concitoyens.  Les Juifs y sont menacés, et la plus vielle démocratie du monde avec.  Mais voilà : nous nous trouvons dans le pays où le système de ‘checks and balances’ (2) et où la liberté religieuse caractérisent le système politique, démocratique depuis toujours.  Dans ce cadre-là, le ‘happy end’ provoque un sentiment de soulagement, tel celui ressenti par une personne qui vient de se réveiller d’un cauchemar.  C’est des Etats-Unis dont on parle, cela ne peut pas s’y passer…  Not in America…
 
J’ignore si Mihaileanu recherchais à créer le même effet.  Mais la réalité reste la même.  Dans son film, le jeune éthiopien devra subir les pires discriminations, à un moment crucial de sa vie, l’ adolescence.  Mais Israël restera pour lui le pays dans lequel il pourra « devenir », comme sa mère, restée en Ethiopie, le lui a demandé.  Décrié même par ses propres concitoyens comme on le voit si bien dans le film, Israël, au bout du compte, ne sera pas la terre des malheurs du jeune Ethiopien, un peu comme les Etats-Unis ne seront pas la terre des malheurs de la famille du jeune narrateur, dans le livre de Roth.  Entre la dictature et la démocratie, la frontière est peut-être ténue, occasionnellement, dans les représentations collectives occidentales.  La réalité n’en est pourtant pas inchangée.
 
Pascal Bruckner a dit (3) :
 
            Paradoxe des pays démocratiques : sembler plus déréglés, plus injustes que les autres, guettés par le crime (…) alors que des nations oppressives, de part leur silence, paraissent harmonieuses.  Car nos sociétés sont malades, à l’évidence ; mais leur force, c’est d’en être conscientes et de le dire, de se flageller sans trêve.  Cette attitude les sauve, les protège de la vraie faute qui est l’ignorance de son mal.  En d’autres termes, être barbare, c’est se croire civilisé, rejeter les autres dans le néant.  Alors qu’être civilisé, c’est se savoir barbare, connaître la fragilité des barrières qui nous séparent de notre propre ignominie et que le même monde porte en lui la possibilité de l’infâme et du sublime.
 
La famille du narrateur dans le livre de Roth, tout comme le jeune Ethiopien, dans le film de Mihaileanu, connaîtront ces deux réalités, contrairement à la plupart des Occidentaux.  Et eux pourront se réveiller de leur cauchemar, en se disant, que toute cette dureté, tous ces événements incompréhensibles (comme le racisme, comme la discrimination) n’étaient qu’une parenthèse, dans l’espace d’une vie.  Eux, qui vivent en démocratie, ont encore le privilège de pouvoir « se réveiller ».

 
 Jeremy Ghez
  
 
(1)   in L’Arche, novembre - décembre 2004, n°560.
(2)   L’expression ‘checks and balances’ caractérise dans le système politique américain le partage du pouvoir entre les branches exécutive,  législative et judiciaire.
(3)   Pascal Bruckner, Misère de la Prospérité, Grasset, 2002.
 
           
2 commentaires.
 1. Pas mal
Visiteur, Unregistered
Mais ce film est avant tout une fiction, ne l'oublions pas.
 Posted 2005-08-01 15:01:15
 2. va, vis et deviens...un autre point de vue
Francine Girond, Unregistered
Réaction de Francine Girond
qu'est ce qui fait la force de l'"Iliade"? l'arrière plan historique de la guerre de Troie? les témoignages de la vie quotidienne aux temps homériques? l'expression de la violence ou des sentiments? ou alors la dimension universelle et mythique qui émane de l'histoire des héros qui embrasse l'humanité des comportements divins?
certes, on pourrait regarder "Va, vis et deviens" comme un gentil film, qui témoigne d'un épisode le l’Histoire contemporaine, où l'on verse larmes et sourires.
Un film "positif", peut-être important pour un Israel étouffant sous les lieux communs qui le dénigrent, colportés par les journalistes convenus...
il m'a semblé cependant que l'on pouvait y lire autre chose: que restera-t-il de ce film dans un siècle?... peut-être un conte philosophique, allégorique aux figures mythiques: un enfant "sauvé" du désert lors de l'opération "Moïse", qui porte la culpabilité de la mort de son frère; une figure parfois christique qui apparaît renaissant à sa mère-madone, en un happy end où la boucle est bouclée, où le cycle de la vie ne s'arrête pas de tourner.
Figures allégoriques du don, terribles "sacrifices" de 3 mères: celle qui a donné la vie, celle qui le fait sortir, celle qui l'adopte; antiques figures de la "grande mère".
Représentations polymorphes paternelles, même chiffre 3, symbolique: le médecin qui le sauve et qui sera sont modèle puisqu'il prendra sa place, le père adoptif qui le nourrit et le vieux sage éthiopien qui en est la dimension sacrée (un rien de Dumezil).
Et tous contribueront à donner la "Loi" à cet enfant dont le nom du père n’est pas prononcé…
 Posted 2005-09-12 19:59:21
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Dernière mise à jour : ( 13-09-2005 )
 
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