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Le carnet de septembre Version imprimable Suggérer par mail
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13-10-2005

Le carnet de septembre 

11/10/2005 
 

Quand le nucléaire se réveille 

           Une fois encore, le monde a suivi avec une attention confinant à l'anxiété les pourparlers et déboires de la négociation multipartite sur le nucléaire nord-coréen. Et une fois de plus, la Corée du Nord a d’une certaine façon mené les grands de ce monde à la baguette. La dictature stalinienne, parent pauvre de la Corée du Sud, est un des plus dangereux régimes de la planète, un des plus mystérieux aussi en raison de l'isolement dans lequel Kim Jong Il maintient son pays, dans la lignée de son père Kim Il Sung, le fondateur de la République Populaire Démocratique de Corée. Dans l'incertitude depuis les années 60 (années de construction du centre de recherches nucléaires de Yongbyon), les observateurs internationaux ne savent pas exactement comment évaluer la crédibilité de l'annonce faite le 10 février 2005, selon laquelle la Corée du Nord disposerait de l'arme nucléaire. L'AIEA (Agence Internationale de l'Energie Atomique) estime effectivement depuis avril 2001 que la dictature coréenne "a probablement une ou deux bombes nucléaires". Pour autant, il est impossible de vérifier quoi que ce soit, puisque que les derniers inspecteurs de l'AIEA ont été expulsés au 31 décembre 2002. 

Autre sujet qui préoccupe le Moyen-Orient : les prétentions nucléaires de l'Iran , même si l'objectif est sans doute moins la volonté exacerbée d'exprimer la souveraineté iranienne, plutôt que la volonté d’accroître sa légitimité politique interne et de démontrer sa puissance sur le plan international. A l’heure où les tensions sur le cours du pétrole sont très vives, cette puissance ne fait pourtant guère de doute. L’Iran a d’abondantes ressources pétrolières (12% des réserves mondiales) et gazières. (15% des réserves mondiales, dont le champ géant de South Pars, au large des côtes iraniennes) Il n’y a donc pas que l’objectif d’indépendance énergétique derrière les exigences nucléaires de l’Iran, même si ce thème revient souvent dans le débat interne iranien. 

Comment comprendre l'attribution du prix Nobel de la Paix à Mohammed ElBaradei, président de la AIEA? Par l’idée que l'heure n'est plus aux bricolages nucléaires dans des Etats voyous en mal de publicité (cf la construction de la centrale nucléaire civile d'Osirak en Irak, détruite par les Israéliens en 1981), faisant plus de bruit que de mal mais constituant une menace bien réelle. Ce prix Nobel est une sorte d'ultime reconnaissance de ce que 15 ans après la chute de l'URSS, dont la maîtrise de l'atome était incontestable, la menace nucléaire afflue à nouveau de façon réelle, mais avec des acteurs multiples, et surtout bien moins identifiés. Il paraît lointain, le temps où on parlait encore de bipolarisation du monde.

La force nucléaire a cet avantage immense qu'elle n'a pas besoin d'être prouvée pour être prise en considération, tant le risque qui lui est lié est élevé ; c’est ce qu’on appelle la dissuasion. 

Du point de vue de l'équilibre des forces stratégiques, une chose est donc certaine : la Corée du Nord et l'Iran possèdent maintenant (chacun à leur manière) des bottes de sept lieues, atouts qui leur sont un excellent moyen de jouer dans la cour des grands.

Mais ces cas d’espèce ne doivent pas être l’arbre qui cache la forêt : ainsi la Turquie réfléchirait-elle à se doter de l’arme nucléaire. (Colloque d’universitaires et journalistes à Istamboul, semaine du 3 au 7 octobre 2005) Elle qui peut désormais sentir le vent tourner avec l’émergence de la puissance nucléaire iranienne, a bien l’intention de préserver son influence au Moyen-Orient. Toutes les forces qui partagent son bord, au premier rang desquelles l’Union Européenne, ont à gagner de cette grande puissance en devenir intégrée aux deux continents asiatique et européen, non pas affaiblie par une apparente schizophrénie mais renforcée de par sa position de charnière. Espérons que celle-ci saura s’en souvenir au long des négociations d’adhésion de la Turquie.

Soixante ans après la bombe A d'Hiroshima et Nagasaki, la menace nucléaire s'est démocratisée, "tiers-mondisée" en quelque sorte avec la construction d’un nouvel équilibre nucléaire mondial. Vive le progrès et vive la mondialisation!

Le Grand Turc arrive en Europe 

Le 4 octobre, l'Union Européenne a adopté un cadre définissant les conditions de négociations avec la Turquie dans l'objectif de son adhésion, et une cérémonie retardée au milieu de la nuit en raison de l'opposition jusqu'au dernier instant de l'Autriche, a consacré à la sauvette l'ouverture officielle des négociations. 

Selon les termes de l'accord, "l'objectif des négociations est l'adhésion. Ces négociations sont un processus ouvert, dont le résultat n'est pas garanti d'avance."

Les obligations de la Turquie sont multiples: intégration de l'acquis communautaire (divisé en 35 chapitres, devant être votés à l'unanimité par les 25, autant dire que les 10 ans négociations annoncés ne seront pas de trop), normalisation des relations avec la République de Chypre, désormais membre de l'UE. Ceci sachant que le Conseil de l'Union pourra voter la suspension des négociations en cas de "violation sérieuse et persistante des principes de liberté, de démocratie, de respect des droits de l'Homme, des libertés fondamentales et de l'état de droit sur lequel l'Union est fondée". En fin de compte, la capacité d’absorption de l’Union est prise en compte, et non plus seulement les performances de la Turquie, ce qui change considérablement l’angle d’attaque de la question turque, qui ne peut pas être comprise comme une « invasion » sans recours possible. 

Dans la foulée, ce sont les négociations d'adhésion avec la Croatie qui ont débuté, suite au rapport de Carla Del Ponte, procureure du Tribunal Pénal Inernational pour l’ex-Yougoslavie, qui a reconnu dans un revirement la pleine coopération des autorités croates dans la recherche du général Ante Gotovina, inculpé pour crimes de guerre, en fuite dans le pays. Pays catholique à 85% et faisant partie de l'empire austro-hongrois démantelé en 1918, la Croatie est le protégé et l'allié de l'Autriche, en tant que bon européen catholique faisant un maigre contrepoids à la nouvelle invasion turque. Dans la lignée du raisonnement contre l'adhésion de la Turquie, qui procède directement de son incapacité notoire de se détacher de son passé impérial largement idéalisé, l'Autriche met informellement en œuvre un cocktail destructeur en puissance au Proche-Orient: la politique et la religion.  

Alors doit-on se réjouir de l’ouverture des négociations? Oui, mais pas de la façon dont cela s'est fait. La perspective d'adhésion de la Turquie ouvre la possibilité pour l'UE de se tourner vers le Proche-Orient, en ayant ainsi un pied en Asie. Mais pour cela, il faudra évoluer dans l'ensemble, pour ne pas considérer la puissance ottomane comme le parent pauvre de l'Europe, confiné à l'Est et marginalisé dans les esprits. Pour passer du statut de province éloignée à celui d'avant-poste (connoté plus positivement), l'UE devra faire son Ostpolitik, sans l'entremise des États-Unis qui ont pour objectif de démocratiser le Moyen-Orient afin de se ménager cette vaste zone en mouvement. Les exemples sont nombreux d’une intervention américaine plus ou moins directe au Moyen-Orient :invasion de l’Irak en mars 2003, pressions sur la Syrie pour l’évacuation du Liban en avril 2005 en application de la résolution 1559 de l’ONU, pressions sur l’Egypte pour organiser des élections multipartites dès janvier 2005...

Des potentialités stratégiques sont dans la balance, et ce rapprochement avec la Turquie pourrait marquer un pas décisif de l’Union Européenne vers le Moyen-Orient, une contre-initiative face à l’omniprésence de la diplomatie américaine dans la région, et un test de dialogues des cultures, qui pourrait s’avérer utile pour l’ensemble du dialogue euro-méditerranéen. 

Egypte: vous en reprendrez bien un peu? 

Le 12 septembre, l’Élysée fit parvenir une lettre de félicitations au président Moubarak à l’occasion de sa réélection, comme le veut l’usage. En guise d’entrée en matière, on trouve ces lignes : « Au terme d’une élection présidentielle qui a donné lieu à un large débat politique, le peuple égyptien vous a témoigné sa confiance pour présider à nouveau aux destinées de votre grande nation, amie de la France ».

Pour ceux qui auront suivi la campagne présidentielle égyptienne, et le déroulement des élections, cette phrase peut surprendre. Voici quelques éléments de réflexion sur ce pays énigmatique et attirant.

Que l’Égypte soit appelée « amie de la France » est bien compréhensible, puisque la France est un des pays qui se soient passionnés dès les débuts de l’égyptologie, dont un des temps forts fut l’éphémère conquête par le trop vaillant général Bonaparte, que ses adversaires de la République voulaient perdre dans les sables égyptiens. Et dorénavant, l’Egypte prend un rôle actif d’intermédiation dans le conflit israélo-palestinien, dans sa volonté de redevenir le frère fort du Proche-Orient, comme au temps du nassérisme (1954-1970). Ceci explique sans doute la tonalité générale du communiqué. 

En revanche, on peut s’étonner que la campagne présidentielle soit qualifiée de « large débat », là où un prudent silence diplomatique aurait pu suffire. 

Certes cette élection multipartite fut la première du genre avec la candidature de neuf opposants, car depuis 1954, les présidents étaient plébiscités jusqu’à la mort. En effet, c’est les 8 et 10 mai 2005 que les chambres haute et basse ont respectivement adopté la loi constitutionnelle portant réforme du mode de scrutin présidentiel, applicable aux élections de septembre. 

Les atténuations sont en revanche nombreuses.

L’Egypte est toujours sous le régime de la loi d’urgence, proclamée en 1981, après l’assassinat d’Anouar el-Sadate, ce qui autorise bien des libertés au pouvoir en place.

Seules les formations ayant obtenu l’aval du Parti National Démocratique (PND) au pouvoir ont pu se présenter, contrôle exercé par la Commission électorale. Dans tout le pays, des commerçants ont subi des pressions du pouvoir pour exprimer leur soutien au raïs par des affiches aux couleurs du PND. Enfin, la perspective des élections législatives de novembre a faussé le jeu du scrutin présidentiel. En course pour l’investiture du PND, les futurs candidats locaux aux législatives se livrèrent par avance à une surenchère de déclarations en faveur du PND. En effet, être candidat du PND est un gage presque garanti de victoire, en raison du taux soviétique de représentation du parti de Hosni Moubarak à l’Assemblée. (90% des sièges)

Du point de vue de la procédure, de nombreux manquements ont été constatés (listes électorales défectueuses, bureaux de vote en nombre insuffisant: 9865 pour 32 millions d’électeurs, facilités de vote accordées aux fonctionnaires, votant logiquement à une écrasante majorité pour le président sortant…)

Le dégoût professé par une bonne partie de l’électorat égyptien pour la chose politique s’est une fois de plus exprimé lors du scrutin, affecté d’une participation très faible, à 23% des électeurs. 

Enfin et surtout, les opposants égyptiens sont presque tous des nouveaux venus sur la scène politique, et manquèrent cruellement d’assise électorale, n’ayant pas eu le temps et les mandats nécessaires pour conquérir leur électorat, d’autant que sur neuf candidats de l’opposition, seul deux étaient sérieux, mais décrédibilisés par les profils et programmes fantaisistes des sept autres. Ce sont Nooman Gomaa, chef du parti Wafd (conservateur, auparavant parti laïc libéral avant le coup d’état de 1952), et Ayman Nour, du parti Ghad. (libéral). On citera aussi Kefaya (« ça suffit »), mouvement de contestation du pouvoir en place qui fait régulièrement parler de lui, ou encore le Tagammou, parti marxiste qui appela au boycott des élections. Mais tout ceci reste finalement une mobilisation des classes aisées, le seul mouvement véritablement populaire restant le PND.

Autant de coups de griffe portés à la légitimité de la réélection du président Moubarak. 

Las ! De manière prévisible, Hosni Moubarak était le seul candidat sérieux, en dépit de son bilan sur fond de « crise économique, pauvreté et corruption », selon les termes de l’opposition au long de la campagne. L’absence d’opposition à laquelle la toute population pourrait se rallier, voilà pourquoi le raïs ait été triomphalement réélu (88,6% des voix), en dépit de l’opposition feutrée mais explicite des Frères Musulmans, puissante confrérie islamiste égyptienne exclue de toute représentation politique. Fondée en 1928, elle prône l’islamisation de la société « par le bas », c’est à dire à commencer par l’individu, pour finir par l’État.  

Il ne faut pas attendre du président Moubarak qu’il aille plus loin dans la démocratisation de son pays. Ainsi le scrutin égyptien fut-il bien plus la conséquence de l’exigence de démocratisation formulée par George W. Bush lors de son discours sur l’état de l’Union en janvier dernier. Dans le projet de démocratisation du Moyen-Orient mis en œuvre par les États-Unis, l’Égypte devait nécessairement contribuer à montrer l’exemple, évolution censée faire tache d’huile (élections en Palestine, en Irak). Une explication bien plus plausible qu’une soudaine philanthropie de Moubarak, qui briguait son cinquième mandat consécutif après 24 ans passés au pouvoir. 

En conclusion, la démocratie à l’égyptienne doit encore faire ses preuves. Une tendance positive a été enclenchée, c’est indubitable ; et il faut que la démocratisation continue dans cette voie ; ce sera plus difficile. Le peuple égyptien, en tout cas, a commencé à y prendre goût après un demi-siècle de pouvoir militaire. Premier résultat attendu en novembre, avec les élections législatives. 

Et nous reparlerons de la Constitution irakienne. 

Samedi 15 octobre va se dérouler un événement important en Irak : le référendum au sujet de la Constitution irakienne. 

Le texte est décrié par les différentes communautés irakiennes et les analystes: trop fédéraliste, communautariste, trop dispersé entre les références historiques et les éléments constituants d’un nouvel ordre politique. A l’instar du projet de Constitution européenne rejeté par la France et les Pays-Bas, il comporte des défauts et certainement des simplifications. Pourtant, au-delà de la lettre, c’est le principe même d’un nouvel État qui est mis aux voix, plus de deux ans après l’entrée des troupes américaines dans Bagdad, le 9 avril 2003. L’Irak actuel ne peut pas fonctionner sans l’administrateur américain, lui qui maintient difficilement l’autorité publique. 

Quatre Irakiens sur cinq (79 %) sont favorables à la constitution qui sera soumise à référendum le 15 octobre, selon un sondage effectué à la mi-septembre par le Centre irakien pour le dialogue et le développement. Et seuls 8 % d'entre eux voteraient "non". 

En cas de rejet de la Constitution au référendum de samedi, le pays se retrouvera dans un chaos d’autant plus profond que le vote aura révélé au grand jour, institutionnalisé en quelque sorte, la division du pays exprimée dans le conflit entre chiites et sunnites.

Derrière la Constitution, projet d’inspiration américaine s’il en est, ce pourrait bien être un blanc-seing que les Irakiens délivreraient aux forces d’occupations en cas d’approbation, mais surtout, ce sera une porte ouverte sur l’avenir. 

Actuellement, la Constitution est majoritairement approuvée par les chiites (60% de la population) et les Kurdes, mais rejetée par les sunnites. (20% de la population) Voilà pourquoi c’est un déchaînement de violence qui frappe l’Irak actuellement.

Mais l’espoir reste permis : la principale formation sunnite irakienne, le Parti islamique (émanation des Frères musulmans), a annoncé le 13 octobre qu'il appelait à voter oui, ayant obtenu des partis kurdes et chiites un accord permettant la révision de ce texte après les élections législatives du 15 décembre. Jusqu'à présent, ce parti avait indiqué qu'il ferait voter non, considérant que la Constitution menaçait l'unité de l'Irak en instituant le fédéralisme. 

La société irakienne, comme toute société en guerre, a désespérément besoin d’un projet d’avenir fédérateur visant à restaurer une identité nationale commune. Au pays ou cohabitent des chiites et des sunnites, des Kurdes et des Persans, le besoin d’un « oui » est bien plus criant que pour la Constitution européenne. Le rejet en France du traité constitutionnel peut avoir sonné le glas politique de quelques-uns, en Irak, ce sont les morts que l’on ramasse de jour en jour. 
 

Pierre-Marie Duché

3 commentaires.
 1. On aura tout vu
Visiteur, Unregistered
..et avec une fort belle approche.

Encore merci l'Afidora.
 Posted 2005-10-16 11:45:48
 2. Patrimonio
G. Patrimonio, Unregistered
La liberté religieuse manque cruellement à votre analyse sur l'Egypte: les Coptes sont toujours victimes de graves discriminations. Les jeunes filles coptes sont "enlevées" régulièrement. Leurs familles ne les revoient plus. Il s'agit d'un gage donné par le pouvoir aux Frères musulmans.
Amicalement.
 Posted 2005-10-19 08:25:56
 3. Sans titre
Visiteur, Unregistered
les cooptes ont depuis toujours trahis l'Egypte , ils pratiquent eux aussi l'enlévement et le meurtre , mais ils jouissent sous la dictature de Moubarak au même titre que les musulmans de la liberté religieuse , le probléme de l'egypte est de l'ordre du déficit démocratique. [smiley=happy]
 Posted 2005-11-16 15:11:49
Merci pour vos commentaires !
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Dernière mise à jour : ( 16-04-2006 )
 
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