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22-07-2005

 

Les fermes de Chebaa, simple prétexte à la résistance ?

A la confluence de la Syrie, du Liban et d’Israël…

 23/07/2005

 

                    

               Les quelques hameaux isolés des fermes de Chebaa seraient, à bien des égards, d’une importance minime sur le plan national comme international s’ils n’étaient situés au confluent des trois frontières : syrienne, libanaise, et israélienne. Mais au-delà de l’originalité de sa position géographique, c’est la confrontation des intérêts stratégiques nationaux qui fait de cette région un enjeu si crucial au niveau géopolitique. Dès lors, il s’agit d’étudier comment le flou juridique entourant le statut des fermes de Chebaa est instrumentalisé par chacun des acteurs en présence. Au-delà du rôle central de la milice chiite du Hezbollah face aux forces israéliennes, se cache le jeu de puissances entre ces trois forces antagonistes rivalisant de stratégies pour s’arroger le soutien populaire face à leur voisin ennemi ou  pour contrôler militairement la région. 

 

 

Les fermes de Chebaa, un flou juridique justifiant le maintien du Hezbollah

 

Un statut juridique incertain au lendemain de l’évacuation du Liban Sud

 

Cette région de 25 km² comprenant 14 fermes, à proximité du triple point de frontière entre la Syrie, le Liban et Israël est une région essentiellement agricole, produisant blé, fruits et légumes. Mais la région s’est convertie en enjeu géostratégique de premier plan après le retrait des forces israéliennes du Sud Liban en 2000, Beyrouth proclamant les fermes de Chebaa comme un territoire libanais. La Syrie approuve mais nuance son propos en affirmant que ce territoire n’est pas concerné par la résolution 425, postulant l’intégrité territoriale du Liban. En revanche, le dernier pays frontalier, Israël, considère cette région comme partie intégrante du plateau du Golan, c’est-à-dire comme un territoire syrien occupé par ses troupes depuis 1967, avant d’être formellement annexé en 1981.Mais la situation est plus complexe encore, étant donné que l’Organisation des Nations Unies (ONU) elle-même adopte une position à l’encontre des principaux pays concernés, en contestant la « libanité » du territoire. En dépit de la récente requête libanaise, composée de nombreux documents attestant de la libanité du territoire, le Conseil de Sécurité a accepté un rapport de Kofi Annan, selon lequel les fermes de Chebaa sont un territoire syrien, en cela non concerné par la résolution 425 préconisant le retrait du Liban. La confirmation non officielle de Damas des arguments libanais –la Syrie ayant donné le territoire au Liban en 1951, bien que le conservant sous contrôle sécuritaire depuis 1957- , ne suffit pas à l’ONU, qui s’en tient aux frontières établies lors de l’installation du mandat français en 1923 et considère que l’évacuation de ces zones relève des résolutions 242 et 338, résolutions consécutives aux guerres de 1967 et 1973, condamnant les occupations de territoires qui en résultèrent.   Si pour le Liban et la Syrie, ce contentieux territorial permet de justifier le maintien d’une position ferme face à l’Etat hébreu, pour Israël, la question revêt un enjeu stratégique supplémentaire, légitimant son refus de rendre Chebaa. En effet, ce versant montagneux abrite une station de « pré-alerte » contrôlant l’ensemble de la région, particulièrement utile pour un contrôle sécuritaire des voisins hostiles.


Instrumentalisation par le Hezbollah et déchaînement de violences

 

 Après le retrait israélien du Sud-Liban en 2000, le litige sur cette zone a permis de justifier la poursuite du combat contre Israël. Depuis lors, le maintien de l’occupation israélienne des fermes de Chebaa permet de légitimer le maintien du Hezbollah, agissant au nom de la souveraineté et de l’intégrité territoriale du Liban.

 Né d’une intense activité de guérilla contre l’Etat hébreu au nom de la libération du Liban Sud, le Hezbollah avait besoin d’un prétexte pour continuer la lutte armée contre Israël.  Leur stratégie de résistance a été avalisée par l’ensemble de la classe libanaise, pour qui le maintien des troupes israéliennes est une atteinte à l’intégrité territoriale du Liban. En témoigne les propos du président Emile Lahoud : « Pourquoi faudrait-il désarmer la Résistance, alors même qu’Israël occupe toujours une partie du territoire libanais ? Attend-on de nous que nous nous inclinions devant le fait accompli israélien ? » (http://www.politiqueinternationale.com/PI_PSO/fram_pi.htm).  Le leader druze Walid Joumblatt va plus loin : le blocage de la procédure juridique malgré les documents envoyés par Beyrouth aux Nations Unies invite à privilégier l’option militaire, les fermes de Chebaa tombant dès lors sous la juridiction de la résolution 242 (postulant l’intégrité territoriale) et non sous celle de la 425’sur le retrait du Golan après 1967). Pour lui, « la résistance est un outil qui peut permettre de libérer ces fermes ; par conséquent je l’appuie » (  http://www.politiqueinternationale.com/PI_PSO/fram_pi.htm). Certes, les propos d’Emile Lahoud ne sont guère surprenant, celui-ci ne se cachant pas de son biais pro-syrien, et donc par extension, de sa tolérance du Hezbollah. En revanche, les propos de Walid Joumblatt sont plus significatifs, en raison de son rôle de figure de proue de la révolution du Cèdre, anti-syrienne, même s’il convient de rappeler que W.Joumblatt avait, en son temps, été partisan des accords de Taëf entérinant la main-mise syrienne sur les affaires libanaises.

 

Dès lors, le retrait du Sud Liban n’a pas induit la rupture radicale espérée, le secteur des fermes de Chebaa devenant le théâtre d’affrontements sporadiques. Dès 2000, trois soldats israéliens sont abattus dans le secteur de Chebaa, et leurs dépouilles seront échangées contre des prisonniers. Plus récemment, l’actualité a une nouvelle fois été marquée par de nombreux incidents sur ce sujet controversé. Le mercredi 29 juin 2005, le Hezbollah a bombardé des positions de l’armée  israélienne dans le secteur des fermes de Chebaa, alors qu’Israël avait entrepris la semaine précédente  des travaux de fortification le long du tracé de cette frontière si disputée.

Les fermes de Chebaa : une bonne illustration de l’imbrication des rapports de force entre les trois pays

Le « printemps libanais » : la stratégie de Damas mise à mal

La donne se complexifie avec l’implication du Hezbollah au sein du jeu politique. En effet, le litige libano-israélien revêt une toute autre dimension avec l’introduction de cette milice créée sous  impulsion syrienne et largement financée par Damas et Téhéran. La milice chiite au Liban-Sud était jusqu’au retrait israélien, l’atout maître des Syriens. A travers la guérilla menée par le Hezbollah, Damas exerçait une pression constante sur l’Etat hébreu afin d’influencer les négociations sur la restitution du Golan. Plus encore, Jean Pierre Perrin, journaliste spécialiste du Proche-Orient (Politique Internationale, N°88, été 2000, http://www.politiqueinternationale.com/PI_PSO/fram_pi.htm) attribue l’origine de la revendication libanaise de souveraineté sur les fermes de Chebaa à Damas. Privé de terrain de confrontation contre Tsahal, et donc de justification de la présence de leurs troupes au Liban, les Syriens se trouvent embarrassés par la perspective de retrait israélien. Dans une certaine mesure, le retrait du Sud Liban aurait amorcé le déclenchement du processus de remise en cause du status quo au Liban.

 

Les évènements du « printemps de Beyrouth », déclenchés par l’assassinat de Rafic Hariri, ont induit une profonde remise en cause de l’ingérence syrienne. Le Hezbollah pourrait apparaître comme un des derniers « reliquats » de Damas, par le biais de l’allégeance chiite. Mais la légitimité acquise par le combat contre Tsahal a permis au Hezbollah de s’affirmer au sein du pays du Cèdre.. En 2000,  J.P.Perrin va même jusqu’à affirmer que « le Hezbollah est le seul parti libanais de masse ».  En témoigne son intégration graduelle à la vie politique libanaise, avec 12 députés élus et la participation au gouvernement libanais, tout récemment formé.
Le Hezbollah a donc été reconnu, de manière sincère ou forcée, par la classe politique libanaise. Dans une certaine mesure, il s’est libanisé et intégré au jeu politique libanais, mais l’allégeance syrienne reste fondamentale voire primordiale, tant du point de vue idéologique que politique ou financier. Pour de nombreux auteurs ayant une lecture plus ou moins pathologique de l’Islam, l’ « illusoire projet djihadiste » (A.Basbous) du Hezbollah est contestable et dangereux, . La libanisation du Hezbollah reste donc un point de vue  très controversé, et le refus de cette organisation - souvent qualifiée de « terroriste » - de se rallier aux opposants de la place des Martyrs lors de la révolution du Cèdre,constitue une preuve de son faible enclin pour le consensus patriotique et exacerbe ce scepticisme.

 

La question du désarmement du Hezbollah : la poursuite du combat libanais contre Tsahal

 

Il semblerait donc que le litige territorial ait envahi les champs sociaux et politiques. Cette légitimité croissante permet alors au Hezbollah de se maintenir armé. La question du désarmement du Hezbollah avait d’abord été évitée, le compromis national libanais issu des accords de Taëf requiérant le désarmement des milices « intérieures », tandis que les milices chiites Hezbollah et Amal  « étaient  autorisées à poursuivre le combat contre l’ennemi extérieur. Mais la résolution 1559* change la donne préconisait un désarmement de la totalité des milices, « libanaises et non libanaises ».

Il semblerait donc que le litige territorial ait envahi les champs sociaux et politiques. Cette légitimité croissante permet alors au de se maintenir armé. La question du désarmement du avait d’abord été évitée, le compromis national libanais issu des accords de Taëf requiérant le désarmement des milices « intérieures », tandis que les milices chiites et  « étaient  autorisées à poursuivre le combat contre l’ennemi extérieur. Mais la résolution 1559* change la donne préconisait un désarmement de la totalité des milices, « libanaises et non libanaises ».

 

Pourtant, une grande partie de la classe politique libanaise, avec au premier rang le leader chrétien Michel Aoun ou le leader druze Walid Joumblatt , se félicitent de l’intégration du Hezbollah à l’échiquier politique national,  considérant que la milice protège le pays de l’agression israélienne. Certains éditorialistes accusent la revendication des fermes de Chebaa d’être un faible prétexte pour le maintien d’un agenda syrien, voire iranien, (selon le journaliste libanais Khairallah Khairallah). Pourtant, l’essentiel du gouvernement approuve la revendication de la milice d’un statut de « mouvement de résistance ». Ainsi, tout en refusant l’exportation du conflit israélo-palestinien sur son territoire – notamment en désarmant les milices palestiniennes -, Beyrouth a repris l’instrumentalisation des fermes de Chebaa, d’origine syrienne, pour s’arroger le soutien populaire du combat contre Tsahal, tout en en limitant le coût politique, en confinant cette lutte au nom de l’intégrité territoriale du Liban et non du peuple palestinien.

Paradoxalement, le maintien d’un  contentieux territorial après la levée de l’occupation donne alors plus d’assise à la confrontation avec l’Etat hébreu. Mais au-delà de ses incidences territoriales, le retrait du Sud Liban peut être appréhendé dans une perspective plus large encore : en effet, la victoire par les armes a donné plus de crédibilité à la lutte armée. C.Enderlin ira même jusqu’à formuler l’hypothèse selon laquelle le retrait du Sud Liban aurait catalysé la seconde Intifada.

 

D’origine syrienne, la revendication des fermes de Chebaa a été reprise par le Hezbollah et plus largement par la classe politique libanaise, à l’instinct patriotique en ébullition. Elle sert donc autant les intérêts libanais que syriens : les syriens conservent une position de premier plan, en tant que seul responsable du maintien de l’ambiguïté sur le statut des fermes. Ce pragmatisme syrien, adepte du « laissez-faire »,– en confirmant la requête libanaise sans pour autant fournir de documents juridiques à l’ONU- ne joue pas guère en faveur d’Israël, qui se trouve alors en position d’occupant tant dans les deux pays.

 

L’hypothèse d’un revirement semble toutefois peu probable, Bachar-el-Assad, dans la lignée de son père,  apparaissant peu enclin aux concessions malgré ses appels à une reprise du dialogue israélo-syrien, bloqué depuis mars 2000. La fragilisation du régime exacerbée par les divisions internes et les assassinats politiques au Liban – dont les faucons Ghazalé et Kanaan sont accusés d’avoir cautionnés (cf http://www.radiofrance.fr/chaines/france-culture/emissions/matins/fiche.php?diffusion_id=33335– obligeront peut-être Assad à reconsidérer ses positions.

 

Claire Petit

8 commentaires.
 1. Bien vu!
Visiteur, Unregistered
Une analyse fine pour une meilleure comprehension des choses. Sur ce sujet complexe, j'ai envie de dire 'Enfin'!
 Posted 2005-08-30 13:55:16
 2. Bravo
Visiteur, Unregistered
On avait besoin de quelque chose de clair sur Shebaa, c'est maintenant fait par l'AFIDORA. Bravo Claire Petit.
 Posted 2005-09-26 16:43:55
 3. Merci!
Visiteur, Unregistered
Merci madame Petit pour ce que je considère être le meilleur papier de l'Internet sur le sujet des fermes de Chebaa. Je vous félicite, je suis prise par le temps pour mon exposé et j'ai trouvé toutes les données recherchées sur le site d'AFIDORA: l'histoire des frères musulmans par monsieur Danino, des articles de fond sur le 'choc des civilisations' par monsieur Fain, et votre éclairage sur cette zone israélo-libanaise contestée de vous même. Merci madame Petit ainsi que toute votre équipe.

Laure
IEP Strasbourg
 Posted 2006-04-09 19:00:26
 4. Sans titre
flack joel, Unregistered
article tres interesent.
Il permet de reflechir et voire les developpement actuels sous un angle un peut differant que le simple jeu de marionettes israelo-hezloba mis en oeuvre et manipulé par l'iran.
 Posted 2006-07-22 15:56:37
 5. Sans titre
jacob guedj, Unregistered
bonjour
une simple petite question si israel rendait ces fermes a leur proprietaire syriens ou libanais croyez vous sincerement que le hezbollah arretera son combat contre israel ou trouvera t- il un autre pretexte pour tuer la race juive ou sioniste ou tous ce qui n'est pas musulmant ???? je serai heureux d'avoir une reponse merci
 Posted 2006-08-04 15:47:02
 6. Sans titre
Pierre, Unregistered
Voila une remarque bien puérile!!!
 Posted 2006-08-04 21:15:38
 7. Sans titre
dahlia, Unregistered
il est clair que le fait de rendre cette region aux libanais aurait diminué considerablement la légitimité du hezbollah et son soutien par la population libanaise et c'est déjà pas mal car probablement qu'on n'en serait pas là à ce jour... Toutefois il ne faut pas oublier que cette region est gangrénée par le problème israelo/palestinien et tant que les palestiniens n'auront pas un pays avec des infrastructures economiques dignes de ce nom et un pouvoir d'achat acceptable (ce n'est donc pas qu'une question de frontière) rien ne sera jamais réglé ... il faut dans une negociation des gagnants/gagnants sinon ça ne marche jamais.
 Posted 2006-08-10 10:35:02
 8. Sans titre
Heid, Unregistered
To Jacob G

Si ce territoire avait été rendu, la question sur l’existence du Hezbollah serait claire, tous les incidents depuis 20001, ont toujours porté sur cette occupation ?

Vous qui spoliez les autres, accepteriez vous que l on squatte ne petite partie d israel, vous cherchez vraiment les emmerde

Vous ne vous contentez déjà pas de ce que vous avez volé depuis 48, puisque votre colonisation sur les parties palestiniennes continues de plus belles, « « encore 750 logements de programmés avec l argent des ricains en plus, mais qui refuse pour le moment de les financer, d autant que vous ave le culot de réclamer leur aide pour réparer les quelques dégâts des mini roquettes ns charges du Hezbollah, des collabos sionistes libanaise voir les infiltrés sionistes au Liban

130 500 milles bombes en tout genre largué sur le Liban (fragmentations, à charge multiple, à sous –charge, phosphores, uranium appauvri et autre Saloperie du même genre


Quant a Flak ,

il ne soulève pas la question, qui finance l’expansionnisme des sionistes en Palestine et sur le Golan et sa guerre au Liban

Pourquoi un embargo, envers le Liban et Hezbollah, et pas envers israel avec 15000 soldats de l Onu sur le territoire israélien, pourquoi toujours en sens unique
 Posted 2006-09-11 04:40:33
Merci pour vos commentaires !
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Dernière mise à jour : ( 14-10-2005 )
 
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