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01-12-2008
 
 
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09-05-2004

Compte-rendu argumenté de lecture

Les Aventuriers des nouveaux mondes

de Joseph Joffo (Le Livre de Poche N°15563, six euros)

10/05/2004

 

 

          

          Enfin ! L’univers AFIDORA manquait de poésie et de prose, d’action et de descriptions, de romanesque et de romance – et pour cause… Il manquait sur le site d’ AFIDORA des compte-rendus de lecture de romans. C’est désormais chose faite…Les Aventuriers des nouveaux mondes s’inscrit parfaitement dans la ligne directrice de l’association qui cherche à comprendre l’actualité et son traitement en replaçant les événements dans leur contexte historique. Ce roman de Joseph Joffo permet de comprendre – entre autres -  les fondements du sionisme, les revendications juives et arabes quant à l’appartenance des terres d’Israël et de Palestine, l’origine de dites colonies, et surtout, la place que l’Europe occupe au Moyen-Orient, et réciproquement.

 

Visionnaire, Joseph Joffo anticipa les problèmes inhérents au conflit israélo-palestinien en ce début de siècle. Ce roman est avant tout, certes, une initiation à la découverte de l’altérité ; Les Aventuriers des nouveaux mondes n’en constitue pas moins une histoire d’amis, l’histoire d’une génération, l’histoire de l’Occident de 1917 à 1943.  

 

Résumé de l’ouvrage :

 

 

 

 Mishka, Andreï et Sarah parvinrent à échapper aux pogroms d’Europe de l’Est de l’année 1917, pour embarquer dans un navire qui les emmena jusqu’en Palestine. Ils furent alors brièvement prisonniers par les Britanniques, qui finirent par les confier à un certain David, responsable d’un kibboutz. L’idéal de David était de créer un socialisme nationaliste différent du marxisme proprement dit comme du bolchevisme. Mishka - le grand blond taciturne et voyou d’Odessa, Andreï – le soldat traumatisé, et Sarah – la jeune ex-prostituée se mêlèrent ainsi à la vie paysanne d’une communauté juive installée en plein désert – et pourtant autosuffisante sur le plan alimentaire, communauté hétérogène de par l’extraordinaire diversité des nationalités représentées. Mishka et Mina, la belle roumaine, tombèrent amoureux ; ils se marièrent. Mais un beau jour, Mina fut trouvée égorgée par un paysan arabe du village mitoyen. Mishka ne peut s’empêcher de résister à l’engrenage de la vengeance, avant, dégoûté, de décider de partir loin de ces lieux qui lui rappelaient sa bien-aimée. Il voyait Mina partout, et ce jusqu’aux portes de Jérusalem où il crut la reconnaître. Il s’embarqua pour l’Amérique.

 

 

 

Deux histoires parallèles et entremêlées, ponctuées par une correspondance irrégulière, commencent alors. Celle d’Andreï et de Sarah, qui ne tardèrent pas à se marier, engagés aux côtés de la cause sioniste – la recherche d’un idéal, celle de la création d’un « foyer national juif » ; et celle de Mishka dans sa quête de reconnaissance – la recherche de l’enrichissement matériel.

 

 

 

Mishka, devenu Alberto Jackson pour échapper à Ellis Island, s’introduit, au détour d’une partie de poker, dans les cercles mafieux de New York, dominés par d’extravagants personnages – tous juifs d’Europe de l’Est, ou alors italiens. Il mène une vie dangereuse de contrebande et de bagarres, il mène une vie de bohème de rencontres et de découverte. Il se met finalement à son compte, ayant trouvé un moyen ingénieux de livrer le whisky d’Ecosse aux boîtes new-yorkaises, et fait fortune. Etoile montante des « milieux » de la ville, il rentre dans les petits papiers d’un riche propriétaire d’une  boîte de nuit qui lui offre la main de sa ravissante fille, Rachel. Mishka est aux anges : il parvient à oublier Mina, mais n’oublie ni Andreï ni Sarah…En effet, pendant ce temps-là, les colons ont proliféré : la route qui devait relier le kibboutz à Tel-Aviv a déclenché une guerre entre Arabes et Juifs, au sein de laquelle les Britanniques jouent un rôle de spectateurs. Malgré le climat de haine qui règne en Palestine, les problèmes locaux se règlent entre le sage mukhtar du village voisin, et Andreï – son seul interlocuteur parmi les Juifs. Ce dernier s’investit de plus en plus pour la cause sioniste aux côtés de Ben Gourion, dont il fait partie de la garde rapprochée. Ben Gourion confie à Andreï une mission cruciale : récolter des fonds et trouver des armes, ces mêmes armes qui permettront de constituer la première armée de colons sionistes. Andreï pense à juste titre que Mishka pourra l’aider. Andreï et Sarah arrivent à point pour le mariage de Mishka et de Rachel ; Mishka en profite pour le présenter à ses plus ou moins recommandables relations : l’opération est un succès, et un cargo chargé de matériel de guerre quitte le port de New-York en même temps qu’Andreï remet à Ben Gourion une enveloppe consistante.

 

 

 

Le temps passe et Mishka comme Andreï élèvent leurs enfants : ils ont un fils et une fille chacun. Pendant ce temps-là, la guerre éclate en Europe. Jeremie comme Ben, les fils respectifs de Mishka et d’Andreï, s’engagent, et se retrouvent de façon extraordinairement émouvante et lyrique, en se tombant dans les bras devant la synagogue de Tunis, après avoir tous deux été envoyés en Sicile, participé au débarquement américain en Afrique du Nord pour l’un et saboté les fronts maghrébins de l’Axe pour l’autre. L’ouvrage se termine sur des notes de musique : un GI noir entamant un soir de shabbat un air de jazz sous le soleil de Tunis.

 

 

 

Lecture suivie thématisée :

 

 

 

            Ci-dessous, quelques passages se rapportant à quatre thèmes chers à AFIDORA. Si ce petit travail peut être assimilé à du…plagiat en bonne et due forme, il n’en demeure pas moins qu’on est frappé par le réalisme de l’atmosphère. On peut rappeler que Joseph Joffo était garçon coiffeur et que dans Un Sac de  Billes, son premier roman, c’est son enfance que l’écrivain se remémore : Joseph Joffo a donc réalisé un travail historique considérable pour anticiper les grands enjeux géopolitiques du Proche-Orient, à tel point qu’on ne sait plus très bien au cours de la lecture, s’il s’agit de réalité ou de fiction.

 

 

 

Ø      Géopolitique du Moyen-Orient de l’époque

 

 

 

A la lecture de ces extraits, on comprend l’extrême complexité de la géopolitique de la région : les terres sont sans cesse ballottées entre peuples et armées, pioches et baïonnettes ; vaincre l’autre pour s’assurer les faveurs des Anglais, tel semblait être le mot d’ordre pour les modérés arabes comme juifs, dans une région débarrassée des armées turques. Mais par dessus tout, manifestations ou prémisses de l’entrée dans l’ère de l’information, des lueurs de relativisme viennent éclairer les militants sionistes : la guerre ne se gagne pas dans les tranchées mais dans les bureaux des politiques, et dans les médias.

 

 

 

p.8, sur les murs de la cellule anglaise dans laquelle nos trois récents immigrés furent emprisonnés à leur arrivée en Palestine : « des Anglais ici, des choses écrites en arabe, là, et d’autres dates, si proches, quand les Turcs occupaient encore toute la Palestine…Six mois déjà ? L’Histoire basculait. »

 

 

 

p.29, de David, le responsable du kibboutz : « les Arabes du désert ont combattu les Turcs, mais ici, ils attendent de voir qui sera définitivement vainqueur. Alors que nous, nous avons parié pour les Anglais, dès le départ. Chaque colonie a été un point d’appui pour eux, un pion en territoire avancé. La déclaration Balfour n’est qu’un rendu pour un prêté. Et puis, ils comptaient sur nous pour peser sur la décision des Etats-Unis. »

 

 

 

p.31 : « La plupart des pionniers, malgré le soleil, malgré les crampes et les ampoules sur les paumes, étaient des idéologues. Tout en piochant le sol caillouteux, hommes et femmes parlaient politique : la guerre qui se gagnait en Europe mais surtout ici, les exploits qui commençaient à devenir légendaires d’un certain colonel Lawrence, quelque part au nord, dans le désert syrien, la révolte des tribus bédouines contre les Turcs. »

 

 

 

p.32, de David, le responsable du kibboutz : « […] la guerre ici se gagnera à Londres, bien plus que sur le terrain. N’est-ce pas un signe que Balfour ait déclaré la nécessité d’un foyer national juif dans une lettre à Rothschild ? »

 

 

 

p.38 : toujours de David : « Ce qui compte, expliqua-t-il à Andreï, ce n’est pas ce qui s’est passé, mais ce que nous raconterons. La vérité n’est jamais que les mots pour la dire. »

 

Joseph Joffo nous donne une définition de la désinformation avant même l’avènement de ce terme. La vérité étant bien évidemment ce qui s’est passé, et pas ce que nous racontons…D’où le pouvoir de bombardement des organes médiatiques : à force d’être assénées de fausses vérités, l’inconscient collectif se forge une représentation erronée des réalités factuelles. Ces tournures de Joffo sont extraordinairement modernes, ce qui témoigne d’un esprit visionnaire, d’un stratège.

 

 

 

p. 69 : « De la paix, il n’avait qu’à évoquer ce qu’on venait de lui raconter, les troupes alliées défilant en bon ordre, Français, Anglais et Italiens, une délégation des Bédouins de Lawrence qui se taillaient un royaume au nord à coups de sabres, et espéraient toujours réunir toute la Palestine, la Syrie et le Liban avec l’Arabie sous l’autorité unique de Fayçal, l’émir des Hachémites. Au milieu des vivats de la foule, le général Allenby […] avait seul au milieu de ses hommes, en fin stratège, arpenté toute la ville à pied pour prouver ses intentions pacifiques. Ne pas jouer la scène du triomphe, mais celle de la réconciliation. Il avait laissé sa Rolls grise aux portes de la ville. Les Britanniques avaient eu l’intelligence de nommer un juif, sir Herbert Samuel, pour premier haut-commissaire, et on l’avait vu arpenter la Ville, tout en blanc avec son casque colonial, plus britannique que juif à vrai dire… »

 

 

 

p.71, discussion entre Andreï et Mishka, ce dernier prenant la parole :

 

« - N’empêche […] que ceux qui sont entrés dans Jérusalem, l’autre jour, c’étaient des Français, des Anglais, des Pakistanais même, et combien de Juifs ? 

 

- Il y avait les hommes de la Légion juive, dit Andreï, et David Ben Gourion. Le temps joue en notre faveur. Nous reviendrons, tous, petit à petit, dans ce pays qui fut le nôtre. Le galout, c’est fini. »

 

 

 

p. 81, allocution d’un orateur lors d’une réunion publique dans un village arabe : « Nous avons cru à la parole des Européens, parce-que nous respectons, nous, notre parole. Nous avons cru qu’ils nous laisseraient réaliser l’unité de la mer Rouge aux fleuves de l’Irak. Ils ont dépecé notre espoir, et ils ont laissé subsister dans notre talon cette épine juive. Nous sommes ici depuis les origines, et à cause des Anglais, c’est nous qui serons désormais les errants. Je hais les Juifs. J’appelle à leur élimination, j’appelle à la guerre sainte contre l’infidèle… »

 

 

 

p.262 : « L’idée d’équiper Eretz Israël avec des armes américaines ne lui semblait pas aberrante. Les Etats-Unis ne s’étaient pas encore engagés au Moyen-Orient. Ils ne pouvaient pas s’y risquer du côté des monarchies arabes, contrôlées soit par les Français, soit par les Britanniques. Ils pouvaient donc jouer le futur Etat juif gagnant. Contre les Arabes, et contre leurs alliés. Peu importait qu’ils aient signé des traités ensemble. »

 

Prophétie de l’approvisionnement en armes de l’Etat d’Israël par les Etats-Unis qui allait s’avérer en 1973 à partir de l’embargo de la France sur Israël.

 

 

 

p.300 : « Andreï s’attendait depuis deux ans au moins à un soulèvement général. Il l’avait vu venir sans joie. Il aurait préféré vivre en bonne entente avec ses voisins. Comme de très nombreux immigrants récents, il s’était rapproché de Brith Shalom, l’Alliance pour la paix, qui prêchait le rapprochement entre les peuples. La « muraille de fer » de Jabo lui semblait, de jour en jour, une provocation ou une imbécillité. Il voyait la future Palestine comme un Etat fédérateur, binational. Mais la cinquième alyah avait bouleversé la donne. Andreï avait entendu les appels au meurtre du grand Mufti de Jérusalem. « Du bruit, rien que du bruit… » avait-il commenté. Cependant, le bruit s’approchait comme un grondement sinistre. »

 

Quatre lignes pour condenser l’actualité : du mur anti-terroriste à l’idée d’un Etat binational émise par le chef de l’Autorité Palestinienne.

 

 

 

p.307 : « Les émeutes durèrent six mois, et firent près de trois cents morts. Les autorités britanniques finirent par s’émouvoir et concoctèrent un « plan de paix » qui, pour faire plaisir à tout le monde, et ménager toutes les susceptibilités, ne contenta personne. L’idée de partager la Palestine en trois – un foyer juif, une terre arabe, et Jérusalem sous mandat anglais – était une idée abstraite, une aberration de Londonien. En même temps, les Britanniques décidèrent d’interrompre l’immigration au moment même où la Nuit de cristal, en Allemagne et en Autriche, sonnait le glas des illusions. Les sionistes contournèrent l’interdiction en organisant une immigration clandestine. Les Arabes persistèrent dans la révolte, et les Anglais en pendirent un grand nombre. »

 

La problématique des plans de paix inutiles et inutilisables car rédigés par des bureaucrates explique peut-être le succès d’initiatives validées par le peuple au moyen de pétitions, comme celle d’Amit Ayalon et de Sari Nusseibeh.

 

 

 

p.316, Ben est le fils d’Andreï : « Il y avait enfin un dessein politique dans la résolution de Benjamin, et de tous les jeunes Juifs qui l’avaient imité. Le grand Mufti de Jérusalem n’avait-il pas envoyé un message à Hitler pour le féliciter et l’informer que, comme tous les Arabes, il attendait la victoire finale ? »

 

 

 

p.317 : « Ben fut versé avec ses camarades dans les unités chargées de défendre coûte que coûte Bir Hakeim. […] Perdu dans le désert avec son unité, il fut récupéré par les troupes françaises du général Koenig. Celui-ci remarqua le lourd étui de cuir que l’un des volontaires juifs portait sur l’épaule.

 

-         Pourquoi le cachez-vous ?

 

-         Le règlement s’oppose à ce que nous le déployions, nous n’avons pas le droit. Ce serait de la provocation. L’armée anglaise nous a appris l’humilité.

 

-         Il n’en est pas question, s’indigna le général, au diable les Anglais et leurs règlements. Votre drapeau flottera près du véhicule à la place qui lui revient près du drapeau de la France. C’est notre jour de gloire.

 

A cet instant précis, Ben et ses compagnons sentirent monter en eux une grande bouffée d’orgueil et de bonheur. Le porte-drapeau redéploya ce lambeau de chiffon sur lequel on discernait non sans peine l’étoile de David. Puis le général ordonna à ses légionnaires :

 

-         Le drapeau juif, messieurs ! Saluez ! »

 

 

 

p.317 : « Tout le Commonwealth veillait à la stabilité de la région. »

 

 

 

 

 

Ø      La Palestine, une région maudite par la Paix : quelle légitimité pour les Israël comme « foyer national juif » ?

 

 

 

p.16 : « la bannière bleu et blanc, frappée de l’étoile de David, décidée vingt ans auparavant par l’Organisation sioniste, semblait marquer un territoire en guerre, une guerre qui ne se serait pas encore déclenchée ».

 

 

 

p. 27 : « Andreï, diplomatiquement, orienta la discussion sur les travaux des champs, sur les achats de terres aux propriétaires turcs, qui avaient permis au kibboutz de s’agrandit peu à peu. Sur la guerre, qui s’éternisait en Europe, mais qui paraissait jouée ici. […] Ils ont vendu des terres aux quatre mille haloutsim (pionniers) de la seconde alyah (vague d’immigration, signifie « le retour » en hébreu). » ;

 

            « Les terres ont été achetées aux propriétaires, des Turcs pour la plupart, qui se sont annexé la région quand ils l’ont conquise. Personne n’a vraiment demandé l’avis des populations arabes. »

 

 

 

p. 62 : « Jérusalem qui passa des mains des Juifs à celles des Romains, arrachée par les croisés aux Arabes, conquise par le calife Omar puis enlevée par les Turcs. Jérusalem, ville sacrée pour toutes les religions monothéistes où se retrouvaient dans une même ferveur juifs, chrétiens et musulmans. »

 

 

 

p. 69 : « Andreï pensait à Jérusalem, « fondation de la paix », à ce qu’on lui avait dit, tel était le sens originel du nom de la ville. Combien de fois Jérusalem, au cours de son histoire, avait retenti d’acclamations de paix, combien de fois de hurlements de haine ? Il savait bien que la haine avait sans cesse dominé. »

 

 

 

p.80, allocution d’un orateur lors d’une réunion publique dans un village arabe : « La terre de Palestine appartient à l’Islam. Nous l’avons occupée bien avant eux, et Dieu a condamné Moïse à errer quarante ans dans le désert, pour bien faire comprendre à son peuple que la terre qu’ils se croyaient promise ne leur était pas ouverte, et les os de Moïse ont blanchi dans le désert et dans la nuit des temps. Je hais les Juifs. Ils se sont infiltrés comme des chacals sur la terre qui était la nôtre, ils nous ont dépossédés de notre terre, ils l’ont achetée en exigeant que nous partions. Ils sont orgueilleux de ce qu’ils bâtissent, mais qu’est-ce qui subsiste d’eux ? A Al-Quds, il ne reste, de leurs palais et de leurs temples, qu’une ruine, un mur ébréché sur lequel ils viennent se frapper le front. Ils se targuent d’un passé glorieux, revendiquent les victoires de David et de Salomon, mais leur histoire réelle n’est faite que de défaites et d’exils. […] Un peuple de banquiers qui achètent avec de l’or les terres qu’ils n’ont jamais su garder, jamais su conquérir. Nous avons vaincu les Turcs, le sabre à la main. J’entends encore les cris des mourants. Leurs ruines ne leur donnent pas le droit de vivre sur nos terres. Ils nous ont volé les provinces que nous avions payées de notre sang. »

 

 

 

p.174, allocution de Ben Gourion à Andreï : « Regarde la carte, lui avait suggéré Ben Gourion, et qu’est-ce que tu vois ? Un foyer national juif ? Un leurre, oui ! Les Français au nord, les Arabes au sud, les Anglais ici. Nous, nous n’existons qu’en pointillés. Nous sommes une tolérance, un sous-entendu du traité de Versailles. Encore une fois, et sur leur terre même, on n’admet la présence des Juifs que s’ils marchent sur la pointe des pieds. Surtout, ne pas empêcher Churchill, leur ministre des « colonies », comme ils disent, de faire la sieste. […] De surcroît, nous nous déchirons, comme d’habitude, entre communistes orthodoxes et religieux de stricte obédience. A croire que nous n’avons besoin de personne pour faire notre malheur. Crois-moi, je sens les tensions monter au sein de l’exécutif sioniste. Weizmann est attaqué de tous les côtés. Il y a le petit Jabotinsky, monté sur ses ergots, clamant à qui veut l’entendre que le vrai défenseur du « destin global du peuple juif », comme il dit, c’est lui, la droite. […] Nous devons créer sur notre sol une vraie démocratie laïque, continua-t-il. Reconnue par tous. Ce sera long et difficile, parce-ce que la voie médiane est toujours la moins séduisante.

 

 

 

p.176, Ben Gourion parle à Andreï : « Nous avons besoin d’hommes comme toi […]. Des hommes qui ont vu, en Europe, ce que c’était que l’antisémitisme. Des hommes qui sont revenus de tout sauf de leur rêve. Crois-moi, seul le sionisme peut combattre et vaincre l’antisémitisme. Parce que le sionisme est un combat, et que nous ne vaincrons pas avec de belles paroles. Les discours doivent venir après la bataille. Mais aussi parce que le sionisme est un espoir en une vie meilleure, plus équitable, et non un mot vague que l’on agite, un drapeau que l’on se dispute. »

 

 

 

p.176 : « Alors, la ligne médiane ? Combattre les Arabes, convaincre les Arabes. Les convaincre que nous sommes chez nous, mais qu’à terme nous y serons avec eux. Les sortir par l’exemple du Moyen-Âge où ils se complaisaient. L’arme, c’est moins le fusil que la charrue. Chaque canal que l’on creuse, se disait Andreï, chaque arbre que l’on plante, chaque mètre carré gagné au désert, c’est en même temps, pour les Arabes, une offense, et un exemple. Dans le présent immédiat, ils ne ressentent que l’offense. Plus tard, à la réflexion, ils sentiront la valeur de l’exemple. La ligne médiane : la Palestine de nos enfants… »

 

 

 

p.225, propos de Jacob, correspondant de presse à Londres, par lequel transitent une grande partie des nouvelles qui vont en Amérique et qui se situe politiquement à droite de Jabotinsky: « Ben Gourion et sa « clique » mènent Eretz Israël à la catastrophe. Exigeons l’expulsion des Arabes, qui ont hors d’Israël bien plus de territoires qu’il ne leur en faut. Expulsons-les avec leurs familles, avec leurs chameaux. Pour ne pas avoir à les éliminer, dans un futur proche, eux, leurs familles et leurs chameaux. […] La déclaration Balfour […] est en contradiction avec les promesses faites préalablement au Chérif Hussein, visant à garantir aux Arabes le contrôle total, à terme, de la Palestine. Nous n’avons pas plus de droits sur ce territoire que les Arabes sur l’Espagne ou les Turcs sur les Balkans. A terme, si nous n’y prenons pas garde, on nous expulsera de Palestine comme on a expulsé les Maures d’Espagne et les Ottomans des Balkans ».

 

 

 

p.239 : « Andreï frissonna. Il ne pouvait pas expliquer à Sarah qu’il y avait autre chose à présent, un lien de sang qui le liait à la terre. Il avait peut-être, dans le noir, blessé ou tué un Arabe, pendant l’affrontement de la route. Mais à la guerre, on ne sait jamais sur qui on tire, on ne sait jamais qui on touche. »

 

 

 

p.298 : « A partir de l’arrivée d’Hitler, en janvier 1933, et de la promulgation des premières mesures antijuives, une cinquième alyah déferla sur la Palestine, avec la bénédiction des Allemands, désireux de rendre le Reich judenrein, « purifié des Juifs ». Les Britanniques laissèrent faire : « Autant qui n’iront pas chez nous », semblaient-ils dire. »

 

 

 

p.299 : « Il y eut enfin une alyah spéciale de jeunes gens, l’Alyat ha-Noar, des membres des jeunesses sionistes que leurs parents envoyaient à l’abri des remous de l’Histoire. »

 

 

 

p.307, dialogue entre Andreï et son fils :

 

«   - Tous ces gens-là sont persuadés que nous leur volons leurs terres, disait-il. Mais en fait, elles sont nôtres, de toute éternité. Un homme ne peut être voleur dans sa propre maison, non ?

 

-         Tu sais, tenta d’expliquer Andreï, les Arabes sont là aussi depuis pas mal de temps…Depuis Abraham, si on en croit la Bible. Ils pensent également sincèrement qu’ils sont chez eux. Jusqu’ici, nous avons eu la chance de leur acheter ces terres morceau par morceau. Maintenant, ces temps sont révolus car ils ont conscience d’avoir fait une erreur en nous les cédant. […]

 

-         Nous avons vécu sur cette terre bien avant eux ! La Bible la désigne comme un cadeau de Dieu au peuple juif ! Après tout, les Arabes ont bien d’autres terres. C’est un droit et un devoir pour nous de la garder ».

 

Ce dialogue anodin nous révèle le tragique du conflit israélo-palestinien où tout le monde a raison et personne n’a tort.

 

 

 

p.337 : « Il répéta vainement : « Le maréchal…Le maréchal…Pétain ? »Au nom du chef vénéré, le vieux Juif s’inclina en se cassant en deux. « Incroyable, se dit Jeremie, ils embrassent la main qui les bat ! »

 

-         Ce n’est pas ce que vous croyez, dit une voix derrière lui dans un anglais maladroit. Mais depuis toujours depuis deux mille ans que nous errons, nous remercions les Etats et les chefs d’Etats qui veulent bien nous accueillir.

 

Jeremie eut une pensée reconnaissante pour Benjamin, et cet Andreï dont son père parlait tant. Sans doute l’espoir sioniste qui animait les Juifs de Palestine procédait-il d’un volonté farouche de ne plus remercier qui que ce soit, sinon le Créateur. Vivre, oui, mais vivre courbé, non ! »

 

D’où la fierté des Juifs quand on leur parle de l’Etat d’Israël.

 

 

 

Ø      Israël, un pays peu propice au développement…

 

 

 

p.15 : « Mishka qui regardait de tous les côtés, incapable en ce moment de se rappeler pourquoi il avait quitté les plaines d’Ukraine, dont les blés ondulaient tout l’été sous un ciel changeant, et les faubourgs d’Odessa, avec leurs odeurs de pain chaud, pour cet univers minéral, où le soleil faisait pousser des cailloux et des chèvres. »

 

 

 

p.27, d’une habitante du kibboutz : « à voir ce que nous avons fait de ces collines incultes, ils voudraient peut-être nous les reprendre. »

 

 

 

p.72, Andreï : « Je sais bien que pour l’essentiel, c’est un désert hostile. Mais nous en ferons un jardin. Un nouvel Eden. Le lait coulera à flot à nouveau dans les ruisseaux de Canaan. »

 

 

 

Ø      Les origines du melting-pot israélien

 

 

 

p.24 : « Andreï se surprit à discuter avec un Allemand, à proposer du vin à un Roumain, il reconnut l’accent d’un Galitzianèr (juif originaire de Galice) papotant en tout amitié avec un Litvak (juif originaire de Lituanie) »

 

 

 

p. 64, arrivée de nos trois compères à Jérusalem : « C’était l’Orient, cet entrelacs de ruelles, de balcons, de surplombs, cette foule d’Arabes et d’Ottomans (les sbires du sultan s’étaient enfuis, mais les commerçants turcs étaient restés, persuadés qu’Allenby ne brûlerait pas la ville, et qu’aucune représailles ne seraient exercées sur les populations), où se mêlaient des chrétiens de toutes obédiences, coptes, catholiques et orthodoxes, qui se pressaient de faire les premières courses de Noël. »

 

 

 

p.317 : « Depuis le déclenchement des hostilités, il y avait en Palestine des soldats de toutes origines, Anglais, Australiens, Néo-Zélandais, Indiens ou Pakistanais. »

 

 

 

 

Conclusion :

 

Un ouvrage à dévorer en gardant à l’esprit qu’il s’agit d’un roman et non d’une enquête historique. Vous apprécierez, c’est certain, l’aperçu de la vie new-yorkaise du temps de la prohibition – escamotée dans cet article.

 

 

 

Les Aventuriers des nouveaux mondes : une épopée qui éclaire des racines du conflit israélo-arabe auparavant enfouies et oubliées.

 

 

 

 

 

Jeremy Fain

1 commentaire.
 1. très bon commentaire
Elena, Unregistered
Très bon commentaire de livre. Je suis d'ailleurs tombée par hasard dessus puisque j'en cherchais un autre du même auteur: "Andrei ou le hussard de l'espérance" qui m'a donné beaucoup de plaisir à le lire. Je ne savais pas qu'il en existait la suite et je vais de ce pas l'acheter! [smiley=happy]
 Posted 2007-09-10 08:46:12
Merci pour vos commentaires !
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Dernière mise à jour : ( 05-09-2005 )
 
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