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13-10-2008
 
 
Synthèse d'ouvrage: "Maghreb, la démocratie impossible ?", par Pierre Vermeren Version imprimable Suggérer par mail
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21-10-2005

 
 

Synthèse d'ouvrage

Maghreb, la démocratie impossible ?

Pierre Vermeren (1) 

06/10/2005 
 

Un cadre d’analyse socio-historique… 

Dans son ouvrage très didactique, Pierre Vermeren, historien de formation, spécialiste du Maghreb contemporain, s’efforce de souligner les continuités historiques de la région, afin d’en évaluer les perspectives d’évolution politique. A travers des chapitres thématiques structurés et une approche comparative permanente, Vermeren insiste particulièrement sur la genèse des idéologies et l’évolution des mentalités, au niveau des peuples comme au niveau des pouvoirs. Pour lui, « les déterminants idéologiques et culturels sont les principaux moteurs de l’histoire » : une telle étude permet donc d’analyser la région en dépassant les stéréotypes traditionnels.

Son étude se divise en trois temps : en premier lieu, il revient sur la genèse du Maghreb, et sur ses spécificités socio-culturelles. Dans sa deuxième partie, Vermeren aborde le processus de décolonisation politique et ses suites : acculturation francophone des élites, rôle croissant de l’armée, émergence du marxisme et du panarabisme. Dans sa dernière partie plus contemporaine, Vermeren analyse les dynamiques à l’œuvre dans les trois pays aujourd’hui, au niveau économique, politique et culturel. Il revient alors sur le point primordial des élites et l’évolution idéologique des mentalités face à la modernité.  

…s’avérant un excellent point de départ pour une analyse théorique contemporaine  

Cette démarche historique a indéniablement pour but d’évaluer avec plus d’acuité « les forces profondes», pour reprendre la formulation de J.B.Duroselle, modelant les mentalités et les pouvoirs en place, à travers leurs élites. Dès lors, dans le dernier chapitre, l'analyse géopolitique contemporaine se substitue à l'analyse historique pure. Vermeren adopte une démarche plus prospective, s’interrogeant sur les perspectives d’évolution de la région, et sur son potentiel de démocratisation.

Certes, cet ouvrage se focalise essentiellement sur le Maghreb, mais souligne également les déterminants propres au monde arabo-musulman. L’étude de l’impact de la colonisation, même si elle ne porte que sur le passé français dans ce cas, est essentielle à la compréhension du monde arabe. Si la montée de l’islamisme est partiellement le produit de la faillite des gouvernements modernisateurs issu de l’indépendance, ils sont aussi intrinsèquement liés à une réaction contre le modèle de laïcité imposé par les forces coloniales, reléguant à la seule sphère personnelle une civilisation qui régulait l’ensemble de la société depuis quatorze siècles.

Au même titre, l’étude de l’influence de l’idéologie salafiste, s'avère être un outil pertinent pour la compréhension de l’ensemble du monde arabe. Ce courant radical, lié au wahhabisme, prônant le  retour aux sources de l’Islam au détriment de la culture et de l’histoire, est présent dans l’essentiel du monde arabe et constitue la base de référence commune de l’islamisme fondamentaliste, en tant qu'idéologie de combat. 

    Nationalisme et islamisme : une interdépendance destructrice ?  

Selon Vermeren, le réformisme aurait triomphé du traditionalisme à l’indépendance… 

Pour Vermeren, le salafisme, profondément ancré dans les consciences individuelles maghrébines, a pu jouer le rôle de ferment du nationalisme maghrébin. Durant la période coloniale, les leaders de l’époque, dans les trois pays, ont tous instrumentalisé la rhétorique historico-religieuse pour fomenter le consensus, y compris ceux qui s’avéreront par la suite des plus modernisateurs, comme H.  Bourguiba en Tunisie. Pourtant, à l’heure de l’indépendance, le salafisme est relégué au second rang au profit du « réformisme musulman », considéré comme seule voie vers la modernisation et le progrès. Ceci se traduit par un renvoi des oulémas et des « vieux turbans ». Certes, dans certains cas, les institutions religieuses ont partiellement été intégrées dans le jeu politique, mais, selon Vermeren, ceci ne résulterait que de manœuvres politiques voire politiciennes, témoignant du pragmatisme des leaders. Ainsi, au début de la période post-coloniale, en Algérie, le développement socialiste est considéré comme incompatible avec le conservatisme religieux ; de même, en Tunisie, Bourguiba incarne un modernisme des plus frappants,  illustré par la fermeture de la Zitouna et le nouveau Code de Statut Personnel. En revanche, au Maroc, les forces religieuses, bien que marginalisées, sont utilisées pour diviser l’opposition et contrebalancer l’Istiqlâl.  

Certes, Vermeren analyse individuellement la singularité de chaque pays, et n’omet pas de mettre en relief le contexte particulier et les dynamiques propres à chaque pays mais semble pencher pour une victoire nette des réformistes au détriment des conservateurs. Pourtant le rôle accordé aux institutions religieuses apparaît souvent bien plus complexe. Dans le cas du Maroc, en s’arrogeant le titre de « Commandeur des Croyants » le souverain marocain s’est progressivement construit un « quasi-monopole » (Malika Zeghal (2))  sur la sphère religieuse, En résulta un « ensemble fragmenté et divisé, incapable de se construire en « esprit de corps »(3). Ce n’est donc pas seulement l’Istiqlâl qu’Hassan II a cherché à affaiblir, mais également la force de mobilisation et la capacité de réaction des forces religieuses.

  De même, si, en Tunisie, la réforme du Code de Statut Personnel est tout à fait novatrice, et fonde la réputation de « laïcité » de l’Etat tunisien, il convient de souligner l’ambivalence du président Bourguiba, qui a accompli la prouesse d’ « adopter des postures religieuses à des fins séculières », contrairement à Mustafa Kemal qui avait opté pour une rupture radicale par la simple transposition-transcription du Code suisse de Neufchâtel. Pétri de réformisme et de modernisme, Bourguiba présenta sa propre interprétation de la religion à des fins politiques. En résulta une certaine sacralisation de l’Etat, l’édification de l’Etat tunisien acquérant alors le statut de véritable djihad.. Selon Franck Fregosi (4), Bourguiba visait « l’Islam-institution et non l’Islam-religion ». La réislamismation de la société consécutive au coup d’arrêt de l’expérience socialisante de Ben Salah témoigne à nouveau du pragmatisme de Bourguiba, qui, privé de son appui à gauche, fait un geste vers les conservateurs.

…et provoqué une acculturation francophone au détriment des élites arabophones  

Les tensions au sujet de l’enseignement illustrent cette dichotomie entre réformistes et conservateurs. La question de l’éducation est cruciale en ce qu’elle contribue à la formation des élites. Si les modèles de formation des élites divergent dans les trois pays, une convergence apparaît paradoxalement au lendemain de la colonisation, avec une accélération de l’acculturation francophone, liée à l’ampleur de la politique de coopération française et à l’aversion pour les écoles coraniques dispensées par les oulémas. Cette prévalence des structures coloniales pose le problème de la définition de la culture nationale : l’école développe la culture française alors même qu’un consensus existe au sein des élites sur le primat de la culture et de la langue arabe.

Ainsi, plus que l’Islam en tant que religion, c’est bien l’Islam en tant qu’institution régulatrice de la vie sociale qui a été affaibli. L’éducation étant le véhicule de la culture, la négation de la culture islamique est considérée comme une violation du patrimoine culturel, et une négation de la spécificité arabo-musulmane. Pour Vermeren, ces ambiguïtés « contribuent, paradoxalement, à préparer le repli culturel et islamique sur les racines perdues de la génération suivante » (p 149). 

Une difficile articulation entre retour du religieux et démocratisation. 

Une remobilisation idéologique d’origine marxiste puis traditionaliste 

Ce malaise politico-culturel est catalysé par le recours permanent à la violence comme mode de régulation du politique : afin de consolider leur hégémonie, les pouvoirs en place s’appuient sur de puissants appareils sécuritaires et sur l’armée. La première contestation des pouvoirs politiques sera concomitante de la remobilisation idéologique des masses autour du marxisme nationaliste, prônant l’arabisation de l’enseignement, vers la fin des années 1960  Si ces courants sont violemment réprimés, de nombreuses mesures envers l’arabisation ont cependant été concédées.

Parallèlement, les mouvances traditionalistes sont encouragées et instrumentalisées afin de combattre le progressisme marxiste, qui, par sa force de contestation, menaçait par conséquent la stabilité des régime autoritaires : en découle alors une « réislamisation de combat » et une croissance exponentielle des associations religieuses, depuis ces vingt dernières années.  Les impasses du développement, l’échec de la modernisation et la faillite des idéologies en place encouragent la contre-offensive : l’islamisme s’impose comme « dynamique de repositionnement »  (F.Burgat cité par Vermeren). 

Les impasses de la logique répressive et sécuritaire 

En se positionnant dans le champ politique, l'islamisme remet en cause l'assise des systèmes autoritaires: la limitation du pluralisme et la dépolitisation du citoyen. Pour ces régimes frappé du « syndrome autoritaire », pour reprendre la formule de Michel Camau et Vincent Geisser (5), l’islamisme politique, puissante force de contestation menaçant leur stabilité doit alors être sévèrement réprimé, au nom de la lutte contre l’intégrisme. La logique sécuritaire en Tunisie, la guerre civile algérienne, sont l'illustration d'une telle logique d'éradication de la menace islamiste. Au Maroc, longtemps considéré comme épargné par le fléau islamiste la vigilance a été accrue depuis les attentats de Casablanca le 16 mai 2003. Ce travers a été exacerbé par les évènements du 11 septembre, le déclenchement de la lutte contre le terrorisme à l’échelle mondiale ayant conforté et légitimé cette logique sécuritaire. Or, « aucune idéologie politique n’a jamais été vaincue par la seule répression » (p 285).

Tout en analysant la dialectique entre le retour du religieux comme forme de contestation et l’attitude répressive des pouvoirs en place, Vermeren s’interroge sur le rôle de la violence dans l’activisme islamique : consubstantiel au mouvement ou simple réaction face à la violence d’Etat ? Il semblerait que l’on soit face à un cercle vicieux, la répression impliquant une radicalisation de l’islam politique modéré. En usant de leur pouvoir répressif et en refusant d’accorder une quelconque légitimité à ces mouvements, les pouvoirs en place ont retiré toute chance d’intégration dans le champ politique aux forces islamistes, et les a cantonné à la violence politique comme seul moyen d’expression. La logique sécuritaire a donc entériné la défaite de l’islamisme politique, et catalysé l’émergence du « néo-fondamentalisme », véritable idéologie, fruit de la modernisation, de la globalisation, et de la défaite de l’islamisme politique selon la terminologie d’O. Roy (6). 
 

Vers une démocratisation par l’intégration de nouveaux acteurs dans le champ politique ? 

Si l’étude historique peut apparaître comme une démarche purement analytique et objective, il apparaît néanmoins en filigrane, à travers le choix de références et le choix des auteurs, une prise de position. En effet, la reprise des terminologies formulées par des auteurs tels que F. Burgat (7), ou O. Roy (8), dans divers chapitres consacrés à l’islamisme, remet en cause le déterminisme américain incarné par des auteurs tels que B. Lewis (9), pour qui le monde arabo-musulman est originellement enclin à la violence politique et l’islamisme. P. Vermeren, quant à lui, envisage le mouvement islamiste politique – par opposition à l’islamiste activiste - comme une alternative démocratique potentielle, ce qui constitue un point essentiel. Partant d’une démarche objective d’analyse historique, Vermeren formule donc peu à peu son modèle propre d’intégration de l’islam politique. 

Pour Vermeren, l’islamisme devrait être intégré au champ politique, et pourrait même constituer une alternative démocratique viable. Outre le manque regrettable de libertés civiles et politiques, le manque de démocratie au Maghreb est néfaste sur le plan politique comme économique en ce qu’il provoque l’exil des élites. Ceci illustre encore une fois les contradictions des systèmes de formation, qui, par leur structure, forme des élites exclusivement francophones. Malgré cette pénurie d’élites arabophones, Vermeren entrevoit cependant une « lueur d’espoir », et préconise un rôle accru des berbères et des femmes comme forces d’opposition démocratique. Il entrevoit alors une structuration du jeu politique entre forces islamo-conservatrices et démocrates, et considère dès lors la démocratisation du Maghreb comme « inévitable ». Il concède néanmoins toute l’importance d’un processus parallèle de développement économique, accompagné de l’instauration d’un Etat de Droit. Si Vermeren a jusqu’ici analysé le potentiel interne de démocratisation du Maghreb, il admet cependant à la fin de son analyse le rôle d’encouragement des puissances américaine et européenne. 

On peut alors reprocher à Vermeren son optimisme démesuré, les forces démocrates berbères et féministes étant encore embryonnaires et largement réprimées, à l’image de la campagne médiatique contre l’actuelle leader des droits civiques en Tunisie, ou de l’ampleur très modeste des concessions accordées récemments aux berbères d’Algérie comme du Maroc. De même, sa confiance en l’influence des Etats-Unis est sujette à caution : en effet, le déclenchement de la guerre contre le terrorisme rendent toute alternance islamiste et réintégration dans le champ politique impossible. En outre, le projet de « Grand Moyen Orient » est très controversé, en ce qu’il préconise une instauration de la démocratie de l’extérieur, ce qui, à l’image des évènements en Irak actuellement, peut exacerber les tensions et le néo-fondamentalisme.

Il est également regrettable de n’avoir pas envisagé de rôle plus substantiel pour l’Union Européenne (UE), alors même que l’UE et les pays du Maghreb sont en train de célébrer le dixième anniversaire du Processus de Barcelone, accord comprenant les 25 et l’ensemble des pays du Maghreb et Moyen-Orient, y compris Israël et l’Autorité Palestinienne. Si les effets de ce processus, sont certes, encore limités, il présente néanmoins l’avantage d’offrir une véritable arène pour un dialogue politique et de sécurité, dans lequel l’UE, par le biais de conditionnalités politiques, pourrait mettre en avant sa vision plus libérale des relations internationales.

On ne peut qu’apprécier la note de conclusion finale, soulignant le rôle incontournable des sociétés, et préconisant une réduction du décalage entre peuple et élites. En effet, il semblerait que seule une impulsion venant de la société civile puisse peser en faveur d'une initiative d'ouverture politique. Dans un tel contexte de persistance des autoritarismes et de complaisance de l'Occident envers de tels régimes, la démocratisation est alors plus à envisager par le bas (bottom up) que par le haut (top down). Toutefois, il convient de signaler que les mouvements de contestations proviennent plus souvent des élites que de la classe populaire, qui semble sombrer dans l'apathie politique.

Mais ce n’est pas seulement sur le plan interne que les consciences doivent évoluer. En effet, un des effets néfastes du 11 septembre a été d'exacerber la méfiance entre les deux rives de la Méditerranée. Sans tomber dans le travers du "choc des civilisations", il est clair que la politique de lutte contre le terrorisme du gouvernement Bush a ravivé le sentiment anti-américain, et plus encore, a renforcé la perception du conflit comme une "guerre de civilisation" ou de religion. (Olfa Lamloun, (10)) contre l'Occident dans sa globalité. Inversement, la vague d'attentats d'Al Qaida a confirmé une tendance vers "la stigmatisation de l'Islam et des musulmans pour bon nombre d'Occidentaux". (Khadija Mohsen-Finan, (11)). Le troisième volet du processus de Barcelone, portant sur le domaine social, culturel et humain pourrait s’avérer être un bon instrument pour favoriser un tel dialogue de civilisations.  
 

 
 
 
 

(1) Fayard, Paris, 2004 

(2) Franck Fregosi, Malika Zeghal Religion et politique au Maghreb : les exemples tunisien et marocain, , Policy Paper n °11, IFRI, Mars 2005, disponible en ligne sur http://www.ifri.org/frontDispatcher/ifri/publications/publications_en_ligne_1044623469287/publi_P_publi_pp___religion_1111665690423# 

(3) Ibid, p 5 

(4) Ibid, p 9 

(5) Le Syndrome Autoritaire, Presses de Sciences Po, Paris, 2003 

(6) Olivier Roy, L’Islam mondialisé, Editions du Seuil, Paris, 2002 

(7) L’Islamisme en face, La Découverte, Paris, 1996 

(8) Généalogie de l’islamisme, Hachette Littérature, Pluriel, Paris, 2001 

(9) B.Lewis, Que s’est t-il passé? L’Islam, l’Occident et la modernité, Le Débat-Gallimard, 2002 

(10) "Le coup de grâce pour le parti Ennadha?"; in Khadija Mohsen Finan et Remy Leveau (sous la direction de), Le Maghreb après le 11

septembre, les notes de l'IFRI 44, La Documentation Française, Paris, 2002  

(11) "L'occasion manquée d'un débat public", in Le Maghreb après le 11 septembre

3 commentaires.
 1. C bien joli, mais...
Visiteur, Unregistered
Qu'en pensent les maghrébins eux-mêmes ? Les islamistes, c'est l'interdiction de l'alcool, des théâtres, les prescriptions vestimentaires ... En gros on aura plus un, mais deux ou trois Iran.

Merci M. Vermeren, d'avoir autant de lucidité !
 Posted 2005-10-30 21:05:09
 2. Pas d'accord
Visiteur, Unregistered
Les interdictions et l'Islam: tout est apparent et apparent seulement.

Les femmes portent aussi des strings et des wonder bra sous leurs voiles.

Et l'Iran n'est pas encore au Maghreb a ce que je sache.
 Posted 2005-10-31 09:36:48
 3. Les interdictions et l'Islam : réponse
Visiteur, Unregistered
Bien sur, l'Islam induit une grande pression sociale, qui sont souvent plus subies que réellement voulues...
En revanche, sur la question des femmes et de leur coquetterie: votre remarque est inappropriée : le voile n'est porté qu'à l'exterieur, et un de ses buts est de permettre à la femme de réserver tous ses charmes à son mari, ce qui alors, n'exlut en aucun cas strings et wonderbras. Voire même, la femme, moins jolie la journée, se revalorise le soir, reflexe normal.
 Posted 2005-11-02 08:44:58
Merci pour vos commentaires !
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Dernière mise à jour : ( 18-11-2005 )
 
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